Le risque de la dénégation du politique
Laisser aux seules entreprises le monopole du discours sur l’éthique, c’est le risque de “la dénégation du politique” affirme Salmon (2000 : 317). C’est en effet, laisser à la seule régulation par le marché, la pratique sociale et le discours, c’est le danger de l’abolition de “l’affrontement politique sur les conditions de la justice sociale” (Perret, Roustang, 1993). L’éthique au sein de l’entreprise, c’est aussi le risque de l’absorption du débat démocratique, sous “le simulacre du consensus porté par une éthique réduite à n’exprimer que des banalités” estime Anne Salmon (2000 : 318). “La discussion, sur la finalité de l’économie, ne peut prendre des formes démocratiques et faire l’objet d’un véritable débat de société qu’à la condition qu’elle se situe, dans un espace, permettant de faire émerger et de prendre en compte la parole de tous ceux qui ont le désir de participer à l’élaboration d’un nouveau projet de société (Salmon 2000 : 297)”. Les ONG, qui s’intéressent à la question éthique, l’envisagent en développant en priorité la régulation des normes sociales par le public, en la démocratisant. A travers les différents instruments de contrôle citoyen de l’économie qui sont qualifiés aussi d’instruments d’éthique, les ONG entendent mettre en oeuvre concrètement ce qui reste un idéal ou des discours volontairement vagues, sur la régulation des normes sociales, au plan international notamment. Mais, dans la mesure où les codes de conduite et labels relèvent d'une régulation par les acteurs privés, les ONG qui les utilisent pourraient échouer et participer finalement à une orientation opposée à leur but initial.
LE COMMERCE ETHIQUE ET EQUITABLE EST-IL CONTRE HEGEMONIQUE ?
Un droit international du travail existe, mais on peut observer néanmoins de nombreuses infractions dans ce secteur (OIT, 2002). C’est pourquoi, on peut considérer que l’Etat de droit au plan international reste encore très peu développé, en comparaison de celui des pays les plus industrialisés. Si nous comparons cette situation à celle de qui s’est développée au plan des nations, nous observons que “le développement de l’Etat protecteur avait débuté dès la Révolution française, avec la création d’un droit du travail et de l’assistance aux nécessiteux” (Rosenvallon, 1981). Dans cette logique, la création de l’Etat de droit, au plan international, permettrait ensuite la mise en oeuvre d’une “politique de type providentiel”, au sein des organisations internationales publiques.
L’historien et sociologue Charles Tilly (1986) a cherché à montrer comment les mouvements sociaux se sont politisés graduellement dans l’histoire. C’est, notamment, le résultat de mobilisations qui permet, en s’appuyant sur la loi, d’obtenir des avancées auxquelles l’usage du contrat de travail n’avait pas permis d’accéder. Cela correspond à la construction progressive du droit social. En France, les grands conflits du travail (Accords de Matignon, négociations de Grenelle) font plus spécialement appel à l’Etat, pour parvenir à une solution. Ils sont “inséparables de la construction de l’Etat social,” souligne Erik Neveu (2000) dans sa théorie des mouvements sociaux. Ce n’est donc plus seulement à l’Etat social national que sont adressées les revendications de certaines ONG, tels la Clean Clothes Campaign (CCC) européenne, mais aux formes embryonnaires de l’Etat social international, que sont les institutions interétatiques telles que l’OIT. De même, les dispositifs tels FLO (Fair Labelling Organisation) peuvent être des premières amorces vers des dispositifs publics ou para-publics de labellisation au sein de l’OIT ou de l’OMC.
Selon la vision des néo-gramsciens, c’est donc, par la mobilisation de la société civile, que cette hégémonie idéologique et politique peut être contestée (Tooze, 2001a) en refusant ce consentement passif et inconscient. Cette mobilisation et cette pression peuvent, bien sûr, s’exercer à tous les niveaux institutionnels, économiques ou idéologiques.
Gramsci définit la société civile comme “l’ensemble des organismes vulgairement appelés privés... et qui correspondent à la fonction d’hégémonie que le groupe dominant exerce sur l’ensemble de la société” (Gramsci, 16 : 1972). Dans ce sens, le secteur privé n’est pas confiné au champ économique, ni à la vie familiale, mais à l’ensemble des rapports sociaux (Tajeda, 1999 : 21).
Selon Santa Ana (1999), la société civile devient ainsi le lieu où une classe sociale (ou une alliance de classes) construit son hégémonie. Ainsi, à l’intérieur de la société civile, les classes populaires luttent contre certains médias, associations de représentants d’entreprises ou autres groupes de pression afin de réorienter la direction idéologique et politique hégémonique (action contre hégémonique) de la société civile. L’hégémonie se définit comme un “processus de direction politique et idéologique reposant sur une alliance de classe” (Buci-Glucksmann, 1999 : 533-535).
Certaines ONG, militant pour le respect des normes sociales et de relations commerciales équitables, mènent une action “contre hégémonique” selon l’expression du néo-gramscien Robert Cox (1996). Elles cherchent à réguler l’orientation politique et idéologique hégémonique de la société en transformant notamment les valeurs et les normes, afin de fonder une nouvelle forme de régulation des relations industrielles, du plan local au plan international.
LES LABELS ET LES CODES, AU SERVICE DE LA GOUVERNANCE NEOLIBERALE?
Ces différentes initiatives (pacte, charte, labels, codes de conduite, normes comptables privées...) participent-elle à une régulation sociale et démocratique du travail ou bien à la gouvernance globale? La "bonne gouvernance", pour la Banque mondiale, est aussi synonyme de bonne gestion du développement” (World Bank, 1992). Marie Claude Smouts la qualifie “d’outil idéologique pour une politique de l’État minimum” (1998). Cependant, si cette politique se limite aux fonctions régaliennes, cela ne signifie pas un État faible. Il s’agit, en réalité, d’un “État gendarme” visant théoriquement à faire respecter les règles d’un marché concurrentiel et les libertés individuelles.
Les organisations, comme l’OMC ou la Banque Mondiale, s’appuient sur la société civile pour remplacer l’État. Dans la gouvernance, on observe "une normalisation technique envahissante" (Hidouci, 2003 : 7) qui tente d'évacuer la dimension politique sous le discours de la neutralité, en se cachant dernière le langage de la gouvernance des entreprises. La gouvernance conduit à substituer les normes du droit positif (dans le public) par des normes techniques (normes privées).
“Dans la conception de la gouvernance, l’État n’exprime lui-même aucun intérêt général et doit se borner à arbitrer entre des intérêts particuliers” (J. Brown 5 : 2001). D’un point de vue lexical, théorique et politique, on relèvera que la notion de société civile se substitue souvent à celle de peuple et celle de souveraineté à partenariat (Gobin, 2002 : 157-169). Ainsi, le Global Compact (une forme de charte ou de code de conduite) se fonde sur un partenariat avec les entreprises. Même si elles n’appliquent pas le Global Compact, les entreprises disposent du droit de placer le logo de l’ONU, sur leurs documents publicitaires.
La théorie de la gouvernance entend restaurer le pouvoir de la société civile, afin ne pas laisser une place excessive aux pouvoirs publics nationaux et internationaux, considérés par les néo-libéraux, comme trop bureaucratiques.
Les conflits autour de la régulation de l'orientation normative
Certaines ONG, comme celles appartenant à la CCC européenne ou Minga, exercent en plus une régulation par l'orientation et par l'incitation, grâce à des actions participatives mais aussi revendicatives. Elles cherchent, en effet, à compenser les “carences” de l’activité judiciaire de certains pouvoirs.
En fonction de la nature de la norme (soft law/droit positif, “norme technique/norme juridique” (Supiot, 2002), norme privé/norme publique) le contenu, les méthodes et les acteurs qui auront en charge de vérifier son application et d’en sanctionner les infractions, peuvent varier considérablement. Or, la sanction ou la vérification par des acteurs économiques privés (société d'audit), par les ONG et les syndicats ou par les pouvoirs publics est différente tant dans son efficacité que dans sa légitimité. C'est pourquoi, chaque type d’acteurs développe, de manière privilégiée, un certain type de norme. Le pouvoir de produire la norme qui permet d'une part de modifier la répartition du pouvoir entre les acteurs de la vérification et ceux de la sanction, puis d'autre part de contribuer à l'orientation du “pouvoir politique et idéologique hégémonique” (Cox : 1987).
Actuellement, en dehors de revendications adressées aux pouvoirs publics, les ONG et les syndicats produisent des normes (les codes de conduite et les référentiels) dans le cadre d’une régulation par la négociation et la revendication, en direction d'autres acteurs privés, que sont les entreprises. A plus long terme, on observe trois orientations possibles.
1-Une régulation de l'orientation normative par les seuls acteurs privés (syndicats/ONG-acteurs économiques privés).
2- Une régulation de l'orientation normative par les seuls pouvoirs publics nationaux et internationaux.
3-Une régulation multipartite encadrée par les pouvoirs publics.
Les codes de conduite et les labels, s’ils étaient à l’origine, pour les entreprises privées, une manière d’anticiper sur la régulation par les pouvoirs publics, sont à présent, une tentative d’introduire une régulation publique et citoyenne. Mais ils peuvent devenir des instruments d’une régulation privée, dominée par les acteurs économiques, dans laquelle les grands absents seraient justement les pouvoirs publics.
lES CONFLITS DANS LA RÉGULATION PAR la vérification
La majorité des ONG européennes, qui imaginent et mettent en oeuvre la régulation du travail par la vérification, ont une vision très pragmatique de la situation. Elles dissocient nettement leurs actions à court terme de nature privée (l’expérimentation de méthodologies de l’audit), et leurs objectifs à long terme, consistant à développer une régulation publique de l’inspection du travail, mais qui soit démocratisée.
La plupart des collectifs de la CCC et du commerce équitable prend part à des expérimentations en matière de vérification. Et la plupart souhaitent que les sociétés d’audit, les ONG développent cette activité à grande échelle. Or, la vérification nécessite des ressources humaines et financières dont ne disposent pas les ONG et les syndicats. C'est pourquoi certains, tels la CCC européenne, semblent s'orienter plus vers un contrôle des vérificateurs (les sociétés d'audits et l'inspection du travail). Cependant, même cette dernière tâche nécessite des ressources dont les ONG et les syndicats ne disposent pas.
On observe donc une prise de position relativement paradoxale, de la part des ONG, même sur le long terme. Il s’agit de la volonté de restaurer une vérification par les pouvoirs publics des pays à bas salaires (PABS) et en même temps de celle de privatiser le système de régulation par la vérification et par la sanction, afin de le démocratiser et de le rendre plus transparent.
Quel que soit le mode de vérification et de sanction qui sera mis en oeuvre, sa privatisation comporte le risque de laisser aux seuls acteurs économiques privés (les sociétés d'audit) la charge de la vérification, voire de la sanction des questions liées au travail (Apokavi : 2001). Or, les sociétés d’audit manquent d'indépendance au plan économique puisqu'elles sont rémunérées par ceux qu'elles jugent. Cela représente donc un obstacle majeur à une vérification indépendante. C’est pourquoi, à long terme, seuls les pouvoirs publics disposent des caractéristiques pour réaliser une vérification véritablement indépendante. Nous présentons donc certains critères, sans prétendre à l’exhaustivité sur la question. Les critères de renforcement de l’indépendance de la vérification sont, en particulier, l’indépendance économique grâce à des systèmes de financements suffisants et surtout indépendants (indirects) qui permettent de dissocier le service et la rémunération, soit un financement par les pouvoirs publics nationaux ou internationaux a) des sociétés d’audits privées (qui deviennent de fait para-publiques ou b) de l’inspection du travail nationale ou internationale.
Par conséquent, seul, un système de vérification par un organisme public peut posséder potentiellement deux conditions qui sont indépendance et action à large échelle. Cependant, actuellement, les pouvoirs publics manquent parfois d’indépendance, lorsqu’ils sont inféodés aux acteurs économiques dominants ou plus ou moins corrompus. Les ONG et les syndicats s’approchent quelque peu des critères d’indépendance minimum, mais ils ne peuvent exercer une vérification indépendante réelle sur une large échelle, en l’absence de financement conséquent.
Actuellement, les seuls dispositifs dont disposent les acteurs privés concernant la régulation par l’incitation ou la sanction faible vis à vis des normes sociales. Il s'agit de la non-délivrance du label, la communication vers l’opinion de la non-application du code de conduite (organismes de notation, campagne médiatique...), ou encore le boycott
CONCLUSION
Alors que, dans leurs discours, les tenants de la gouvernance néo-libérale entendent renforcer la démocratie grâce à la société civile, nous observons la réalité inverse, puisque cette plus grande participation favorise les intérêts privés d’une minorité. De plus ils privatisent la régulation du travail, parfois, au détriment de l’intérêt des travailleurs et du respect des normes sociales.
À l’inverse, la majorité des ONG ne souhaite pas pour autant un mode de gouvernance dominé par les seuls pouvoirs publics internationaux. Elles reprochent à cette forme de régulation d’être insuffisamment démocratique et considèrent que ces institutions servent prioritairement les intérêts des classes dominantes et restreignent le pouvoir des États.
Les ONG militant pour le développement des codes de conduite et labels cherchent donc, à court terme, à renforcer la régulation des normes sociales, sa légitimité et sa démocratisation au risque d’un excès de privatisation.
A long terme, certaines ONG entendent pourtant exercer une action “contre-hégémonique” (Cox 1996) qui aspire à devenir, à terme, un mode “hégémonique de régulation du travail, encadré par les pouvoirs publics nationaux et internationaux. Certaines, telle Minga, envisagent même un commerce équitable incluant les approches de relocalisation de l’économie et de “décroissance sélective”.
Cependant actuellement il existe donc d’un côté des labels qui affirment être rigoureux (Max Havelaar, Step), mais qui ne le sont pas véritablement et les labels pas vraiment fiables, mais revendiqués comme tel (Minga). Dans ces conditions les consommateurs risquent à terme de rejeter le commerce équitable, s’ils estiment que les labels ne sont pas à la hauteur de leurs attentes.
D’une certaine façon, c’est seulement dans les secteurs réunissant une micro-production plus facilement contrôlable et un financement suffisant et indépendant (donc public) que les labels peuvent disposer d’une réelle crédibilité. Or ce sont deux conditions que l’on ne rencontre quasiment jamais, car d’une certaine façon elles sont antinomiques, puisque les pouvoirs publics par nature ont prioritairement pour attribution de travailler pour l’ensemble de la collectivité, donc à grande échelle.
Cependant un label “de progrès social ou “vers un commerce équitable”, est finalement plus adapté à la réalité, mais ne correspondra probablement pas vraiment à l’attente des consommateurs. En effet ces derniers, s’ils paient un produit veulent être surs de ce qu’ils achètent. Or les indicateurs pour obtenir un tel, s’avèrent très souples. Ils sont donc peu satisfaisants, puisque certaines transnationales pourraient parfois réussir à l’obtenir en l’absence d’un prix équitable et de conditions de travail minimum.
C’est donc finalement surtout la dimension démocratique délibérative, qu’elle exerce qui fait sa force actuellement. Les labels du commerce équitable, tels Max Havelaar, subissent actuellement de sévères attaques, concernant leur fiabilité. C’est pourquoi à moyen terme le commerce éthique et équitable (en tout cas comme action de démocratie économique participative) risquent bien de perdre leur crédibilité, donc leur force principale, qui est la régulation par la prise de conscience. Il ne resterait plus alors que les actions de nature revendicative, de la part des consommateurs et des citoyens pour exercer une contrainte sur les entreprises transnationales. Le soutien aux petits producteurs resterait alors à ce qu’il est actuellement: des activités micro-économiques. Enfin reste la piste encore relativement peu expérimentée d’une régulation internationale globale par des dispositifs de clause sociale ou de système de préférence généralisée par les pouvoirs publics.
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