ONG, Société Civile et Mouvements sociaux

Lundi 10 décembre 2007

Thierry Brugvin

Sociologue

EHESS-Paris

Thierry.brugvin@free.fr

 

 

 

 

L’EUROPE: UN MODELE ET UN LEVIER

POUR MONDIALISATION SOCIALE ET DÉMOCRATIQUE?

La stratégie des mouvements citoyens européens

        

.  Colloque international : l’humanisme européen à l’épreuve des réalités contemporaines, Besançon. Organisé par l’université et la ville de Besançon, mai 2002.

 

Défendre l’humanisme européen, c’est notamment promouvoir l’expression des libertés, des droits de l’homme, du citoyen et des travailleurs. C’est à dire la citoyenneté civile, politique, sociale et économique.

Les mouvements citoyens (associations, ONG, syndicats) incarnent cet humanisme, en s’en faisant le défenseur des ses différents droits et libertés en Europe et dans le monde.

Le rôle des mouvements sociaux au plan européen et mondial est d’autant plus nécessaire, car comme l’écrivait Pierre Bourdieu, dans son texte pour un mouvement social européen, “il n’y a pas de politique sociale sans mouvement social capable de l’imposer” (Bourdieu, 2002 : 82).

Ainsi parmi les groupes luttant contre la mondialisation libérale, certains considèrent que l’Europe peut être une étape nécessaire pour le développement d’une mondialisation sociale et démocratique.

La question qui se pose est celle-ci : L’Europe peut-elle être un modèle et un levier, pour parvenir à cet objectif?

Le problème réside notamment dans le décalage entre le modèle social européen incarné par certains Etats et la politique néo-libérale mené par l’Union Européenne  au plan international et en Europe.

 

A-LA DEMOCRATIE ET LA POLTIQUE INTERIEURE EN EUROPE SONT-ELLES DES MODELES POUR LE MONDE?

 

A-1- Le modèle DE la POLITIQUE socialE européenNE

On observe l’existence d’un modèle social européen, cependant il faut distinguer l’orientation de la régulation politique mise en oeuvre au niveau :

    - des Etats européens,

    - et de l’Union européenne.

 

 

A-1-1- La poltique intérieure Dans les Etats européens                    

 

Lorsqu’il est fait référence à un modèle social européen, il ne s’agit pas de la politique menée conjointement par l’ensemble des Etats européens, au sein de l’Union européen, mais de certains Etats ou les préférences pour une politique sociale étatique est plus marquée.

On observe l’existence d’un modeler social européen, caractérisé par un Etat plus régulateur et redistributeur, que dans la majorité des pays du monde.

 

La figure emblématique était le modèle scandinave, qualifié “d’Etat providence social-démocrate avant qu’il ne subisse comme les autres Etats européens, les pressions politiques et économique du néo-libéralisme mondial.

“Il se caractérise par un niveau élevé de protection sociale contre les risques et par une offre importante de services sociaux, l’ensemble étant financé par un impôt fortement progressif. Il affiche clairement un objectif de justice sociale redistributive.” (Merrien, 1997 : 89).

François Xavier Merrien en décrit les caractéristiques principales:

- indemnités et services élevés;

- droits liés à la citoyenneté;

- indépendance au sein de la famille;

- droit sociaux accordés aux enfants et aux personnes âgées, aux personnes sans ressources;

- droit à l’emploi” (Merrien, 1997 : 89).

 

L’Allemagne et la France, qualifiée par Merrien “d’Etat providence corporatiste- conservateur”, participent-elles aussi à ce modèle, mais bien qu’elles soient très puissantes, elles sont moins emblématiques, car le volet social y est moins développé.

 

 Notons que le modèle anglo-saxon qu’il nomme “Etat-providence libéral ou résiduel”, est bien différent. Il accorde un rôle essentiel aux mécanismes du marché en limitant pour l’essentiel sa protection aux plus faibles” (Merrien, 1997 : 88).

Il ne s’agit pas pour les mouvements citoyens européens, d’imposer le modèle social européen aux autres pays du monde, via les organisations internationales publiques (OIP). Mais simplement de proposer une orientation politique plus sociale, face au modèle économique libéral, qui règne particulièrement dans les organisations internationales économiques, tel l’OMC, la FMI ou l’OCDE.

 

 

    A-1-2- La poltique intérieure EN EUROPE MENÉE PAR L’UNION EUROPÉENNE

    Alors que le modèle des Etats en Europe est pour la majorité d’orientation plutôt sociale étatique, Au plan européen,  paradoxalement, la politique intérieure menée par le conseil des ministres et la commission est néo-libérale.  Elle est caractérisée par une très faible politique macro-économique, très peu de redistribution et des droits sociaux quasi-inexistants.

La limitation du budget européen à (1,27% du PIB), limite le développement de fonds structurels qui permettraient l’harmonisation des systèmes de protection sociale.

De plus il n’y a pas de socle commun de droits économiques et sociaux. La charte des droits fondamentaux européens est très en recul en comparaison de certaines “législations nationales et de plusieurs des conventions de l’OIT. Ainsi le droit à la protection sociale est réduit à un droit d’accès aux prestations de sécurité sociale et aux services sociaux. (...) Le droit des salariés font l’objet de dispositions vagues ne fournissant aucune garantie” (Cécile Robert, 2002 : 14) sur les questions se rapportant aux droits syndicaux, aux négociations collectives notamment.

Par ailleurs dans le cadre du livre Vert (UE, 2001), la commission européenne, oriente sa réflexion vers la responsabilité sociale des entreprises. Elle se dirige ainsi vers une économie où les questions sociales sont régies de manière croissante par l’éthique et les engagements volontaires des entreprises, à travers notamment des codes de conduite et des labels sociaux. C’est une approche visant à réguler la dimension sociale de l’économie, qui est incitative plus que contraignante. Elle évite les dérives liées au protectionnisme déguisé des clauses sociales dans le cadre des relations avec les pays en développement. Cependant elle semble  inadaptée au développement d’une législation sociale forte, au sein des pays européens.

 

La politique intérieure européenne néo-libérale recherche surtout à la déréglementation. Elle ne correspond donc pas à l’attente des mouvements sociaux européens, qui souhaitent un régime politique plus démocratique et régulateur du social et de l’économie.

 

 

A-2- L’EUROPE, UN MODELE POUR UNE ORGANISATION DÉMOCRATIQUE INTERNATIONALE ?

Après avoir examiné dans quelle mesure, la politique européenne peut-elle être un modèle pour le monde, observons dans quelle mesure l’Union Européenne pourrait être un modèle pour le développement d’une démocratie internationale?

 Les “pères fondateurs”, dont Jean Monnet imaginaient la construction d’une Europe Fédérale. Pour certains, l’Europe est encore le laboratoire d’un fédéralisme international. La future et éventuelle réussite de l’Europe dans ce domaine pourrait être ainsi transposée au plan mondial, pour supplanter les faiblesses actuelles de l’ONU, afin que celle ci deviennent véritablement démocratique et forte.

 

 

La situation démocratique actuelle de l’UE

 

Actuellement le conseil des ministres dispose du pouvoir de décision principal, (notamment législatif) mais se réunit rarement. Cependant selon Pierre Jacquet et Jean Pisany-Ferry (2000) l’UE ne dispose pas “de charte de politique économique”, ni d’un exécutif collectif”. C’est pourquoi rien ne garantit la “prévisibilité des politiques économiques”

Tandis que la commission cumule parallèlement un pouvoir d’initiative, d’exécution et de contrôle. La séparation des trois pouvoirs, dont Montesquieu faisait une des conditions première de la démocratie ne s’avère donc pas suffisante.

De plus le pouvoir législatif du parlement européen est faible. Or il est un des organes essentiels de la représentation démocratique des citoyens.

Par conséquent à l’état actuel l’Union Européenne ne peut représenter un modèle pour la constitution d’une organisation démocratique internationale.

 

 

Les propositions pour l’ONU

 

Cependant, certaines ONG (tel l’AITEC) proposent d’ors et déjà la création d’un parlement à l’ONU, ainsi qu’il existe à l’Union Européenne. Bien évidemment elles souhaitent que celui-ci dispose d’un pouvoir législatif fort, à la différence des parlementaires européens.

Leur seconde proposition consisterait à créer un parlement des ONG, visant ainsi à élargir la participation des citoyens à la régulation politique internationale.

Enfin selon ces ONG, pour renforcer encore la démocratie internationale, les trois organisations économiques les plus puissantes, que sont l’OMC, le FMI et la Banque Mondiale devraient être placées sous la direction politique de l’ONU.

 

Au plan de la démocratie européenne, si l’Union européenne peut être considérée comme le laboratoire d’une fédération internationale d’Etats, elle n’apparaît donc pas aujourd’hui, comme un modèle de démocratie, transposable en l’état au plan mondial.

 

 

B- LA POLITIQUE EUROPÉENNE EXTÉRIEURE EST-ELLE UN MODELE POUR LE MONDE en matiEre de régulation politique et démocratique?

La politique qui est menée par l’Union européenne au sein des organisations internationale est de même nature que celle qu’elle mène en Europe. Mais elle s’avère encore plus radicale dans ses orientations libérales, en prônant notamment un développement d’une gouvernance européenne, dans le cadre du livre blanc (Commission des Communautés Européennes, 2001).

 

 

La gouvernance globale: un objectif pour l’Union Européenne.

 

Le concept de gouvernance, prend des significations variées, au fur et à mesure qu'il se diffuse dans le langage contemporain. Il faut donc distinguer l'usage de cette notion, comme simple "action de gouverner", telle qu'elle est utilisée par certains politologues et la théorie de la gouvernance globale, d’orientation libérale.

C’est cette dernière qui règne au sein des organisations internationales publiques, telle que l’OMC et privées telle que la Chambre Internationale de Commerce.

La gouvernance globale s’appuie notamment sur la société civile pour remplacer ou renforcer le rôle de l’Etat. Elle peut être décrite comme un régime de régulation "polycentrique" du politique, en prolongeant l'analyse de Bruno Jobert (1998 : 131). Dans ce cadre l'Etat et les pouvoirs publics, ne sont qu'une "sphère d'autorité" (J.Rosenau,  1992) parmi d'autres et ne disposent pas de la capacité à préserver l'intérêt général, ou ne cherchent pas à y parvenir. Au mieux ils n'exercent qu'un pouvoir d'arbitrage (J.Brown, 2000), qui peut se fonder, soit sur l'intérêt général (celui du plus grand nombre ou des plus défavorisés), soit sur le rapport de force.

Cette vision d’une société régie par la gouvernance globale, fournit un soubassement théorique à l’idéologie néo-libérale, qui considère que l’Etat, est un obstacle aux libertés des acteurs économiques. Mais lorsque la société civile, (que ce soit les ONG ou les entreprises) se substitue complètement à l’Etat dans ses fonctions d’orientation, de sanction et d’opération, alors cela constitue une atteinte à la souveraineté populaire et cela conduit à la disparition des régulations par les pouvoirs publics.

 

 

Régulation conjointe internationale contre gouvernance globale

 

Les choix politiques des mouvements citoyens s’opposent à l’orientation de la régulation mis en oeuvre dans le cadre de la gouvernance globale.  Ils cherchent au contraire à promouvoir un régime de régulation politique, qui permettent à la fois la participation de la société civile  aux régulations dé l’économie (démocratie), sans évincer les pouvoirs publics garant de l’intérêt général (politique social étatique).

La théorie de la régulation conjointe développée par Jean Daniel Reynaud (1979, 1988), permet d’analyser plus précisément ce choix politique.

La régulation conjointe,  résulte d’un compromis entre la régulation autonome et la régulation de contrôle. Cette dernière est issue des acteurs disposant du pouvoir de décider de la création de règles et d’en sanctionner leur violation, en “s’efforçant de maîtriser la situation” (Reynaud J.D., 1991 : 123).

Dans le cadre de régulation autonome, les acteurs tentent de réguler par eux-mêmes leurs univers. Dans le cas qui nous concerne, cela correspond aux régulations des acteurs économiques par les acteurs sociaux (ONG, Syndicats...). Les régulateurs de contrôle, lorsqu’ils observent des dérives par rapport à leurs propres systèmes de normes, vont tenter de réorienter les acteurs agissant dans le champ de la régulation autonome. Dans le cadre de la mondialisation, les organisations internationales publiques (OIT, OMC, FMI, Banque Mondiale, Union Européenne...), sont susceptibles d'exercer une régulation de contrôle sur la régulation autonome des acteurs privés ONG, syndicat, lobbies, acteurs économiques...).

C’est cette double régulation, que J.D. Reynaud nomme régulation conjointe. Lorsqu’elle s’exerce au plan international, elle peut-être dénommée régulation conjointe internationale. A ce niveau elle permet un arbitrage par les pouvoirs publics. Sans elle, la régulation par la seule société civile risque de ne posséder ni la légitimité démocratique, ni la capacité à préserver l’intérêt général, si les lobbies industriels exercent leur domination.

 

 

La voie nationale, une alternative à la voie européenne ?

 

Dans la mesure ou le levier de l’Union Européen est inopérant actuellement, certaines organisations citoyennes se tournent à nouveau vers leurs Etats.

Certains d’entre eux telle l’Allemagne et la France possèdent à la fois la puissance économique et politique et disposent d’une tradition sociale étatique forte. Mais peuvent-elles être utilisées comme des leviers pour réorienter la politique de l’UE dans le monde ?

Au sein des OIP tel l’OMC, c’est l’Union Européenne qui s’exprime et non pas les Etats européens, il n’y a donc peu de marge de manœuvre. Reste donc les OIP, où certains Etats interviennent par eux-mêmes.

 

Mais actuellement si nous prenons l’exemple de la France au sein du G8, nous observons qu’elle défend une politique qui est nettement plus néo-libérale que dans son propre pays.

Cela s’explique notamment par le fait que les Etats mènent ce que l’on peut qualifier comme une guerre économique nationaliste. La défense des intérêts nationaux, primant sur les éventuelles politiques sociales à l’extérieure. (Il semble que nous soyons en présence d’une situation typique du dilemme du prisonnier.)

Le prise de position libérale de pays comme la France ou l’Allemagne, dans les OIP, peut s’expliquer aussi par un rapport de force inter-étatique international, plus favorable aux politiques néo-libérales. Enfin peut-être révèlent-elles de plus, les orientations libérales des élites dirigeantes au pouvoir en Europe ?

 

Par conséquent le levier national, ne semble pas très prometteur actuellement. Néanmoins si les gouvernements sociaux-démocrates, cherchent peu à porter le modèle social européen hors de chez eux, certains mouvements sociaux nationaux, dont Attac, estiment qu’il est possible de réorienter la politique extérieure de leur pays.

 

Ils considèrent que les gouvernements se contentent d’entériner le rapport des forces en présence. Par conséquent en exerçant une pression citoyenne suffisante, ils ont l’espoir qu’ils pourront réorienter la politique de leur gouvernement au sein de OIP, dans les instances européennes et finalement réorienter aussi l’action de l’UE dans le monde.

 

 

Les mouvements citoyens en Europe cherchent donc à développer au plan international un régime où domine la régulation conjointe du politique par les citoyens. C’est à dire une régulation de l’économie et du social par les pouvoirs publics nationaux et internationaux, au sein de laquelle la priorité est portée à la participation démocratique des citoyens  et des acteurs sociaux.

 

A l’inverse la politique de l’UE au sein de l’Europe et dans le monde, fondée sur la vision néo-libérale de la gouvernance globale ne satisfait pas de nombreux mouvements sociaux européens. Ces derniers reprochent à la gouvernance globale le manque régulation des pouvoirs publics et les carences démocratiques.

 

Par contre le modèle social de l’Etat-providence scandinave reste un modèle possible pour la régulation politique mondiale à leurs yeux, même s’il nécessite de renforcer encore le volet social et démocratique.

 

C’est pourquoi avant que l’Europe soit susceptible d’être un levier, pour réorienter le régime  politique internationale, celle ci doit  donc mettre en oeuvre au plan européen, le modèle scandinave de l’Etat providence.

Or ainsi que l’a analysé le philosophe Gramsci (1975), c’est la société civile qui détient la maîtrise de l’hégémonie notamment idéologique, même si elle n’en a pas une conscience claire. C’est donc essentiellement aux mouvements sociaux de tenter de modifier l’idéologie libérale hégémonique, défendue par les classes dominantes, présentes-elles aussi  au sein de la société civile.

 

       Lorsque l’orientation politique de l’Union Européenne aura changé, alors seulement les mouvements sociaux européens, pourront-ils raisonnablement s’appuyer sur elle, pour tenter de réorienter la direction politique et idéologique mise en oeuvre par les OIP et particulièrement le G8 et les Etats-Unis.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BOURDIEU Pierre, Pour un mouvement social européen, in L’Euro sans Europe, Manière de voir, Le monde diplomatique, janvier 2002.

 

BROWN John, De la gouvernance, in Dette et Développement, Att@courriel, Attac, Paris, 1er trimestre 2001.

 

COMMAILLE Jacques, JOBERT Bruno (sous la dir.)Les métamorphoses de la régulation politique,  LGDJ, Paris, 1998

 

COMMISSION DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES, Livre Vert, Promouvoir un cadre européen pour la responsabilité sociale des entreprises, Bruxelles, 18/07/2001, COM 2001) 366 final

 

COMMISSION DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES, Livre blanc, Gouvernance européenne, Bruxelles, 25/07/2001, COM 2001) 428 final.

 

GRAMSCI Antonio, Quaderni del carcere, t. I-IV, Turin, Edition V. Gerratana, 1975.

Merrien François-Xavier, L’Etat-Providence, Paris, PUF, 1997.

 

JACQUET Pierre, PISANY-FERRY Jean, “La coordination des politiques économiques dans la zone Euro : bilan et propositions “ dans Questions européennes, rapport au CAE, La documentation française, 2000.

 

REYNAUD Jean Daniel,  Conflit et régulation sociale, Esquisse d’une théorie de la régulation conjointe, Revue française de sociologie. XX. 2. avril-juin, 1979, pp 367-376.

 

REYNAUD Jean Daniel, Les régulations dans les organisations: régulation de contrôle et régulation autonome, Revue française de sociologie. XXIX 1, janvier-mars. 1988, pp 5-18.

 

REYNAUD Jean Daniel, La régulation sociale, Revue internationale d’action communautaire, 25/65, printemps 1991.

 

ROBERT Anne-Cécile, Une charte cache misère,  in L’Euro sans Europe, Manière de voir, Le monde diplomatique, janvier 2002.

 

ROSENAU J.N., CZEMPIEL  E.O., Gouvernance Without Government : Order and Change in World Politics, Cambridge UP, 1992.

 

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

Thierry Brugvin

EHESS-CRESP

thierry.brugvin@free.fr

 

 

« La gouvernance par la société civile :

          une privatisation de la démocratie ?

 

 in “ QUELLE DEMOCRATIE VOULONS-NOUS ? ”,

sous la dir. d’Alain Caillé, La découverte, 2005, 142 p.

 

 

Introduction

La mondialisation néo-libérale entraîne un vent de contestation croissant. Pour l'apaiser les dirigeants des organisations internationales publiques  (OMC, FMI...) proposent de développer la gouvernance avec la société civile. Mais que signifient véritablement ces termes ? L'utilisation de ce concept, par les dirigeants politiques néo-libéraux, dans le cadre de la théorie de la gouvernance globale, est alors propice à une orientation partisane, mais masquée à l’opinion publique. Aussi est-il nécessaire d'en préciser la nature et d’en distinguer les différentes composantes et les enjeux sociétaux qui y sont liés.

 

1- LA DÉFINITION DE LA SOCIÉTÉ CIVILE: UN ENJEU pour la démocratie

 On observe en effet une lutte idéologique, autour du concept de société civile, visant notamment à gagner “la bataille” pour une nouvelle forme de direction politique démocratique mondiale. Actuellement pour le sens commun, la société civile englobe l’ensemble du champ social et économique. Y sont présents aussi bien les ONG, les syndicats et les associations (culturelles, sportives...) que les acteurs économiques (salariés, chefs d’entreprise...).

 

1-1-L’ambiguïté de la société civile

Dans le cadre d’un numéro spécial sur la société civile, François Houtard (1998 : 12-16) distingue ainsi trois principales conceptions : non analytique, préanalytique et analytique populaire. 

 

1-1-1-La conception non analytique (angélique) de la société civile

Cette vision ne prend pas en compte les rapports sociaux basés sur l’exploitation et la domination. La société civile se limite selon cette vision aux ONG, aux associations, aux organisations alternatives, culturelles... Elle se base sur la dénonciation des abus du système capitaliste libéral, mais ne s’attaque pas à sa logique d’exploitation, d’aliénation et de domination entre les classes sociales.

 

1-1-2-La conception préanalytique (néo-libérale ou sociale libérale)

Dans cette perspective, les rapports sociaux sont régis par le marché conçu comme une loi naturelle qui ne peut pas être remise en cause et par les critiques émises par les mouvements sociaux au sein de la société civile. Car selon cette conception, le marché favorise à long terme l’enrichissement collectif. “La société civile, dans cette conception, signifie prendre en compte prioritairement le monde de l’entreprise sur celui des associations citoyennes” selon Houtard (1998: 14).

 

1-1-3--La conception analytique selon Gramsci

Gramsci définit quant à lui la société civile comme “l’ensemble des organismes vulgairement appelés privés... et qui correspondent à la fonction d’hégémonie que le groupe dominant exerce sur l’ensemble de la société” (Gramsci, 16 : 1972). Paule Bouvier quant à elle, précise que l’État, avec son appareil institutionnel, “constitue l’instrument de domination directe, la société civile, en représente la forme de domination indirecte, la composante culturelle. Les institutions propres à la société civile qui sont les canaux par lesquels le groupe dominant exerce sa fonction hégémonique sont principalement l’école, l’église et toute autre organisation susceptible d’influencer l’opinion publique. (Bouvier, 1998 : 13). Selon Gramsci, la société civile ne se compose donc pas seulement  des associations de solidarité nationale et internationale, mais aussi des lobbies industriels (groupements, associations, syndicats, ONG, médias...) notamment.

Le terme de société civile nuit à une lecture claire des enjeux politiques, dans la mesure où il recouvre des classes différentes et en conflit. Au sein de la société civile luttent donc différents acteurs afin de conquérir l’hégémonie idéologique et politique et pour la défense des plus défavorisés. Nous les qualifierons pour notre part d’associations civiques (ONG notamment), d’associations de travailleurs et de mouvements sociaux.

 

2-LA GOUVERNANCE DES ONG CONTRE CELLE DES BINGOS

Dans le cadre des politiques relevant de la gouvernance globale, la définition de la société civile est fondamentale. Au sein de cette dernière, celle des ONG l’est aussi.

 

2-1-Les Business International Non-Governmental Organisations (BINGOS)

Le terme ONG signifie “organisations non gouvernementales”. Cependant, au sein des ONG, les Anglo-saxons en particulier distinguent une sous catégorie: les BINGOS (Business International Non-Governmental Organisations) qui sont des organisations privées à vocation économique (Smouts, 1995: 13). Il s’agit par exemple du Mefef, ou de son homologue européen l’UNICE, qui regroupent des associations et des syndicats patronaux. Afin d’éviter les confusions entre les différents types d’ONG, certaines d’entre elles, telles Oxfam, ou le WWF, demandent qu’un système d’accréditation soit mis en place au sein des organisations internationales publiques et notamment à l’OMC. Ce dispositif visant à autoriser certaines d’entre elles à être entendues et à participer à certaines rencontres. Les critères de l’accréditation doivent, selon Oxfam et le WWF se baser sur le caractère non lucratif de leurs activités et l’intérêt général doit présider à leur orientation (WWF, Oxfam, 2001: 2).

 Les GONGOS qui sont les GOuvernementales NGO (ONG) sont aussi des sous catégories d’ONG. Les GONGOS servent en réalité directement les intérêts de l'Etat qui les finance. Plus une association est financée par un Etat, plus elle perd en indépendance et en autonomie.

 

2-2-Le caractère non lucratif des associations civiques ou citoyennes et ses limites

Il se révèle difficile de différencier de manière certaine une entreprise dont la priorité est le profit, d’une autre dont le but est non lucratif. À partir de l’instant où celle-ci requiert une rémunération en échange d’un service, elle change de fait de nature et donc la forme de sa légitimité se modifie. Une association civique (ONG) peut parvenir à conserver une certaine indépendance si elle n'est pas financée par celui qu'elle conteste, ou contrôle.

 

2-3-Les caractéristiques des associations civiques ou citoyenne

Ainsi malgré les limites de la définition ci-dessus, une association civique ou citoyenne devrait donc répondre au moins à l’ensemble des critères suivants pour acquérir son caractère citoyen :

- servir l’intérêt général,

- être à but non lucratif,

- ne pas attribuer à une personne physique ou à une autre association les biens et les bénéfices (qui doivent servir aux investissements futurs).

- ne pas être ou ne pas représenter les acteurs économiques privés à but lucratif ou les pouvoirs publics.

- être indépendante économiquement vis-à-vis de ceux qu’elle cherche à réguler (au plan de l’orientation, de la vérification ou de la sanction). Moins l’indépendance économique est forte, plus on peut douter de l’indépendance des buts visés.

Sans cette distinction entre ONG citoyennes ou associations citoyennes et BINGOS, la prise en compte des associations par les organisations internationales publiques (OIP) contribuera difficilement au développement de l’intérêt général et de la démocratisation de la gouvernance globale. C’est ce que nous allons préciser à présent.

 

3-LA GOUVERNANCE GLOBALE: UNE THÉORIE NÉO-INSTITUTIONNALISTE LIBÉRALE

 

3-1-Les théories de la gouvernance

Différentes instruments et initiatives (charte, labels, codes de conduite, normes comptables privées, normes ISO...) participent à la gouvernance du travail au plan international. Ces nouveaux répertoires d’actions sont utilisés aussi bien par les ONG pour promouvoir le commerce équitable par exemple, que par les entreprises qui souhaitent développer une activité plus éthique. L'usage du concept de gouvernance prend des significations variées, du fait de son usage de plus en plus répandu (Chavagneux 2001). Il faut donc distinguer la gouvernance comme  simple "action de gouverner" (Cassen, 2001), des différentes théories de la gouvernance. La gouvernance globale, dans son utilisation comme prénotion, signifie un gouvernement international mis en oeuvre par les pouvoirs publics (États et organisations internationales publiques). La fonction de ces derniers consiste alors à compenser l’absence de direction politique mondiale qui entraîne un développement anarchique de la mondialisation. La gouvernance globale est ainsi préférée au terme de gouvernement global, considéré comme insuffisamment démocratique, notamment du fait de ses dérives bureaucratiques possibles. Mais nous allons voir que cette définition de la gouvernance comme prénotion, différe nettement de celle des théoriciens néo-libéraux qui l’ont forgée.

 

3-2-Historique de la gouvernance

Dès le Moyen âge, le terme “governance” évoquait le partage du pouvoir entre les différents corps constitutifs de la société médiévale anglaise. Il était issu des travaux des historiens universitaires anglo-saxons de l’époque (Solagral, 1997)[1] . Il est utilisé en ancien français, mais aussi au Portugal et en Angleterre au XIIIe siécle, comme l'équivalent de “gouvernement” (l’art et la manière de gouverner). Cassen précise qu’il passe en anglais (governance) au siècle suivant avec la même signification.” (Cassen, 2001). Il n'existe pas un mode de gouvernance, mais plusieurs. En les classant par ordre chronologique, il s'agit principalement de la  gouvernance d'entreprise ou coporate gouvernance(Coase, 1937), locale ou urbaine (années 90), "bonne" (World Bank: 1991) globale (Rosenau : 1992) ou mondiale et européenne (Commission Européenne, 2000)[2]. Par exemple “l’urban gouvernance” débute en Angleterre avec l'élection de Margaret Tatcher en 1989 et a pour origine le désengagement des pouvoirs publiques municipaux britanniques. Elle a pour objectif de réorganiser le désengagement des municipalités néo-libérales, en faisant appel à la société civile (associations et secteur économique privé). Ainsi “on fait d’une pierre trois coups: on réduit les frais du public, on augmente le bénéfice du privé et on supprime dans une grande mesure la marge d’intervention des classes populaires dans la gestion des affaires publiques” (Brown, 2001 : 4). Dans l’usage de la gouvernance, il s’agit de distinguer la théorie, le discours politique et la pratique de terrain. C'est pourquoi nous préciserons les spécificités des différentes théories de la gouvernance chaque fois que cela sera nécessaire.

 

3-3-La "bonne" gouvernance : la théorie hégémonique de la Banque Mondiale

A la Banque Mondiale, l’idéologie néo-libérale est hégémonique, c’est donc dans le cadre de cette politique qu’elle entend exercer ce qu’elle nomme une “bonne gouvernance”. La "bonne gouvernance", pour la Banque mondiale est aussi synonyme de bonne gestion du développement” (World bank, 1992). Marie Claude Smouts la qualifie “d’outil idéologique pour une politique de l’État minimum” (1998). Cependant, si cette politique se limite aux fonctions régaliennes, cela ne signifie pas un État faible. Il s’agit en réalité d’un “État gendarme” visant théoriquement à faire respecter les règles d’un marché concurrentiel et les libertés individuelles. Derrière la politique de “bonne gouvernance”, la Banque Mondiale cherche aussi à contraindre les pays à bas salaires à mener une bonne gestion, c'est-à-dire à appliquer les plans d’ajustements structurels (privatisations, restrictions des budgets sociaux...), basés sur une politique économique néo-libérale. Selon Hermet (2003 : 9) "la bonne gouvernance" vise notamment agir contre "les administrations, des classes politiques jugées trop corrompues" à privatiser  les services publics... Ainsi, du fait du principe de conditionnalité auquel sont soumis les États pour recevoir des prêts de la Banque Mondiale, ceux-ci perdent la souveraineté sur leur politique nationale (Susan Georges et Fabrizio Sabelli, 1994 : 184). Cette entorse à la souveraineté du peuple est “camouflée par les qualificatifs “d’empowerement” (la participation) et de “consensus" avec la société civile (Hidouci, 2003 : 6).

La corruption limite la démocratisation des États. Pourtant, les institutions financières internationales (IFI) agissent peu contre la corruption des dirigeants (lorsque les prêts qu'elles octroient sont détournés) (Gueye 2003 : 38). La Banque Mondiale ne remet pas ou peu en cause sa  politique économique néo-libérale, si ce n'est dans le discours. Elle se contente par exemple de rajouter à la marge quelques “filets de sécurité” pour les plus démunis. Ainsi a-t-elle développé une approche plus politique, la "bonne gouvernance". Après l'échec des politiques de désétatisation des années 1990, on a assisté alors à la création d'un nouveau paradigme néo-institutionnaliste, qui permet de réintroduire son intervention, sans revenir au modèle interventionniste. Selon la théorie néo-institutionaliste, l'Etat devrait, grâce à son autorité et à son contrôle, contribuer à créer un environnement favorable à l'investissement privé, en réduisant les coûts de transaction et en assurant la stabilité et la sécurité, en matière contractuelle (Campbell, 1997 : 210). Ainsi les intérêts des entreprises sont défendus, mais ceux des salariés sont quasiment oubliés.

 

3-4-La gouvernance globale par la société civile contre l’Etat

James Rosenau fait partie des politologues qui ont forgé le concept de gouvernance. Il considère qu’il permet de “concevoir une gouvernance sans gouvernement, un ensemble de mécanismes de régulation dans une sphère d’activité qui fonctionne même s’il n’émane pas d’une autorité officielle” (Rosenau, 1992 : 5). Si l’on poussait le raisonnement à son extrême, la société pourrait ainsi voir un jour la disparition de l’État au niveau national et des institutions interétatiques au plan international au profit de la seule gouvernance par les entreprises et la société civile.

Les organisations internationales, comme l’OMC ou la Banque Mondiale, ont compris tout le regain de légitimité qu’elles pouvaient tirer des ONG. La théorie de la gouvernance qui règne au sein des organisations internationales publiques, s’appuie sur la société civile pour remplacer ou renforcer l’État. Mais, comme le fait remarquer John Brown, la société civile “est précisément cet ensemble de relations dans lequel les individus ne sont pas des citoyens, mais de simples vecteurs d’intérêts particuliers. On est citoyen qu’en tant que membre du peuple souverain" (Brown 6: 2001). L’OMC ou  l’UE par exemple, disent tenir compte des avis de la société civile surtout depuis le sommet de Seattle en 1999. Or, lorsqu’ils tiennent des discours sur cette dernière, ils pensent surtout aux organisations représentant les intérêts des entreprises privées (les BINGOS) et aux associations qui les représentent. Pour le sommet de l’OMC de Doha en 2001, les ONG et les syndicats ne s’élevaient pas à plus du tiers, parmi des représentants de la société civile, tandis que les autres associations représentaient les intérêts des ETN.

 

3-5-Dans la gouvernance la normalisation technique se substitue au politique

La gouvernance globale s'est développée à partir de la gouvernance d'entreprise (Leach, Percy-Smith, 2001). Dans la gouvernance on observe "une normalisation technique envahissante" (Hidouci, 2003 : 7) qui tente d'évacuer la dimension politique sous le discours de la neutralité, en se cachant dernière le langage de la gouvernance des entreprises. La gouvernance conduit à substituer les normes juridiques (décidées par les pouvoirs publics représentant le peuple) par des normes techniques (crées par des intérêts privés) : codes de conduite, labels, normes comptables privées, normes ISO...).

 “Dans la conception de la gouvernance, l’État n’exprime lui-même aucun intérêt général et doit se borner à arbitrer entre des intérêts particuliers” (J. Brown 5 : 2001). En effet l’arbitrage exercé par les pouvoirs publics se révèle partisan, s’il sert les intérêts des groupes dominants et des acteurs économiques privés, au détriment de ceux des classes populaires ou des classes les plus défavorisées. La légitimité des pouvoirs publics émane du peuple; une décision ou une norme à caractère publique n’est pleinement légitime, que quand elle est adoptée par des organes qui expriment la souveraineté populaire, tel le parlement. Tandis qu’une partie du code du travail est en partie votée par ce dernier, les codes de conduite liées aux conditions de travail ou les normes ISO sont souvent créées par des entreprises privés.

 

3-6-Le partenariat avec la société civile se substitue à la souveraineté populaire

D’un point de vue lexical, théorique et politique on relèvera que la notion de société civile se substitue souvent à celle de peuple et celle de souveraineté à partenariat  (Gobin, 2002 : 157-169). Le Global Compact a été crée par l’ONU en 2001. C’est un partenariat avec les entreprises dans lequel elle s’engage à faire respecter les normes fondamentales de l’environnement, les droits de l’homme et du travail (droit syndical, interdiction du travail des enfant...). Ce n’est plus les seuls représentants du peuple qui décident des lois, mais les entreprises en partenariat avec l’ONU. De plus l’ONU dispose de la capacité d’exercer une régulation contraignante, mais elle choisit de ne pas en user et préfère se limiter à l’incitation fondée sur un engagement moral.

Même si elles n’appliquent pas le Global Compact, les entreprises disposent du droit de placer le logo de l’ONU, sur leurs documents publicitaires. De plus, soutenir ainsi certaines ETN, peut se révéler nuisible pour l’image, la crédibilité et même la légitimité de l’ONU.  Les Nations Unies ont autorisé les ETN Nike et Shell à se joindre aux entreprises adhérant au Global Compact. Or leurs exactions (non respect de la limite du temps de travail, travail des enfants...) dans ces domaines ont été observées à plusieurs reprises notamment par la CCC européenne (1998).

L’ONU aspire à un partenariat avec les entreprises selon ses déclarations. Mais cela suppose un échange de service réciproque. Les relations de l’ONU avec les entreprises transnationales (ETN) prennent parfois la forme de partenariat économique. Par exemple, l’organisation du sommet de l’OMC à Seattle à été sponsorisée par les ETN Microsoft et Coca-Cola. Le risque, lorsque ces entreprises soutiennent ces institutions directement, réside dans le fait que ces dernières perdent leur indépendance.

 

3-7-Démocratie organique et par outputs contre démocratie pluraliste et par input

La governance d’entreprise écarte des conseils d'administration les non-exécutifs, réputés parasiter les prises de décisions. De même, les acteurs de la gouvernance Européenne, tel Burns (Burns, 2000), revendiquent une action fondée sur la “démocratie organique”. Dans les deux cas, il s'agit selon Hermet  de s'ouvrir à "la pluralité effective mais limitée" [3] en évinçant de manière discrétionnaire les organisations considérées comme gênantes pour l'autorité compétente (Hermet, 2003 : 17). Or, la terminologie "démocratie organique" et ces pratiques sont issues des régimes autoritaires (Franquiste, gouvernement du Général Pinochet...). Cela laisse supposer que la commission européenne notamment, écarte des groupes de discussions (panels, multistakeholders international dialogue) les organisations qui la dérangent (certaines ONG et mouvements sociaux jugés trop fortement revendicatifs et contestataires par exemple).

Par ailleurs, la gouvernance tire sa légitimité de l'input (le mandat électif), de son input coopté (les intérêts particuliers, la société civile et plus encore de ses outputs (ses résultats) explique Yannis Papadopoulos (2002 : 142). Certains auteurs, tel Fritz Scharpf, estiment que la légitimité par l'élection peut nuire au résultat, puisque le peuple n'est pas un expert (Scharpf, 2000), qu'il est versatile et émotif. Scharpf privilégient une gouvernance fondée surtout sur les outputs, c'est-à-dire la légitimité par le résultat notamment économique, plutôt qu’une légitimité issue de l’élection par les peuples. C'est sur ce type d'argument, fondée sur la légitimité par le résultat, que se sont appuyés les régimes autoritaires pour justifier leur autoritarisme, souligne Hermet (2003 : 21). Ainsi pour savoir si les décisions prises par l’union européenne sont bonnes, ils ne s’agira plus de savoir si elles s’appuient sur un mandat issu d’un programme électoral, mais simplement qu’elle produisent des résultats sur le terrain. Un gouvernement qui aurait été élu en s’engageant à ne pas privatiser les services publics de santé, pourraient ainsi changer sa politique, s’ils estiment que la santé sera mieux servit par leur privatisation.

 

Conclusion

La théorie de la gouvernance entend restaurer le pouvoir de la société civile afin ne pas laisser une place excessive aux pouvoirs publics nationaux et internationaux considérés comme trop bureaucratiques. C'est-à-dire que cette théorie entend privilégier une approche “bottom up” (ascendante) par rapport à une approche “top down” (descendante) considérée comme moins démocratique. Or, dans les pratiques politiques qui se fondent sur la gouvernance globale ou européenne notamment, l’État est pris en tenailles. Il existe une première limitation de la démocratie lorsque les organisations internationales publiques limitent la souveraineté des États; une seconde limitation apparaît quand les relations entre les organisations internationales publiques et la société civile mettent à l’écart les états. Alors que dans leurs discours, les tenants de la gouvernance entendent renforcer la démocratie grâce à la société civile, nous observons la réalité inverse, puisque cette plus grande participation favorise les intérêts privés d’une minorité. Si la majorité des ONG souhaitent pas cela, elle ne désire pas pour autant un mode de gouvernance dominé par les seuls pouvoirs publics internationaux. C’est à dire un gouvernement mondial qui serait pyramidale et non participatif. Les mouvements sociaux reprochent donc au modèle de la gouvernance globale et au gouvernement par les seules organisations  internationales publiques, d’être trop extrêmes et insuffisamment démocratiques. Ils considèrent que dans ces modèles, les institutions servent prioritairement les intérêts des classes dominantes et que cela  restreind excessivement le pouvoir des États et des peuples.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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WORLD BANK (1989), L'Afrique Subsaharienne; de la crise à une croissance durable, Washington.

 



[1] SOLAGRAL, "Réforme de l’Etat et nouvelle gouvernance", Courrier de la planète, n°41, juillet-août 1997.

[2] Dès 1995, la cellule prospective de la Commission Européenne va travailler sur ce thème et elle aboutira en 2001 la présentation du livre blanc (CEE, 2000).

[3] C'est la définition que donne Juan Linz d'un régime autoritaire.

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

Thierry Brugvin

EHESS-Paris

Thierry.brugvin@free.fr

 

LES ONG CONCURENTES OU COMPLEMENTAIRES ?

Une typologie des ONG

 

In La lettre de Récidev, Besançon,  août 2002

 

En 1909 l’Union International des Associations[1], évaluait à 176, le nombre d’ONG internationales, pour atteindre près d’un millier au milieu des années 50 et plus de 2500, au début des années quatre-vingts. Jusque la leur développement était relativement linéaire, mais elles ont presque doublé en l’espace de 5 ans,  pour atteindre le chiffre de 4200 environ. Ainsi en 1996 on recensait 5472 ONG internationales.

Les ONG se veulent la voix de la société civile, or elles ne représentent pas la totalité de la société civile, même si elles en sont membres. Or les intérêts de la société civile sont tellement contradictoires que cela semble difficile de parler des ONG en général.

Elles regroupent en effet un ensemble d’associations de types très hétérogènes, même si elles ont théoriquement en commun d’être des "groupes librement constitués par des personnes ou collectivités privées et poursuivant des buts non lucratifs.”

Cependant il est possible de les différencier autour de grands pôles à la fois opposés et complémentaires :

- la proximité du terrain versus la proximité des dirigeants politiques,

- l’action de court terme ou de long terme,

- l’action concrète sur le terrain, directement visible versus l’action sur les consciences, dans un objectif plus politique, moins directement visible,

- l’action locale et concrète versus l’action globale et plus politique.

 

Sur la base de ces critères nous obtenons ainsi  trois grandes catégories d’ONG orientées vers les actions de solidarités internationales.

- Les ONG humanitaires ou urgentistes,

- Les ONG de développement,

- Les ONG militantes ou revendicatives.

 

Quant aux ONG d’éducation au développement et de sensibilisation, elles opèrent une activité de “développement des consciences” sur le long terme, mais qu’elles s’adressent relativement peu aux acteurs économiques et politiques. Par conséquent elles sont à classer à cheval entre les ONG de développement et les ONG revendicatrices.

Cependant rares sont les associations qui ne répondent pas à plusieurs critères à la fois. C’est pourquoi avant d’étiqueter de manière définitive tel ou tel ONG, il faut bien la connaître, d’autant plus qu’elle est susceptible d’évoluer.

 

La Clean Clothes Campaign européenne (CCC) (dont le collectif français de l’éthique sur l’étiquette est partie prenante) repose sur deux catégories, les ONG de développement et les ONG revendicatives. D’une part parce qu’elle met au point sur le terrain des nouveaux procédés, qu’elles réalisent un certain nombre de vérifications des conditions de travail et des codes dans les sociétés transnationales (STN). D’autre part parce qu’elle s’appuie sur cette expertise pour mener une action politique en direction des élus et notamment des organisations internationales publiques et des STN.

La CCC européenne tente ainsi, à travers les codes de conduites de surmonter l’opposition, entre les ONG de développement et celles orientées sur les revendications politiques, en portant son action simultanément sur ces deux champs.

 

Le fait de mettre au point des procédés opérationnels alternatifs, confère une grande légitimité aux ONG et notamment à la CCC européenne. Cela séduit les personnes qui rejettent les actions plus politiques, au profit de l’action de terrain, qu’elles considèrent comme plus concrète. Cependant cela à un prix, car le temps et l’énergie (humaine et financière), qui y est consacrée, diminuent leur impact, sur politique sur les organisations internationales notamment;

Ainsi ce qu’elle gagne en légitimité opérationnelle, elles le perdent en partie en puissance d’action politique.

 

Chacunes des catégories d’ONG, défend souvent sa méthode d’action. De manière quelque peu manichéenne, on peut décrire cette opposition ainsi,  les ONG de développement et humanitaire considérant que les autres brassent trop de vent et qu’en attendant le “grand soir”,  des personnes souffrent et meurent sur le terrain. De l’autre côté les ONG revendicatrices estiment que ce n’est pas en consacrant son temps et son énergie à des actions microscopiques et très localisées que l’on parviendra à changer les conditions de vie de l’ensemble de l’humanité. D’une part parce que  les moyens financiers des ONG, sont très limités et les besoins du monde sont immenses, d’autre part parce que les dégâts sociaux opérés par l’action des STN et les politiques ultra-libérales des pays industrialisés, orchestrés par les institutions de Bretton Woods et de l’OMC, se révèlent si puissantes qu’il est vain de vouloir les contrer sur le terrain de l’urgence ou du développement. Le levier citoyen, le plus puissant est donc selon eux, celui des consciences et du terrain politique qui à en main les commandes du pouvoir économique mondial.

Même si l’analyse des ONG revendicatives semble juste, l’action des autres types d’ONG se révèle néanmoins utile en générale et finalement complémentaire. D’autant que les micro-projets expérimentaux offrent des alternatives parfois généralisables à grandes échelles. De plus la pluralité s’avère toujours bénéfique, lorsque l’essentiel n’est pas oublié, d’autant qu’il en faut pour tous les goûts et toutes les sensibilités.

 

                                                                                                     Thierry Brugvin



[1] Union INTERNATIONALE des Associations, in Alternatives économiques, Hors série, Paris, 1er trim. 2001, p 45.

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

Thierry Brugvin

Thierry.brugvin@free.fr

 

LES ASSOCIATIONS PROFESSIONNELLES CONTRIBUANT

A L'ELABORATION DES POLITIQUES DU G8

 

Associations professionnelles autour du G8

Durant les rencontres du G8 se réunissent notamment les dirigeants élus des 8 nations des nations les plus riches, pour décider des politiques internationales à mettre en oeuvre. Mais comment parviennent-ils à obtenir un  consensus entre 8 nations? En amont de ces sommets suivis par les médias, se tiennent d’autres rencontres plus discrètes, qui contribuent à préparer les décisions politiques des sommets internationaux, tels ceux du G8, de l’OMC, de la Banque Mondiale.

Les organisations qui contribuent à décider de l’agenda international et à ses orientations politiques sont de natures diverses : think tank (boîtes-à-penser) diplomatiques et stratégiques, offices d’orientation des recherches scientifiques et techniques, réseaux d’influence politique, mafias, services d’intelligence, banques, sociétés d’expertise juridique et d’audit. Parmi elles, des « associations professionnelles » très influentes comme la Commission Trilatérale (Cetri, 1979)[1] et le groupe Bilderberg oeuvrent pour que le néo-libéralisme reste l’idéologie dominante et hégémonique. Selon Marc Raoul Jennar, ces “deux lobbies sont les véritables architectes de la mondialisation néo-libérale” (Jennar, 2005)[2].

 

Les mécanismes d’influence des associations professionnelles

Selon un ancien délégué du groupe, le consensus élaboré au sein de du groupe Bilderberg sert de base à l’évolution des politiques internationales. Bilderberg “compose la toile de fond des politiques qui sont mises en place par la suite. Ainsi, se tient le Forum économique mondial à Davos en février, les rencontres Bilderberg et du G8 en avril-mai et la conférence annuelle du FMI et de la Banque Mondiale en septembre. Une sorte de consensus international émerge (...). Ce consensus devient la toile de fond des communiqués du G8; il inspire le FMI lorsqu’il impose le programme de réajustement à l’Indonésie, et la politique que le Président américain propose au congrès” (Armstrong, 1998)[3].

 Les dirigeants de la Chambre de Commerce International, tels Maucher, ceux de l’European Round Table (ERT), et des entreprises transnationales telles Nestlé, Shell ou Unilever participent eux aussi régulièrement aux rencontres du Forum de Davos et du groupe Bilderberg (Balanya, 2003). C'est, dans ces lieux où se forgent les idées néo-libérales au plan mondial, que ces derniers se réunissent tous les ans (Gill, 1990 : 127).

 

Il n’est pas toujours facile d’obtenir des informations sur la teneur des débats qui filtrent de ces associations professionnelles telles le Bilderberg. Cependant, c’est principalement au sein des think-thanks, puis de ces associations professionnelles, qu’ont été forgées les principes de la « bonne gouvernance ». Cette dernière relève de l’idéologie néo-libérale à présent hégémonique au sein des organisations internationales comme la Banque Mondiale et au sein des rencontres comme celles du G8. Pour la Banque mondiale, la « bonne gouvernance »  est aussi synonyme de bonne gestion du développement” (World bank, 1992). Marie Claude Smouts la qualifie “d’outil idéologique pour une politique de l’État minimum” (1998). Derrière la politique de “bonne gouvernance”, la Banque Mondiale cherche aussi à contraindre les pays à bas salaires à mener une bonne gestion, c'est-à-dire à appliquer les plans d’ajustements structurels, basés sur une politique économique néo-libérale, fondée sur les principes du "consensus de Washington". L'Union Européenne depuis plusieurs années développe cette même politique, dont la mise en oeuvre a été expérimentée auparavant dans les pays en développement.

 

 

David Rockefeller est le principal fondateur du groupe Bilderberg, puis de la Commission Trilatérale et du Concil on Foreign Relations (Geuens, 2003 : 30) [4]. Celui-ci déclarait à Newsweek international, “quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire” (Rockefeller, 1999). Ce même personnage avait déclaré, huit ans plus tôt, devant la Commission Trilatérale: la souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers est préférable au principe d’autodétermination des peuples” (Jennar, 2005 : 17). En effet, ces derniers sont considérés par certaines élites, tels les certains experts de la gouvernance européenne comme “ignorants, émotifs et versatiles, comme nous le rapporte Hermet (2003 : 16)[5]. C’est donc, pour leur éviter de commettre des erreurs nuisant à l'intérêt du peuple lui même, que les élites proposent d’ériger la gouvernance, par les seuls experts et les élites économiques et politiques.

 

 

L’INFLUENCE DU GROUPE BILDERBERG 

 

Ses buts et son rôle dans le processus de décision politique internationale

Le groupe Bilderberg, fut créé en 1954, grâce à un cofinancement de l’entreprise Unilever et de la CIA (Balanya : 2003).  Selon le politologue Stephen Gill, il a pour but “d’encourager des discussions ouvertes et confidentielles (...) entre les nations de l’axe atlantique" (Gill, 1990 : 127)[6] en particulier les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest.

Le petit alter, dictionnaire altermondialiste d’Attac, précise qu’il s’est « constitué dans un contexte de guerre froide, se fixant comme but de contrecarrer l’influence de l’URSS dans les pays dits démocratiques, en empêchant par exemple l’accès des partis communistes ouest-européens aux fonctions gouvernementales. Depuis la chute du mur de Berlin, alors que sa fonction initiale est vidée de son contenu, le groupe Bilderberg poursuit ses réunions, dont on ne connaît ni l’ordre du jour, ni les comptes-rendus. Les participants, appelés couramment « Bilderbergers », sont tenus au silence et ne doivent pas prendre de notes au cours des réunions qui durent en principe quatre jours. La seule chose dont les médias soient informés, c’est la liste des participants» (Attac, 2006) [7].

 

Les membres de Bilderberg et leur pouvoir

En 2002, le comité de direction de Bilderberg était notamment composé  d’Henry Kissinger, de Paul Wolfowitz (Secrétaire à la défense des USA), d’André Lévy-Lang (Président de la BNP-Paribas) qui y représentait la France avec Bertrand Collomb (PDG Lafarge (le cimentier)),  de James Wolfensohn (ex-directeur de la Banque Mondiale), de Peter Sutherland ex-directeur du Gatt et membre de l’ERT, du vicomte Etienne Davigon (Belgique) qui présidait le Groupe Bilderberg en 2006 et qui a été  membre de l’ERT.

Ces groupes, tel Bilderberg, trouvent une cohérence renforcée par l'appartenance simultanée de certaines personnalités à plusieurs organisations, comme c’est le cas pour Peter Sutherland (ex-directeur du Gatt) ou pour Etienne Davignon (ex-commissaire européen à l’Industrie). Cela renforce la construction d’un consensus et l’intégration des réseaux entre eux. Ces organisations fonctionnent dans une logique de réseaux, c'est-à-dire que les échanges sont plus horizontaux que verticaux, même s’il existe des différences entre elles concernant leur niveau d’influence.

Ces organisations professionnelles exercent une influence parfois plus puissante sur les élus que les électeurs eux-mêmes. En effet, de par leur position sociale, « leur capital économique, social, culturel, symbolique » (Bourdieu)  certains de ces individus, groupes ou lignées, influencent de façon plus ou moins indirecte, une part des décisions politiques et économiques internationales. Quelques uns sont des leaders politiques de premier plan, comme George Bush (père) ou Henry Kissinger. Mais la plupart d'entre eux sont généralement inconnus du grand public, bien qu’ils occupent des postes hauts placés dans le secteur professionnel ou dans celui de la noblesse.

On observe l'omniprésence de ces associations privées et de ces élites non-élues dans l'élaboration des politiques internationales par les pouvoirs publics. Les élus et les membres des gouvernements nationaux ont pour fonction représenter le peuple et ses intérêts. Or, on relèvera qu’il existe parfois entre les élus et les dirigeants et propriétaires des entreprises privés, une proximité (idéologique, professionnelle, économique, sociale...) beaucoup plus grande qu’avec leurs électeurs. Les élus et ministres nationaux sont souvent issus de postes de direction d’entreprises transnationales. Ils sont formés dans les mêmes écoles. Ils se réunissent dans des associations professionnelles communes  plusieurs fois par an, de manière non officielle et dont les réflexions et les décisions sont peu ou pas relatées par les médias.

De plus, à travers les itinéraires professionnelles des élites des pouvoirs publics (ministres, commissaires, présidents...), tel Sutherland, Wolfensohn ou Davignon, on remarque que celles-ci passent successivement de postes dirigeants d'entreprises transnationales dans les secteurs privés, à des postes de direction au sein des pouvoirs publics (OMC, FMI, BM, ONU...). Cela les influence et les pousse, même inconsciemment, à développer une vision politique, une représentation du monde qui concorde avec les intérêts des propriétaires d'entreprises transnationales. C'est pourquoi, il leur sera difficile de créer des lois visant à encadrer et éventuellement contraindre les activités de ces entreprises privées, non seulement pour des relations idéologiques, mais aussi par intérêt personnel et du fait de leurs relations professionnelles.

James Wolfensohn était membre du comité directeur de Bilderberg notamment en 2003, il a été directeur de la Banque Mondiale, il a fait partie de la Rockefeller Foundation et du Population Council, du CFR ((Geuens, 2003 : 28), il a aussi créé une société avec Rothschild (la Rothschild, Wolfensohn & Co), il a travaillé avec Salomon Brothers, Schroder Banking Group, Darling and co. et a également fait partie de la Rockefeller Foundation (Bureau d’Etudes, 2004)[8].

Peter Sutherland était aussi membre du comité directeur de Bilderberg notamment en 2003, il a été directeur du Gatt, membre de l’ERT, président d’honneur de la commission Trilatérale, président honoraire européen du Transatlantic Policy Network, président de Goldman Sachs International, président de British Petroleum (BP) (Geuens, 2003 : 28).

Le vicomte Etienne Davigon (Belgique) présidait le Groupe Bilderberg en 2006 notamment, il  a été  membre de l’ERT, participait à ce titre aux travaux de la commission européenne au sein du groupe de travail sur les communications en 1994, commissaire européen à l’Industrie de 1977 à 1994, membre du comité consultatif pour la compétitivité de l’UE, directeur de la société générale Belgique, président de l’AUME (association pour l’union monétaire Européenne) qui a collaboré à la création du traité de Maastricht et à l’indépendance de la Banque Européenne. Il a été reçu 4 fois par V. Giscard d’Estain avec le dirigeant de l’ERT, pour la création du Traité Constitutionnel Européen (TCE) (Balanya, 2005 )[9].

 

 

 

Les participants invités à la réunion annuelle de Bilderberg

Tous les ans, les représentants des entreprises transnationales, telles BP, Exxon, Shell, Unilever se rendent à la réunion annuelle du groupe Bilderberg (Balanya : 2005 :292). Voici quelques uns des membres les plus emblématiques. Les réunions du groupe Bilderberg ont aussi accueilli divers commissaires et autres responsables de l’UE. Parmi les personnes connues ayant participé aux rencontres du groupe Bilderberg on trouve ainsi ( en 2001 et 2003) Romano Prodi qui dirige l’Italie en 2007 et a été auparavant membre du comité de direction du groupe Bilderberg. De même il y a Pascal Lamy qui a participé au rencontre en 2001 et 2003, il est directeur de l’OMC en 2007 et autrefois représentant de l’UE à l’OMC (Balanya, 2005 : 68). En 2006, étaient présents José Manuel Barroso, actuel président de la Commission,  Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, Mike Moore (Directeur général de l’OMC), Georges Soros (Geuens, 2003),  Frits Bolkestein, ou encore Leon Brittan, Emma Bonino et Donald Rumsfeld (...). Plus généralement, le groupe Bilderberg ne néglige aucun interlocuteur susceptible de jouer un rôle sur la scène politique, quelle que soit son étiquette. Plusieurs représentants éminents du parti socialiste français ont participé aux réunions du groupe, par exemple Michel Rocard, Laurent Fabius, Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn (en 2000), et plus récemment Bernard Kouchner en 2005. Les journalistes sont fréquemment invités (pour la France, Nicolas Beytout ou Alexandre Adler), ainsi que des personnalités plutôt inattendues, comme par exemple le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière en 2003. Ce dernier défend notamment la position du gouvernement et de l’armée française concernant leur non implication dans les génocides du Rwanda.

 

 

L’INFLUENCE DE LA COMMISSION TRILATERALE

Elle a été créée en 1973 (avec les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, le Japon, la Belgique, le Danemark, la France, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, la Hollande, la Norvège et le Royaume-Uni) (Cetri, 1979). Henry Kissinger, Zbigniew Brezinski[10] et David Rockefeller sont les principaux fondateurs de la Commission Trilatérale, de même que du groupe Bilderberg et du Concil on Foreign Relations (Geuens, 2003 : 30) (Balany, 2003 : 293).  Selon Stephen Gill, elle a été conçue comme une structure plus formelle et efficace que le groupe Bilderberg, visant à propager les mêmes idées néo-libérales, c’est à dire celle du “Consensus de Washington” (Gill, 1990).

En 1975, la commission Trilatérale a commandé un rapport à des chercheurs reconnus pour leur proximité avec le pouvoir dominant, Crozier et Huntington, qui reflètent la philosophie politique de cette association professionnelle. Ceux-ci affirment notamment que «L’esprit de la démocratie : individualisme, égalitarisme, populisme dans une reconnaissance des distinctions de classe et de rang a sapé l’aristocratie, l’Eglise, l’armée (...). La valeur démocratique de l’égalité conduit à la déligitimation de l’autorité et à la perte de confiance dans le leadership (...). La soumission des gouvernements à leur électorat a encouragé le développement d’un naturalisme régional et national (...). La démocratie est égalitaire, elle détruit la base de la coopération entre les citoyens (…..)

Si la liberté des médias est indiscutable, elle ne peut cependant devenir un abus (...). Des mesures devraient être prises pour réinstaurer l’équilibre entre son pouvoir et ses responsabilités (...). En outre, les politiciens devraient pouvoir être protégés légalement contre les abus de pouvoir de la presse »  (Crozier et Huntington, 1975)[11].

David Korten ajoute que Rockfeller fut aussi le principal instigateur de la commission Trilatérale, dont il tient la présidence durant les années 80. A la même époque, il présidait le Council on Foreign Relations (CFR : Conseil pour les relations étrangères) qui regroupe des dirigeants d’entreprise des Etats Unis qui “contrôle plus de la moitié des richesses du pays” (Korten, 1995) [12] .  Le CFR est une organisation américaine qui rassemble des leaders politiques ou économiques de haut niveau (comme George Bush père, Henry Kissinger, ou David Rockefeller, le président du CFR). Depuis le début du 20è siècle, presque tous les présidents américains sont des membres du CFR. Le Comité consultatif du CFR comprend des représentants étrangers, comme Michel Rocard (ancien premier ministre français) ou Otto Lamsdorf (ancien ministre des finances allemand).

Parmi les dirigeants de la commission Trilatérale les plus connus figurent, Etienne Davignon, Jimmy Carter, Bill Clinton, Georges Bush, Alan Greespan, Paolo Fresco (Fiat), Daniel Jansen (Solvay), Bjorn Svedberg (Ericsson) [13]

Selon Stephen Gill, les membres de la Commission Trilatérale cherchent aussi à y déterminer les politiques économiques qui seront adoptées aux niveaux nationaux et internationaux par les dirigeants politiques. Les entreprises à vocation nationale et les organisations de travailleurs sont sous représentées (Gill, 1990).

Certains français ont été invités aux réunions de la commission trilatérale : Michel Barnier (ancien ministre, vice-président des laboratoires mérieux) ; le professeur Albert Bressand ; Henri de Castre (Pdg du groupe d’assurances AXA) ; Bertrand Collomb (Pdg du cimentier Lafarge) ; Richard Descoing (directeur de l’Institut d’études politiques de Paris) ; Patrick Devedjian (député) : Yves de Kerdrel (éditorialiste au Figaro) ; Anne Lauvergeon (Pdg du groupe d’énergie nucléaire Areva) Thierry de Montbrial (président de l’IFRI :Institut français des relations internationales) ; François Pinault (directeur du groupe Artemis) et Olivier Roy (orientaliste) (Geuens, 2003)

 

Les liens qui unissent ces trois associations professionnelles (Bilderberg Group, C.F.R., Trilatéral) sont très étroits, ce qui explique la présence de nombreux affiliés du Bilderberg Group au sein du C.F.R. ou de la Trilatérale. Cela contribue à renforcer le consensus idéologique et la coordination des décisions à prendre à l'échelon international. Nous avons vu précédemment que le financier Rockefeller anime ainsi les trois organisations. D'autres personnes sont affiliées, en même temps, à deux ou trois de ces sociétés. Par exemple: georges Bush (CFR, Trilatérale); Zbigniew Brzezinski (CFR, Trilatérale, Bilderberg); Henry Kissinger (CFR, Trilatérale, Bilderberg); Robert McNamara (CFR, Trilatérale, Bilderberg); Giovanni Agnelli (Trilatérale, Bilderberg); Baron Edmond de Rothschild (Trilatérale, Bilderberg); Thierry de Montbrial, président de l'Institut Français des Relation Internationales (Trilatérale, Bilderberg); Jean-Claude Casanova (Trilatérale, Bilderberg), homme de confiance de Raymond Barre (Trilatérale) (Geuens, 2003).

 

Conclusion

Les associations altermondialistes réclament l’accès à toute l’information utilisée dans les processus de « policy-making » et la mise en place d’une démarche volontaire d’information publique, dans les décisions qui concernent les institutions internationales . Or les dirigeants et leurs associés qui  président l’OMC, la Banque Mondiale, le FMI, l’Union Européenne, et les gouvernement nationaux, sont parfois présents au sein de ces associations professionnelles comme la commission trilatérale. Dans ces derniéres, même s'il en ressort officiellement peu d’informations, on sait néanmoins qu’ils y discutent surtout de projets visant à développer une «gouvernance bonne et globale» dont la nature est néo-libérale. Ce manque de transparence concernant la teneur des débats qui se tiennent ne contribue donc pas à la démocratie internationale.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

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[1] CETRI (Centre Tricontinental), La commission Trilatérale, Document Général 79/1, Ottignies-Louvain Le Neuve, 1979.

[2] JENNAR Marc Raoul, Le gouvernement des lobbies: la gouvernance contre la démocratie, in BALANYA, 2003.

[3] ARMSTRONG Alan, MCCONNACHIE Alistair, “The 1998 Bilderberg Meeting”, The Social Creation, Official Journal of the Social Secretariat, juillet-août, 1998.

[4] GEUENS, Tous pouvoirs confondus : État, capital et médias à l'ère de la mondialisation, éditions EPO, 15 mars 2003

[5] HERMET Guy, "Un régime à pluralisme limité? A propos de la gouvernance démocratique", Séminaire du 12/13 juin 2003 sur la Gouvernance organisé par l'UNESCO, le Colegio de Mexico et le CERI à Mexico

et http://www.ceri-sciences-po.org.

[6] GILL Stephen, American Hegemony and the Trilateral Commission, Cambridge University, Press, 1990.

[7] HARRIBEY Jean Marie (dir.),  Le petit alter, dictionnaire de l'altermondialisme, ouvrage collectif, Presses des Milles et une nuit, Paris, 2006, 450 p.

[8] BUREAU D’ETUDES, « Le gouvernement mondial et financier », http://homnispheres.info/imprimer.php3?id_article=36; 5 février 2004.

[9] BALANYA Belen, DOHERTY Ann, HOEDEMAN Olivier, MA’ANIT Adam, WESSELIUS Erik, Europe Inc., Comment les multinationales construisent l’Europe et l’économie mondiale, Agone, Elements, Marseille, 2003

[10] Ancien Conseiller à la sécurité nationale du Président Jimmy Carter, Zbigniew Brezinski a été conseiller de la firme pétrolière Amoco, rachetée depuis lors par British Petroleum (Geuens, 2003 : 30).

[11] CROZIER Michel, HUNTINGTON Samuel, WATANUKI M., The Crisis of Democratie, Report on the governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York, University Press, 1975.

[12] Korten David, When Corporations Rule the World, Kumarian Press, 1995

[13] Pour une actualisation de le liste de membres consulter le site officiel de la trilatérale  www.trilateral.org/memb.htm

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007
thierry.brugvin@free.fr

LA SOCIÉTÉ CIVILE A-T-ELLE SA PLACE A L’ECOLE ?

 

Communication pour le colloque  Education, Associations de solidarité et Développement international

Université de Besançon, 15 et 16 novembre 2005

 
 

      Thierry Brugvin

       EHESS-CRESP

 

Certains enseignants cherchent à défendre une neutralité active de l’école publique. Selon le Réseau Idée (2004), il semblerait que « cette dernière se ferme encore souvent aux ONG, au nom d’une neutralité passive, tandis que l’école catholique, ignorant volontiers la neutralité qu’implique son financement public, tend à s’ouvrir sans distance critique aux interventions des ONG ».  Les ONG, les associations, mais aussi les entreprises entrent de plus en plus souvent et facilement dans les établissements scolaires, grâce à un " code de bonne conduite " (circulaire du 28 mars 2001, publiée au BO du 5 avril 2001) qui laisse la porte ouverte aux démarches publicitaires au sein-même de l’Ecole.

Comment garantir la neutralité de l’Ecole, tout en permettant une information approfondie? Faut-il proposer des dispositions réglementaires? Faut-il des critères éthiques, scientifiques?

Pour y répondre nous allons chercher à distinguer les différents acteurs de la société civile, afin d’en extraire notamment ceux qui paraissent défendre surtout des intérêts individuels et lucratifs. Mais dans un premier temps pour illustrer cet enjeu, nous allons présenter l’exemple d’un acteur privé qui à, selon les tribunaux, enfreint les règles de la neutralité à l’école: la banque CIC qui a organisé les Masters de l’économie dans des établissements scolaires.

 

I-Les acteurs Economiques privEs au sein de l’Ecole:

1-Les pratiques publicitaires et commerciales du CIC à l’école

Pour la quatrième année consécutive, le « Crédit industriel et commercial » a organisé, en 2002-2003, son jeu boursier les « Masters de l’économie », en direction des jeunes dans les établissements scolaires, avec l’aval du ministère de l’Éducation Nationale.

Avec un dispositif présenté comme un outil pédagogique en appui à l’enseignement des professeurs, le but annoncé étant " d’initier en commun les jeunes au monde économique ", les élèves par groupes de 4 héritent d’un portefeuille fictif de valeurs mobilières de 40 000 euros, avec pour objectif de le faire fructifier au maximum en un minimum de temps, en compétition avec leurs camarades (les équipes pouvant augmenter leurs gains en répondant à un questionnaire et à un exercice pratique). L’équipe doit s’inscrire dans une agence bancaire du groupe CIC et peut s’assurer les conseils d’intervenants extérieurs : conseiller boursier de l’agence CIC dont elle dépend, chefs d’entreprises, enseignants, conseillers techniques, et profiter de leurs compétences en matière économique. Un "maître des Masters" est également disponible pour répondre à toutes les questions. Des prix sont attribués aux lauréats, parmi lesquels un voyage à New York, une chaîne hifi « home cinéma » avec lecteur DVD, une console de jeu. C’est un exemple d’opportunisme commercial Le jeu du CIC "Les Masters de l’économie" légitime et banalise le fait de spéculer en bourse, alors que l’on connaît les avantages mais aussi les effets pervers de l’actionnariat et les fonds de pensions sur les délocalisations, les plans sociaux, le partage des profits entre le capital et le travail.... Pour le CIC, c’est surtout une formidable occasion de marquer les esprits et de sensibiliser dès leur plus jeune âge de futurs clients potentiels, et dès maintenant les enseignants et les parents d’élèves, ainsi d’ailleurs que les jeunes eux-mêmes, auxquels des produits bancaires sont proposés dès l’âge de 12 ans. Le culte de la performance économique à tout prix constitue une pression psychologique considérable sur l’ensemble de la société, en renforçant une idéologie fondée sur les principes de concurrence et d’individualisme.

 La neutralité scolaire et les principes de l’Ecole de la République sont atteints par un tel outil pédagogique. L’association Attac s’insurge alors: “comment peut-on parler de liberté, d’égalité, de fraternité et faire entrer dans nos écoles l’idéologie illusoire du profit et de l’argent facile ? Les valeurs de solidarité, de travail, de respect ont-elles encore leur place dans les établissements ou le CIC présente son jeu et le modèle de société qui lui correspond ?” (Attac, 2004). De manière symétrique, en juillet 2005, le journal le Figaro dénonçait lui-même, la fréquente pénétration d’Attac au sein des organismes scolaires. Chaque courant, va donc en fonction de son orientation idéologique condamner les actions de l’autre au sein de l’école[1] .

 

2-Un tribunal administratif condamne l’introduction des pratiques publicitaires ou commerciales à l’école

La règle en vigueur dans les établissements scolaires est formulée dans le B.O. n° 30 du 2 septembre 1999, avec les remarques suivantes : "de plus en plus de concours et de journées thématiques sont proposées aux élèves et aux enseignants qui représentent, pour les organisateurs, un public ciblé [...] Leur superposition finit par brouiller les messages et diluer les contenus. C’est pourquoi il est nécessaire de recentrer ces concours et journées sur les missions essentielles de l’école.[...]

Par ailleurs, afin de garantir le respect du principe de neutralité de l’école et, comme le rappelle la circulaire du 27 avril 1995, il ne sera pas donné suite aux sollicitations émanant du secteur privé, dont les visées ont généralement un caractère publicitaire ou commercial (souligné dans le texte).

Un jugement récent du Tribunal Administratif de Cergy Pontoise condamne le jeu des Masters de l’Economie organisé par le groupe CIC. Gilbert Molinier, professeur de philosophie au lycée Blanqui de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) et élu au conseil administratif s’était opposé, en vain, à l’organisation de ce jeu dans son établissement. Le proviseur et la proviseure-adjointe avaient porté plainte et engagé une procédure judiciaire contre lui.

L’arrêt du tribunal administratif de Cergy-Pontoise fera jurisprudence et constitue un avertissement pour les chefs d’établissement et gestionnaires enclins à favoriser l’intrusion des marques et de la publicité dans les établissements publics. En effet, ce tribunal dans sa décision considère « que ce jeu qui avait clairement des objectifs publicitaires et commerciaux pour la banque organisatrice tombait sous le coup de la prohibition des initiatives de nature publicitaire, commerciale, politique ou confessionnelle figurant au règlement intérieur de l’établissement ; qu’il contrevenait également au principe de neutralité de l’école rappelé par de nombreuses circulaires et notes de service émanant du ministre de l’éducation nationale ; qu’enfin, son organisation aurait dû être autorisée par le conseil d’administration de l’établissement, qui, aux termes de l’article L. 421-4 du code de l’éducation, "règle, par ses délibérations, les affaires de l’établissement" »

Ainsi, en décidant que « pour tous ces motifs, la décision prise par le proviseur du lycée Auguste Blanqui d’autoriser le déroulement de ce jeu dans l’établissement est illégale et doit, donc, être annulée » le Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise donne une interprétation juste du caractère de l’intervention du groupe bancaire CIC à travers son jeu. Il redonne tout son sens à la circulaire n°30 du 2 septembre 1999 en évoquant « le principe de la neutralité de l’école. »

Cette notion clairement précisée dans ce jugement et les considérations que le tribunal a jugé comme attentatoires à cette notion et clairement identifiées donnent maintenant un caractère juridique à cette circulaire du 2 septembre 1999. Ce qu’elle stipule ne peut désormais plus être regardé comme une simple recommandation mais bien comme une règle de droit puisque la décision du Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise a un caractère jurisprudentiel. Cela est d’autant plus vrai que les termes de son jugement ne sont qu’une stricte application des termes de cette circulaire.

Enfin, en évoquant « le principe de la neutralité de l’école » et les causes susceptibles de l’entraver à savoir en l’espèce le caractère publicitaire et commercial de l’intervention du groupe bancaire CIC, il contredit l’interprétation faite par le « Code de bonne conduite des interventions des entreprises en milieu scolaire » à propos de cette neutralité et qui considère en ses dispositions que « le principe de neutralité du service public de l’éducation nationale, rappelé notamment par l’article L. 511-2 du code de l’éducation, s’entend aussi de la neutralité commerciale [...] ». La décision du Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise s’oppose donc à ce "code de bonne conduite".

 

II-LES CRITERES DE LA NEUTRALITÉ DES ORGANISATIONS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

Si la loi fixe des limites en fixant “le principe de neutralité”, sur quoi les enseignants et le personnel administratifs doivent-ils fonder leur jugement pour différencier les acteurs privés entre eux? Si cela peut s’avérer relativement évident lorsqu’il s’agit d’une banque, ou d’une entreprise privé, c’est moins clair lorsqu’une association de la société civile se présente. Nous allons donc essayer de définir les différents types d’acteurs privés membres de la société civile, en différenciant ceux qui défendent l’intérêt général et ceux qui font la promotion d’intérêt privés, lucratifs ou non.

 

1-DIFFÉRENCIER LES ACTEURS PRESENTS AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
1-1-L’ambiguïté de la société civile

Walzer explique que la démocratie libérale qui est selon lui “l’art de la séparation” (laïc/religieux, privé/public) a dérivé vers une conception atomistique de la société (Walzer, 1997). La société civile est un concept qui regroupe de manière indifférenciée les ONG, les syndicats, les organisations caritatives... et les acteurs du marché. La société civile est bien un lieu et un enjeu de lutte sociale et en fonction de l’idéologie ou du cadre théorique des auteurs qui tentent de la définir, elle prend donc un sens différent. Dans le cadre d’un numéro spécial sur la société civile dans une perspective néo-gramscienne, François Houtard (1998 : 12-16) distingue ainsi trois principales conceptions qu’il qualifie de non analytique, préanalytique et analytique populaire:

- La conception non-analytique (angélique):

Dans ce cadre les acteurs, cherchent à faire preuve de solidarité, voire de charité, sans prendre en compte, ni agir sur les rapports sociaux, fondés sur l’exploitation et la domination.

- La conception pré-analytique bourgeoise ou libérale:

Dans la perspective bourgeoise les rapports sociaux sont régis par le marché comme une loi naturelle, qui ne peut pas être remise en cause, par les plaintes émises par les mouvements sociaux au sein de la société civile. Selon cette conception, cette dernière est essentiellement représentée, par les entreprises et relativement peu par les associations citoyennes. Les ONG ont ainsi pour fonction de pallier aux insuffisances du système. Selon les libéraux, c’est le développement de la société civile qui permettra de réguler le marché, en diminuant le rôle de l’Etat, empêtré dans le gigantisme d’une bureaucratie rigide, aveugle et coûteuse.

- La conception analytique populaire:

Les rapports sociaux de classe sont moins visibles qu’autrefois au point qu’à présent, au sein des pays anciennement industrialisés, les travailleurs se considèrent d’abord comme des consommateurs. Cela entraîne une fragmentation des luttes et une perte de conscience du caractère unitaire de leur lutte sociale. (Houtard 1998). Les néo-gramsciens considèrent que les classes populaires (avec ses intellectuels organiques et d’autres mouvements qui la soutiennent), luttent non seulement contre l’Etat et le fonctionnement du marché actuel, mais aussi contre les classes de la société civile, qui l’oppriment.

 

2-Différenciation du secteur public et du secteur privé

Une question se pose concernant les actions des ONG. Quelles sont les organisations de nature publique qui disposent de la légitimité pour prendre part à la régulation (vérification, production des normes...) au côté des pouvoirs publics? Gramsci observait qu’au sein de la société civile, un certain type d’associations est de nature publique mais non gouvernementale. Il attribuait un caractère public, à celles qui sont cooptées par les partis politiques, ou par l’Etat pour des actions politiques ou de solidarité sur le terrain (Santa Ana, 62 : 1998). Mais dans la mesure où une partie de leur activité est aussi du ressort du privé, elles ne peuvent donc pas non plus être qualifiées du caractère exclusivement public. Elles ont en réalité une dimension mixte: publique, privée. C’est le cas pour les organisations telle “Médecins du monde” qui reçoivent des subventions importantes de l’Etat et qui mènent une action caritative complémentaire à celui-ci. De même la CCC, reçoit des fonds européens pour ses projets de labels sociaux ; cela lui confère un caractère mixte (semi-public et semi privé).

“La ligne de démarcation claire entre les intérêts publics et ce qui relève des intérêts privés. Les deux sphères se trouvent de plus en plus mélangées et dès lors perdent leur signification” (Gobin, 1997). Une coupure nette entre le secteur privé et public reste relativement théorique. En effet, sur la base de cette distinction très stricte les ONG et les syndicats, les comités d’usagers notamment ne pourraient pas y participer, puisqu’ils sont des acteurs privés, du moins en partie. Ainsi une trop grande séparation privé-public sur le plan pratique, engendrerait une démocratisation insuffisante de la régulation par les pouvoirs publics, puisque les associations en seraient exclues. En revanche une séparation trop faible du privé et du public pose le problème de la préservation de l’intérêt général. On ne sait plus alors clairement à qui revient la tâche légitime et surtout la capacité de le préserver (aux pouvoirs publics, aux associations, aux lobbies industriels, aux autorités privées de régulation, aux entreprises privées disposant d’une délégation de services publics...).

Les associations, dont au moins une partie du financement provient du public, pourraient être qualifiées de parapubliques. Mais à partir de quel niveau et de quels critères (financement, indépendance des décisions, type de service et de public...) doit-on considérer qu’une organisation devient parapublique ? Comment différencier la nature d’une entreprise privée qui reçoit des financements pour favoriser son implantation et une association dont les salariés sont rémunérés en large partie par des fonds publics ? Nous classerons, dans le secteur privé, les associations qui ne reçoivent pas la majorité de leur financement de fonds publics. Ce choix s’explique aussi parce que ce type d’association dispose selon son niveau de financement par les pouvoirs publics ou son statut, d’une certaine indépendance d’orientation vis à vis des autorités publiques. Il se situe en fait “à cheval”, entre les frontières mouvantes du public et du privé.

 

2-LES ONG, ET LES ASSOCIATIONS CIVIQUES ET DE TRAVAILLEURS

2-1-Les organisations non gouvernementales (ONG) internationales

Les ONG sont donc un des acteurs de la société civile dont la spécificité est d’être composée essentiellement “d’associations civiques” (les ONG). Le terme ONG signifie “organisations non gouvernementales”, or selon M.C. Smouts il n’existe pas actuellement de typologie des organisations internationales qui ait un caractère véritablement scientifique (Smouts, 1995: 13).

 

2-2-Des “Business International Non-Governmental Organisations” (BINGOS) aux GONGOS”

Cependant, au sein des ONG, les Anglo-saxons en particulier distinguent une sous catégorie: les BINGOS (Business International Non-Governmental Organisations) qui sont des organisations privées à vocation économique (Smouts, 1995: 13). Afin d’éviter les confusions entre les différents types d’ONG, certaines d’entre elles, tel Oxfam ou le WWF, demandent qu’au sein des organisations internationales publiques et notamment à l’OMC, un système d’accréditation soit mis en place, visant à autoriser certaines d’entre elles à être entendues et à participer à certaines rencontres. Les critères de l’accréditation doivent selon elles se baser sur le caractère non lucratif de leurs activités et l’intérêt général doit présider à leur orientation (WWF, Oxfam, 2001: 2). Dans un autre registre lorsque les ONG sont directement au service d’un Etat (même de manière cachée), on les qualifie parfois de “ Gongos ” : “ gouvernementale ONG ”. Parmi les critères permettant de les déceler il y a le niveau de dépendance économique avec l’Etat concerné ainsi que la proximité idéologique et politique, l’origine et l’appartenance des membres de l’ONG. Néanmoins il est aussi difficile de pouvoir discriminer une ONG civique d’une GONGOS, dans la mesure ou la séparation n’est jamais tranchée.

 

2-3-Le caractère non lucratif des associations civiques et ses limites

Une association sans but lucratif peut faire des profits. C’est derniers n’ont d’autres buts que de mieux servir le projet d’insertion et restent la propriété de l’association. Néanmoins, la distinction entre investissement et profits d’une organisation s’avère parfois délicate. Le critère le plus clair finalement réside dans le fait que les bénéfices d’une association ne doivent pas revenir à une personne particulière, ou à une autre association. Néanmoins, dans la pratique une nouvelle limite à ce critère apparaît lorsque les salaires se révèlent très élevés. C’est en effet une manière détournée d’attribuer des profits à l’égard de personnes physiques tout en restant dans le cadre associatif.

De plus, certaines associations se déclarent à but non lucratif à juste titre, mais représentent en fait les intérêts d’organisations qui elles, sont à but lucratif. C’est le cas par exemple de l’UNICE ou du MEDEF qui représentent les intérêts des acteurs économiques privés. Dans ce cas le but lucratif peut être qualifié d’indirect. Actuellement la plupart des théoriciens butent sur cet écueil, dans la mesure où une association peut avancer masquée et d’autre part parce que le critère de l’intérêt général reste difficile à préciser.

Enfin, un élément supplémentaire tend à diminuer la pertinence du critère “à but non lucratif”. En effet, il se révèle difficile de différencier de manière certaine une entreprise dont la priorité est le profit, d’une autre dont le but est non lucratif. A partir de l’instant où elle requiert une rémunération en échange d’un service, elle change de fait de nature et donc, la forme de sa légitimité se modifie.

 

2-4-Les caractéristiques des associations civiques  et des ONG

Ainsi malgré les limites de la définition ci-dessous, une association civique ou citoyenne devrait donc répondre au moins à l’ensemble des critères suivants pour acquérir son caractère citoyen: servir l’intérêt général - être à but non lucratif - ne pas attribuer à une personne physique ou à une autre association les biens et les bénéfices (qui doivent servir aux investissements futurs)- ne pas être ou ne pas représenter les acteurs économiques privés à but lucratif ou les pouvoirs publics - l’indépendance économique vis à vis de ceux qu’elle cherche à réguler (au plan de l’orientation, de la vérification ou de la sanction).

Moins l’indépendance économique est forte plus on peut douter de l’indépendance des buts visés. Sans cette distinction entre ONG citoyennes ou associations citoyennes et BINGOS, la prise en compte des associations par les organisations internationales publiques (OIP), contribuera difficilement au développement de l’intérêt général et de la démocratisation. Cependant,  si cette définition vise à différencier ces deux types d’ONG, il semble difficile d’y parvenir sans risque d’erreur sur le terrain. Par exemple, une institution  publique souhaitant “n’accréditer” que les ONG civiques se heurtera probablement à la difficulté pour obtenir des preuves tangibles. C’est le principe de l’intérêt général qui s’avère le plus difficile à distinguer dans la mesure où cette définition reste floue. Une ONG devrait donc être définie comme une association civique privée à vocation internationale.

 

CONCLUSION

L’introduction d’acteurs extérieurs permet de fournir une information à la fois diversifiée et approfondie. Mais elle suppose donc une compréhension claire des différents types d’acteurs privés (entreprises, bingos, associations civiques) au sein de la société civile. Cependant même lorsque les membres de l’école parviennent à sélectionner des acteurs neutres, c’est à dire défendant l’intérêt général et non un intérêt particulier, ils ont aussi à exiger des intervenants qu’ils annoncent la spécificité de leur message : la dimension partiale, conflictuelle et politique de leur discours et de leur action. Car du fait de la diversité des points de vue, il est préférable d’affirmer avec honnêteté une certaine subjectivité de chaque individu. Il revient ensuite à l’enseignant d’exposer la diversité des points de vue existants, afin de renforcer la neutralité de l’école.

 

 

 

 

 

 

 


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[1] Que cherchent les ONG dans l’école? Un accès au public jeune le plus large qui soit pour faire passer leur message. Or, souvent, elles disposent de peu de temps pour leur intervention et les enseignants les accueillent de façon relativement passive. Cette intervention tend alors à se limiter à une sensibilisation des élèves. Avec des effets pervers. Seuls les élèves qui ont capté dans leur environnement familial une attitude de recul critique face aux défauts de la société et aux révoltes qu’ils suscitent sortiront du débat qui leur est proposé avec une compréhension du monde plus structurée. D’où amplification des inégalités.

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

 

Thierry Brugvin

Thierry.brugvin@free.fr

 

 

LES NORMES SOCIALES

AU SEIN DES ORGANISATIONS INTERNATIONALES:

DU SYSTEME DE PREFERENCE GENERALISE

AU GLOBAL COMPACT

 

 

Introduction

A l’heure de la mondialisation économique, ceux qui s’interrogent sur les moyens d’y introduire des formes de régulation des normes sociales sont nombreux. Or l’impact sur le terrain des diverses mesures, instruments ou doctrines politiques visant à réguler le travail au plan international dépend en grande partie du contexte politique. Ainsi si on examine l’incidence des clauses sociales, des systèmes de préférence généralisé (SPG) ou des codes de conduites, leur action sur les conditions de travail se révèleront différentes selon que les politiques internationales est par exemple néo-libérale ou sociale. Diller (1999) définit “les codes de conduite sont des instruments dont l’adoption est volontaire et non contraignante par lequel une organisation s’engage à respecter certaines règles. Ils concernent notamment les normes fondamentales du travail (normes fondamentales du travail publiques)[1] et les normes environnementales. Les clauses sociales sont généralement des taxes à l’importation sur les marchandises provenant de l’étranger, dont les conditions de production enfreignent certaines normes sociales. Quand aux SPG, ils  consistent à abaisser les droits de douane pour les pays qui respectent les normes fondamentales du travail (normes fondamentales du travail publiques). 

Si chacune de ces formes de régulation[2] peut s’avérer opérante, sa porté véritable reste extrêmement dépendante de l’orientation politique mondiale, au sein de laquelle elles se développent. Or actuellement les organisations internationales publiques (OIP) entendent mettre en oeuvre une politique fondée sur la théorie de la gouvernance globale. Mais celle-ci vient renforcer l’hégémonie idéologique et politique dominante, le néo-libéralisme mondialisé. Les discours des dirigeants politiques lors des grands sommets internationaux (Seattle, Barcelone, Cancun...) défendent toujours l’idée de prendre en compte les besoins des plus défavorisés. Mais dans un tel contexte, quelles sont les marges de manoeuvre et la potentialité d’application réelles, des instruments visant à renforcer la régulation des normes sociales?

 

I-LES INSTRUMENTS DE REGULATION ET LES CONTEXTES INTERNATIONAUX

Examinons à présent les différents instruments de régulation des normes sociales au travers divers contextes:

 

1- Vers une clause sociale globale mise en oeuvre par les organisations internationales publiques

On constate la limite des clauses sociales dans le contexte néo-libéral, au sein duquel le G8 conserve sont emprises sur les organisations internationales publiques. Dans ce contexte un système de taxation des produits fabriqués sans respecter les normes fondamentales du travail (normes fondamentales du travail publiques)  risquerait d’aboutir à un protectionnisme déguisé qui nuirait aux pays à bas salaires (Horman 1997).

 

2- Les codes de conduite comme palliatif à la carence de régulation publique (Etat faible).

C’est notamment pour éviter ce genre dérive protectionniste et parce que rien n’avait véritablement abouti au plan international que les mouvements sociaux transnationaux (MSTN) se sont réappropriés les codes de conduite. Ainsi dans le cadre de l’orientation politique néo-libérale actuelle, les codes de conduite sont utilisés par les MSTN afin de palier temporairement aux carences de régulation des normes sociales et des relations sociales par les Etats et les organisations internationales publiques, mais non pas pour s’y substituer à long terme.

 

3 - Les codes de conduite néfastes dans le cadre d’une régulation publique efficace (Etat fort)

 

3-1 L’action paradoxale des codes de conduite pour les MSTN

Dans le cas de carence de la régulation publique, les codes de conduite peuvent être bénéfique pour les travailleurs. Par contre dans une situation ou la régulation publique s’avère efficace ils peuvent s’avérer néfaste  pour les travailleurs. De plus les acteurs (en particulier les entreprises privés mais aussi les organisations internationales publiques) qui considèrent que l’action des codes de conduite est efficace souhaitent les substituer aux régulations publiques telles SPG, les clauses sociales et les inspections du travail nationales. Du point de vue des MSTN, c’est donc paradoxalement un échec. D’abord parce que puisque ces derniers désirent au contraire à terme développer une régulation publique démocratisée. Ensuite parce qu’à grande échelle une vérification véritablement indépendante des codes de conduite par des acteurs privés n’est pas possible.

 

3-2- Le cas du Global compact

La création du Global Compact par l’ONU illustre cette situation au plan international. Le Global Compact étant une forme de code de conduite élaborée par les pouvoirs publics internationaux et lancé au forum de Davos en 1999 (Annan 1999). C’est pourquoi trois hypothèses sont envisageables pour expliquer la stratégie de l’ONU:

 

3- 2-1 Stratégique  sincère  de l’ONU due à une erreur d’analyse ?

Soit l’ONU estime que les organismes d’audit privés seront à terme en capacité d’assurer un contrôle (vérification et sanction) efficace et fiable. Alors dans ce cas l’initiative du Global compact, manifeste une volonté sincère de favoriser un développement de la régulation autonome privée. Or cette analyse parait erronée, ainsi que nous l’avons expliquer ci-dessus. Cette politique de nature néo-libérale, se décline sous de multiples formes. Par exemple le “partenariat” avec les entreprises transnationales (ETN) se développe aussi dans le secteur de l’environnement comme on a pu l’observer au sommet de Johannesburg sur le développement durable en 2002. Le choix consiste à déléguer aux acteurs économiques privés certaines des fonctions traditionnellement dévolus au service public (service des eaux, retraitement des déchets, production énergétique...). D’une part cela représente une orientation de politique économique très spécifique. Mais d’autre part cela transforme la nature même des organisations internationales publiques qui deviennent des partenaires d’entreprises privés plutôt que des autorités de régulation au service du peuple et de l’intérêt général.

 

3-2-2-Stratégie d’affaiblissement de la régulation par les pouvoirs publics?

Soit l’ONU estime que les codes de conduite ne peuvent être contrôlés de manière fiable par les organismes privés et alors celle-ci en lanÿant le Global Compact mène une stratégie cachée d’affaiblissement de la régulation par les pouvoirs publics. De plus même si les entreprises transnationales ne tiennent pas leur engagement, elles bénéficient d’un “blue wash” de l’ONU” à peu de frais estime l’association Corpwatch (2000). Or ce décalage entre les discours et la pratique nuit à la crédibilité et à l’image des organisations internationales publiques et en particulier de l’ONU.

 

3- 2-3 Stratégie des petits pas de l’ONU ?

Une autre hypothèse consiste à penser que l’ONU entreprend une stratégie “des petits pas” avec le Global Compact. C’est à dire qu’elle introduit progressivement l’idée qu’une régulation des entreprises transnationales s’avère nécessaire par les organisations internationales publiques.  Actuellement elle se limite à l’incitation faible, mais à moyen terme elle pourrait changer de nature et se fonder sur la sanction (clause sociale) ou l’incitation forte (Système de préférence généralisé (SPG) par les organisations internationales publiques. C’est l’hypothèse suivie par la porte-parole de la Clean Clothes Campaing (CCC) européenne, Ineke Zeldenrust (12-2001). Celle-ci estime que l’initiative du Global Compact est trop limitée, mais dans la mesure ou “il n’y a pas actuellement de contrôle des codes de conduite, on ne peut pas considérer qu’il y a abandon” de l’ONU concernant la régulation par la sanction ou l’incitation forte. Les hypothèses 3-2-1 et 3-2-2 illustrent donc une situation ou le développement des codes de conduite à une échelle internationale parait néfaste pour la mise en oeuvre des normes fondamentales du travail publiques. En effet elle favorise le développement d’une régulation des normes fondamentales du travail publiques, par les acteurs privés. Or ceux-ci ne disposent pas de la légitimité et des capacités suffisantes pour y parvenir véritablement. En effet les sociétés d’audit qui vérifient les codes de conduite des entreprises sont financées par celle-ci, par conséquent elles ne sont pas suffisamment indépendantes. Quant aux ONG, à large échelle elles ont besoin d’être financées. Or Si elles le sont par les entreprises elles subissent la même dérive.

 

4- Les clauses sociales ciblées

Les codes de conduite, les pactes, les chartes ou encore les clauses sociales paraissent loin d’être un parfait instrument puisque qu’en fonction du contexte dans lequel ils sont utilisés, ils peuvent nuire aux travailleurs eux-mêmes. Les dérives du protectionnisme déguisé soulignée par Denis Horman (1997) peuvent cependant être partiellement ou complètement limitées selon le système de clauses sociales élaborés.

 

4-1 Les alternatives

Ainsi plusieurs possibilités de clauses sociales ciblées ont été envisagées s’appuyant sur des dispositifs plus ou moins complexes dont nous rappelons les principes:

- Lier le niveau des sanctions économiques (Lauré 1994) ou le nombre de normes à appliquer avec le niveau du PNB du pays.

- Créer une clause sociale limitée aux entreprises des pays les plus industrialisés opérant avec les pays à bas salaires (logique comparable à la résolution Howitt 1999)[3] ou limitée aux entreprises disposant d’un chiffre d’affaire minimum.

Le risque de protectionnisme déguisé est considérablement réduit dans le cas des clauses ciblées aux entreprises transnationales, dans la mesure où actuellement les plus puissantes d’entre elles ont leur siège social dans les pays les plus industrialisés. La mise en oeuvre d’une clause sociale liée au commerce, pour être appliquée sans risque de protectionnisme déguisé, suppose donc qu’elle soit élaborée dans le cadre d’un dispositif de discrimination positive proportionnée à la puissance économique du pays.

 

4-2 La résolution Howitt : un code de conduite ciblé sur les entreprises transnationales européenne opérant avec les pays à bas salaires

De même dans la résolution Howitt (1999), les codes de conduite peuvent être considérés en quelque sorte comme une clause sociale ciblée. L’intérêt principal de cette résolution si elle était mise en oeuvre consisterait à impliquer les pouvoirs publics européens vis à vis de leurs entreprises opérant dans les pays à bas salaires. A la différence d’une clause sociale, ce dispositif se limite aux entreprises des pays les plus industrialisés, en l’occurrence européennes. Dans la mesure où la mise en oeuvre de cette résolution diminuerait aussi le chiffre d’affaire des entreprises transnationales européennes cela limiterait malgré tout la tentation de protectionnisme de l’UE. Cependant pour que cela ne conduise pas malgré tout à du protectionnisme cela suppose que les entreprises transnationales ne se retirent pas des pays à bas salaires et qu’elles assument les coûts sociaux des codes de conduite chez leurs sous traitants. Sinon les entreprises transnationales des pays à bas salaires pourront toujours exporter, mais les sous traitants qui travaillaient avec les entreprises transnationales des pays les plus industrialisés n’auront plus d’acheteurs. En conclusion pouvons nous considérer que cette résolution peut être bénéfique pour la mise en oeuvre des normes fondamentales du travail publiques dans les pays à bas salaires ?

 

4-2-1 Les éléments favorables à la mise en oeuvre des normes fondamentales du travail publiques dans les pays à bas salaires-

La résolution se centre principalement sur les entreprises européennes qui disposent des capacités financières pour assumer les coûts sociaux des codes de conduite chez leurs sous traitants.

- La résolution prévoit que la vérification serait financée par les pouvoirs publics (il y a donc indépendance économique du vérificateur).

- Le contenu des codes de conduite est élaboré par une organisations internationales publiques (régulation publique de l’orientation).

 

4-2-2 Les éléments défavorables à la mise en oeuvre des normes fondamentales du travail publiques dans les pays à bas salaires

- Il reste encore certains risques de protectionnisme

- Il n’existe pas de régulation par la sanction ou l’incitation forte mais seulement par l’incitation faible.

- Ce serait préjudiciable pour les salariés si cette résolution s’appliquait dans le futur aux pays d’Europe ou une législation plus complète que celles des codes de conduite était déjà mise en oeuvre.

- Ce serait préjudiciable pour les salariés si cela tendait à remplacer la vérification publique (l’inspection du travail).

 

Pour les travailleurs il semble qu’il y est néanmoins une majorité de points qui leurs soient favorables,  en particulier parce que la vérification et l’orientation de la régulation s’avèrent publics. C’est pourquoi bien que la résolution concerne les codes de conduite, ceux-ci différent largement de la plupart des autres, qui relèvent en totalité des trois pouvoirs de la régulation par les acteurs privés. Dans la même logique certains MSTN envisagent des codes de conduite qui sont si éloignés à terme de ceux élaborés par les entreprises transnationales que leur nom devrait probablement être modifiés. En effet dans les propositions des MSTN, la régulation par l’orientation, la sanction et la vérification est confiée à des pouvoirs publics démocratisés. C’est pourquoi cette résolution se situe entre les codes de conduites classiques (régulation par les acteurs privés) et les clauses sociales et les SPG (régulation par les pouvoirs publics).

Les systèmes de clauses sociales ciblées ont un impact plus limité, mais comportent moins de risques de protectionnisme déguisé. Cependant dans les deux cas (clauses sociales globales ou ciblées) la limite de telles mesures, consiste dans la possibilité de leur détournement par les pays les plus puissants (le G8 en particulier), si une faille du dispositif apparaissait.

 

5- Un SPG fortement incitatif au plan international

Les codes de conduite tels ceux envisagés par la résolution Howitt, lorsqu’ils sont pris en charge par les organisations internationales publiques se rapprochent des clauses sociales ciblées. Cependant leur principale limite reste leur absence de régulation par la sanction forte ou au moins d’incitation forte. Or cette dernière nécessite un avantage économique important pour les entreprises appliquant les normes fondamentales du travail publiques. Sinon cela reste une incitation faible (labels, certification...). Le système de préférence généralisé mis en oeuvre aux Etats-Unis avant les années 90 (Harvey 1995 : 74) repose sur une incitation économique forte.  A la différence des codes de conduite, des labels, et de la certification, qui s’appuie simplement sur une incitation relativement faible par les seuls acteurs privés : acheteurs, donneurs d’ordre, mais surtout les consommateurs. De plus le SPG des Etats-Unis évite les risques de protectionnisme déguisé à l’inverse des dispositifs de clauses sociales. En effet les entreprises des pays à bas salaires n’appliquant pas les normes fondamentales du travail publiques, ne seraient pas plus taxées que celles des pays les plus industrialisés, mais perdraient simplement l’avantage liés à des taxes réduites pour respect des normes fondamentales du travail publiques. Ainsi la mise en oeuvre d’un SPG fortement incitatif au plan international parait être le dispositif le plus efficace pour mettre en oeuvre les normes fondamentales du travail publiques, plus encore que les codes de conduite et les clauses sociales.

 

II-Une POLITIQUE NÉO-LIBÉRALE PLUS DÉTERMINANTE QUE LES DISPOSITIFS TECHNIQUES

On observe donc que chacun des dispositifs envisagés exerce un impact différent. Mais quel que soit le dispositif choisi pour que les normes fondamentales du travail publiques soient appliquées, cela suppose que les Etats les plus puissants aient véritablement décidé de coopérer avec les pays à bas salaires. Parmi ces derniers nombreux sont ceux qui reprochent par exemple aux pays du G8 de promouvoir l’ouverture internationale des marchés, mais de s’accorder systématiquement des dérogations, qui viennent contredire leur discours. Dans un contexte comparable les solutions envisagées n’atteindront pas le but déclaré officiellement et le moindre dysfonctionnement dans le dispositif sera utilisé au détriment des pays les plus faibles. Lorsque la direction politique du monde repose sur une logique de domination économique, lorsqu’un dispositif social semble faire ces preuves comme se fut le cas du SPG des Etats-Unis, il est généralement écarté. Dans la même logique les Etats-Unis en particulier se targuent d’être la plus grande démocratie du monde et d’être les gendarmes planétaires. Or ils se retirent ou combattent les dispositifs favorisant le développement d’un Etat de droit international : le tribunal pénal international, l’accord de Kyoto visant à protéger l’environnement, ils financent prioritairement  les agences des Nations Unis qui servent leurs intérêts, ils ne ratifient pas toutes les normes fondamentales du travail publiques...

Tant que la logique du réalisme (conflits de pouvoir entre Etats) et celle des intérêts économiques resteront prioritaires sur une logique de coopération il y a peu d’espoir pour que la mise en oeuvre des dispositifs s’écartant de ces orientations parvienne à des résultats. Les bonnes intentions en direction d’une minorité de l’opinion seront rarement suivit d’actes véritables. Or comme l’analysait Gramsci (1972), le préalable à un changement de l’hégémonie idéologique et politique au sein de la société civile internationale. Ensuite seulement les dirigeants politiques mettront en oeuvre ces nouvelles orientations politiques sociales au plan international. Certains décideront de telles mesures lorsqu’ils seront poussés par l’opinion et leurs électeurs. Ceux qui le feront par conviction, n’auraient de toute manière pas pu adopter une telle politique auparavant, car les élections les auraient placés à la marge du champ politique.

 

1-La théorie et la politique de la gouvernance globale

 Les MSTN et notamment la Clean Clothes Campaing (CCC) européenne souhaitent s’inscrirent dans la construction progressive d’un Etat de droit et d’une politique sociale internationale. En effet comme le rappelle Merrien, dans l’histoire européenne notamment, les avancées sociales ayant permis l’édification de l’Etat-providence ont été conquises au prix de dures luttes syndicales et politiques (Merrien 1997). Or actuellement les décisions des organisations de Brettons Woods et l’OMC contribuent à construire progressivement une forme de fédéralisme mondiale dans le cadre de la gouvernance globale.

Le concept de gouvernance, prend des significations variées, au fur et à mesure qu'il se diffuse dans le langage contemporain. Il faut donc distinguer l'usage de cette notion, comme simple "action de gouverner", telle qu'elle est utilisée par certains politologues et la théorie de la gouvernance globale. La théorie de la globale gouvernance  est issue la de la théorie de la corporate governance. Rosenau fait partie des politologues qui ont forgé le concept de gouvernance global. Il considère qu’il permet de “concevoir  une gouvernance sans gouvernement, un ensemble de mécanismes de régulation dans une sphère d’activité, qui fonctionne même s’ils n’émanent pas d’une autorité officielle” (Rosenau, 1992 : 5).

Si l’on poussait le raisonnement à son extrême, la société pourrait ainsi voir un jour la disparition de l’Etat au niveau national et des institutions interétatiques au plan international. Aussi Marie Claude Smouts (1998), directrice de recherche au CNRS, qualifie la théorie de la gouvernance globale “d’outil idéologique pour une politique de l’Etat minimum.” Cependant si cela correspond à un Etat limité aux fonctions régaliennes, cela signifie néanmoins un Etat fort. C’est à dire un “Etat gendarme” visant théoriquement à faire respecter les règles d’un marché concurrentiel et les libertés individuelles.

Par ailleurs il est possible dans une certaine mesure, de distinguer l'analyse théorique des mécanismes de la gouvernance globale tel qu'ils se développent actuellement, de son usage par les dirigeants politiques au sein des gouvernements nationaux et des organisations internationales. En effet les propositions politiques qu’en retirent ces derniers s’inscrit plus nettement encore dans le cadre de l'idéologie néo-libérale.

 

2-La gouvernance globale contre l’Etat et la défense de l’intérêt général

Les organisations internationales publiques qui mettent en oeuvre la gouvernance globale restreignent ainsi le pouvoir des Etats à leur sommet et à leur base. Par “le haut”, les organisations internationales publiques limitent la souveraineté des Etats (accord supranationaux : Maastricht, AGCS, ex:Ami). En ce qui concerne les pays à bas salaires la situation se révèle pire encore du fait de la conditionnalité liée à la dette. Cependant “la conditionnalité  ne respecte plus la souveraineté des Etats, (...) il y a ingérence des experts du FMI et de la Banque Mondiale jusque dans le détail des politiques monétaires, financières, économiques, sociales et dans l'organisation institutionnelle des pays” (Blardonne, 1994). Or ces mesures sont mises en oeuvre sous le prétexte de “la bonne gouvernance” comme l’exprime la Banque Mondiale. Parallèlement les organisations internationales publiques entreprennent une politique de la gouvernance globale qui limite le pouvoir des Etats par le “bas”. Les organisations internationales publiques privilégient la régulation internationale par la société civile  plutôt que la régulation par les Etats (dans la conception capitaliste libérale, la société civile inclus les entreprises). Durant le G8 de Johannesburg la gestion des diverses formes de pollution de la nature est confiée aux ETN et dans le cadre du Global Compact, les Nations Unis (1999) privilégient la responsabilité des entreprises (régulation unilatérale) par rapport à la régulation par la sanction fortement contraignante des pouvoirs publiques.

Dans le cadre de la politique de la gouvernance globale, les pouvoirs publics abandonnent leur politique d'intervention en matière de service public à la société civile au sens libéral. De plus le discours sur la participation démocratique de la société civile vise surtout à masquer les intérêts des classes dominantes et à restreindre les interventions de l’Etat (Brown 2001).

 

3-L’encadrement public de la régulation internationale

Une majorité des MSTN ne souhaitent pas une régulation par le marché, mais ne revendiquent pas pour autant un mode de régulation dominé par les seuls pouvoirs publics internationaux. Ils reprochent à cette forme de régulation d’être insuffisamment démocratique et considèrent que ces institutions servent prioritairement les intérêts des classes économiquement dominantes et à restreindre le pouvoir des Etats. En particulier celui de l’Etat social. La politique de la gouvernance globale, mise en oeuvre au sein des organisations internationales publiques vise le développement de la régulation du commerce et des normes sociales par les acteurs privés encadrés par les pouvoirs publics. Tandis que l’encadrement prôné par l’OMC vise à placer les intérêts économiques avant les besoins sociaux (politique néo-libérale), l’encadrement réclamé par les MSTN vise à placer l’intérêt général, avant les intérêts économiques particuliers. Les MSTN souhaitent plutôt contribuer au développement d’une société où soient satisfaits en priorité les besoins et les droits de l’homme, mais dans le contexte d’une régulation du travail encadrée par des pouvoirs publics démocratisés. Pour cela ils souhaitent qu’un premier pas soit franchi en appliquant les sept normes fondamentales du travail publiques de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Or on observe que même dans les pays les plus industrialisés ces normes fondamentales du travail publiques ne sont quasiment jamais complètement mis en oeuvre comme le relève l’OIT (2001).

 

4-L’OMC: la philosophie officielle, la pratique et les intérêts des pays les plus industrialisés

La politique menée notamment à l’OMC par les  huit pays les plus riches (G8) repose sur une logique analogue à celle des Etats-Unis, qui en le leader. C’est assez révélateur du type de gouvernance que les gouvernements dominants (le G8) entendent mette en oeuvre au plan international. Celle ci peut se distinguer sous trois formes: la philosophie officielle, la pratique réelle et les ajustements en fonction de leurs intérêts et de la conjoncture. 

1) Leurs discours prône la libération de tous les obstacles au commerce, c’est à dire une régulation privée, voire une autorégulation internationale. Par conséquent si on s’en tient à la philosophie de l’OMC, celle-ci cherche à réguler le commerce par la dérégulation et la déréglementation...

2) En réalité c’est un pouvoir public international qui tente de développer la régulation privée (politique de l’Etat fort mais minimum).

3) En revanche si on observe de plus près la pratique des pays les plus industrialisés de l’OMC, ceux-ci s’arrogent des dérogations pour des durées qui ne cessent de se prolonger d’années en année (voir notamment l’accord multifibre) et qui devrait dans cette logique ne jamais cesser (Rocher 2000). En réalité la politique du G8 à l’OMC est donc une régulation par les pouvoirs publics fondés sur une politique protectionniste des pays les plus industrialisés contre les pays à bas salaires. 

 

Conclusion

Du point de vue de la philosophie officielle de l’OMC, les codes de conduite et les clauses sociales devraient de ce point de vue être considérés comme des entraves à supprimer à terme. Mais les gouvernements les plus puissants (le G8 en particulier) cherchent pourtant à développer une régulation internationale par les pouvoirs publics lorsqu’ils demandent à mettre en oeuvre une clause sociale. Cependant c’est généralement dans un but protectionniste. En ce qui concerne les codes de conduite, en tant qu’instrument d’autorégulation ils sont susceptibles de développer une régulation privée internationale. Dans la mesure où l’OMC s’avère favorable à cette orientation elle n’interdit pas le développement des codes de conduite. Par contre s’ils devenaient réellement efficaces à la mise en oeuvre les normes fondamentales du travail publiques, il est probable que les dirigeants de l’OMC chercheraient alors à les supprimer en s’appuyant cette fois sur la doctrine officielle cette institution: l’absence des obstacles au commerce.

Cependant plus encore que les différents instruments existants, pour défendre une approche sociale sur une approche marchande de la mondialisation, c’est donc la volonté politique qui s’avère prédominante. Or actuellement l’idéologie politique dominante relève de la gouvernance globale. Celle-ci sous le couvert d’une plus grande démocratie par la société civile promeut une politique néo-libérale au plan international. Les pouvoirs publics servent alors de manière privilégiée le pouvoir des entreprises transnationales et des lobbies qui les représentent. C’est pourquoi quelque soit les instruments développés (clause sociale, SPG, codes de conduite...), afin de défendre la dimension sociale de la mondialisation, ils courent toujours le risque d’être détourné au profit des classes économiques dominantes.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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BLARDONE Gilbert, Le FMI, L'Ajustement et les coûts de l’homme, Ed. de L'épargne, Paris, 1994.

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HOWITT Stuart, 1999, Résolution Howitt, in CEE (Commission des Communautés Européennes, Livre Vert, Promouvoir un cadre européen pour la responsabilité sociales des entreprises, Bruxelles, COM (2001) 366 final, le 18/7/2001.

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HORMAN Denis, Mondialisation et droits sociaux, La clause sociale en débat, GRESEA, Bruxelles, 1997.

Lauré Maurice, octobre 1994, « Rapport sur le chômage », La Jaune et la Rouge, cité par, et d’octobre 1994. Pierre Noël Giraud 1996, L’inégalité du monde, coll. « Folio », Gallimard, Paris.

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Merrien Franÿois-Xavier, 1997, L’Etat Providence, Paris, PUF.

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ROCHER Joseph, De l’échec de l’OMC à Seattle., aux conditions d’une gouvernance globale, RONGEAD, Lyon, 2000.

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Zeldenrust Ineke, le 18 décembre 2001, entretien avec la coordinatrice de the “European Clean Clothes Campaing” (CCC).

 



[1] L’Organisation internationale du travail (OIT) considère que ce sont le droit de négociation et d’association, l’interdiction du travail des enfants, de la discrimination et du travail forcé. Mais les ONG tel la Clean Clothes Campain (CCC) en Europe, estiment qu’ils faut y ajouter le respect du salaire minimum, du temps de travail et de la sécurité et de l’hygiène au travail.

[2] Nous définirons la régulation, comme la décision de créer ou la décision d’appliquer des règles, des normes ou des principes, par des acteurs ou des institutions donc “l’action subit les pressions et les contraintes des structures historiques, mais qui ne sont pas déterminées mécaniquement”. Robert Cox définissant les structures historiques comme une configuration particulière de trois forces fondamentales : forces des idées, forces des institutions (composées notamment des forces sociales) et forces matérielles (Cox, 1996 : 97).

[3] Le 15 janvier 1999  le parlement européen a adopté une résolution "sur les normes communautaires applicables aux entreprises européennes opérant dans les pays en développement (PABS) : vers un code de conduite".

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

La frontière Nord-Sud: Réalité, causes et risques

Thierry.Brugvin@free.fr

2003“ Frontières Nord-Sud : Causes, réalités et conséquences ”,

in Frontières,  sous direction de Sophie Chevalier

(EHESS / Université de Besançon), 91 p,  Presse Universitaire Franc-comtoise.

 

 

Mostefa Djadjma a réalisé en 2002 un film dénommé “Frontières” : “le terme englobe toutes les frontières - économiques et mentales que les sociétés se dressent” explique l’auteur (A. Campion, 2002). Il filme ainsi six hommes et une femme qui  voyagent clandestinement de l’Afrique vers l’Europe. Ces sept “sans papiers” tentent donc atteindre le Nord  qu’ils considèrent un peu comme l’Eldorado.

C’est une des raisons qui les poussent, même parfois au péril de leur vie à franchir les frontières entre le Nord et le Sud. A présent on parle effectivement d’une fracture, une frontière Nord-Sud, mais quelle réalité recouvre-t-elle? S’agit-il de frontières géographiques, économiques, d’un front-tiers-monde, d’un affront, d’un affrontement entre classes sociales ou entre nations dominées et dominantes, exploitantes ou exploitées?

Si de nombreux éléments montrent qu’il existe un clivage et des disparités réelles, nous verrons que les habitants du Nord vivent bien sur la même planète, sur le même bateau que ceux du Sud. Si le bateau coule tout le monde se noiera, même si les étages inférieurs prennent l’eau en premier. De plus la nouvelle pauvreté forme déjà des sortes de “Sud à l’intérieur même des pays du Nord”.

Précisons que sous l’appellation des relations Nord-Sud, commode et fréquemment usitée, pour les pays du Nord il s’agit en réalité des pays industrialisés; quant aux pays du Sud cela concerne les pays en développement (PED). Nous verrons donc que sur le plan sanitaire, démographique, migratoire, économique, professionnel ou encore environnemental les habitants des différents pays sont interdépendants. Même si la situation se révèle alarmante au Sud, elle a des conséquences directes sur les populations du Nord. Nous allons donc considérer dans quelle mesure la frontière Nord-Sud est une illusion ou une réalité.

 

 

La situation sanitaire

 

Dans les PED, chaque jour dans le monde plus de trente mille enfants meurent de maladies pour lesquelles il existe pourtant un traitement ou une prophylaxie. Le taux de mortalité infantile est de 108 pour 1000 naissances dans les PED contre 40 dans l’OCDE (PNUD, 2002). Mais le développement du Sida parait encore plus effrayant or celui-ci ne connaît pas de frontière. La contamination d’un pays se transmet rapidement au monde entier. Le Nord n’est donc pas à l’abri d’une nouvelle recrudescence de malades du Sida, malgré l’accès aux médicaments.

Le rapport 2002 de l’ONUSIDA dresse une situation alarmante. Cinq des plus grands pays au monde : Chine, Nigeria, Inde, Ethiopie et Russie  sont largement infectés par le Sida. A la fin de l’année 2000 près de 22 millions de personnes étaient mortes du Sida, laissant 13 millions d’orphelins d’au moins un de leurs parents. Enfants qui risquent de grossir les rangs des enfants soldats et des enfants travailleurs sans instructions. Plus de 40 millions d’individus étaient séropositifs dont 90% dans les PED et 75% en Afrique sub-saharienne. Mais moins de 2% de la population des PED ont accès à la trithérapie. Par ailleurs, le manque de d’accès au soin et à l’éducation diminue le rôle social des femmes et favorise le développement du Sida.

On recense plus de 8000 morts par jour victime du Sida, dont plus de 90 % dans les pays en développement. Les 3000 morts dus à l’attentat contre le World Trade Center sont quantitativement 973 fois moins importants que les morts du Sida en une année et pourtant les médias en parlent tous les jours. Ces derniers servent les informations qui intéressent leurs clients, même s’ils les influencent en retour. On observe donc qu’il existe aussi une frontière dans la pensée des Occidentaux entre la préoccupation accordée aux souffrances existant chez eux et l’attention pour celles du Sud.

Dans la même logique, l’accord de Monterrey conclu en mars 2002 avait promis à l’Afrique 12 millions de dollars. Mais seulement 10 % des promesses de dons pour le Sida, de la part du G8 ont été tenues fin 2002. “Or si rien n’est fait, on prévoit près de 30 millions d’infections dans les années à venir. En revanche en dix ans le sida peut être contrôlé s’il y a une volonté politique” explique Michel Sidibet directeur à l’ONUSIDA (ONUSIDA, 2002).

 

 

Situation environnementale

 

L’effet de serre et les désordres climatiques

 

Les scientifiques ont observé une augmentation de la température, qu’une majorité d’entre eux attribut à l’effet de serre. Ce dernier est causé par l’augmentation de la production de CO2 produite par la combustion d’énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz). Pourtant 14,9 % des pays à revenus élevés produisent 45% des émissions de C02 rejetées dans l’air (PNUD 2001). Or une faible montée des températures du globe est suceptible d’entraîner de profondes transformations climatiques.

Selon l’ONU, la fréquence “des désastres significatifs” a été multipliée par quatre au cours des trente dernières années. Il s’agit de cyclones, sécheresses, inondations, feux de forêts, raz de marée (...), ayant entraînés des destructions à hauteur d’au moins 1% du PIB mondial et ayant provoqués plus de cent décès. Au total depuis vingt ans, trois millions de personnes sont mortes de catastrophes naturelles (50 % de plus tous les dix ans depuis 1950 selon la Banque Mondiale) et un milliard se sont trouvées sans abris à raison d’un rythme moyen d’augmentation des personnes affectées de 6% par an, trois fois plus que la croissance démographique. Or neuf fois sur dix les catastrophes naturelles se produisent dans les PED déjà les plus fragiles économiquement. En 1995 ont comptait déjà 25 millions de réfugiés d’un nouveau genre, les “réfugiés de l’environnement” qui ont fuit la sécheresse ou les inondations. C’est déjà plus que le nombre des réfugiés au sens habituel au nombre de 18 millions (Besset 1995).

Parmi les dangers liés à l’environnement figure aussi la diminution de la couche d’ozone due à l’émission de gaz CFC (chloroflurocarbone) notamment dans les aérosols. Or cela a pour conséquence des risques accrus de cancers de la peau. Pourtant avec l’interdiction des gaz CFC on constate qu’une mobilisation mondiale permet certains résultats. En effet  les derniers relevés des scientifiques ont prouvé que ce fameux trou dans l’ozone se referme peu à peu.

Par ailleurs en 1998 une étude menée par l’Université Cornell de l’Iowa aux Etats-Unis, considère que 40 % des décès dans le monde seraient causés ou accélérés par la pollution de l’environnement et les changements climatiques. Si ce chiffre semble relativement excessif, il reste que les populations du Nord comme du Sud s’avèrent toutes plus ou moins touchées par la pollution, en particulier les personnes fragiles, âgées, les malades et les enfants en bas âges.

                       

 

Vers une croissance illimitée ?

 

La pression exercée par les activités humaines sur l’environnement atteint ensuite les populations. Mais jusqu’où cette atteinte à l’équilibre et aux ressources de la terre peuvent-elles perdurer ? Une majorité d’analystes fondent le développement de l’économie sur une croissance continue. Or la planète étant limitée, elle ne peut supporter un prélèvement illimité de ses ressources.

Afin de permettre un développement durable des chercheurs de l’organisme de défense de l’environnement le World Wide Fund (WWF)  viennent de concevoir un nouvel instrument de mesure, l’empreinte écologique. Cela consiste à mesurer la surface (en hectares) nécessaire pour produire les ressources consommées par une population humaine et pour absorber les déchets qu’elle rejette. Or l’empreinte écologique d’un européen occidental moyen atteind 5 hectares par personnes et celle d’un Nord Américain s’élève à près de 9,6. Alors qu’elles ne devraient pas dépasser 1,9 hectares pour chaque individu sur la terre, pour permettre un développement durable et équitable (WWF 2002).

Si la croissance restait le seul moteur de l’économie, la seule issue possible serait donc la croissance et le développement des services (le tertiaire et le quaternaire), comme les services sociaux, sanitaires, le conseil, la formation, la création, l’information, etc. En effet ceux-ci ne ponctionnent pas l’environnement. Un recyclage croissant et intégral des ressources limitées tel que les métaux parait être la seconde option pour permettre une croissance à long terme. Mais faut-il encore qu’elle soit techniquement possible et politiquement acceptée.

 Pourtant si les pays riches en particulier ne parviennent pas à limiter leur consommation (technologie, transports, automobile, etc.) la terre imposera ses propres limites. On considère par exemple que les ressources de pétrole seraient épuisées d’ici environ 50 ans. De même les pays de l’OCDE rejettent 5 à 50 fois plus de C02 que les pays du Sud (PNUD 2002). C’est donc grâce au faible développement de ces derniers que les pays riches peuvent s’offrir un tel niveau de vie. Mais ils développent à l’égard des PED ce que l’on appelle une dette écologique considérable incluant aussi le prélèvement sur leurs ressources fossiles et environnementales. D’une certaine manière, cette dette si elle était chiffrée, serait probablement supérieure  à la dette économique des PED.

 

 

Situation démographique

 

La croissance rapide de la population des PED entraînera selon les prévisions moyennes un développement de la population mondiale. Il y a 6 milliards d’êtres humains actuellement et ce chiffre devrait atteindre les 10 milliards en 2050. Or la pression démographique vient encore renforcer les problèmes socio-économiques des PED et l’immigration. Si le taux de natalité mondiale descendait à 4/1000, le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté descendrait de 2,4 % (FNUAP 2002). Différentes solutions sont déjà mises en oeuvre pour y remédier, néanmoins au fondement de tout programme de réduction de la natalité doit se situer la liberté d’effectuer un choix en connaissance de cause. Parmi ces mesures figurent donc un changement de mentalités (la discrimination à l’égard des femmes en particulier), la planification familiale et l’éducation. En effet on observe que plus les femmes sont instruites moins elles mettent au monde un nombre important d’enfants. Cela s’explique notamment par une meilleure connaissance des systèmes de contraception et de la capacité à les intégrer, une plus grande autonomie de la femme vis à vis de son époux et de la tradition. 

Mais réunir ces conditions cela suppose aussi: des emplois et des revenus suffisants en particulier dans le domaine agricole, car c’est la principale ressource des PED, des terres suffisantes pour leur permettre de vivre des revenus permettant aux parents d’envoyer les enfants à l’école, des écoles accessibles à tous, la mise en oeuvre de système de retraite (car les enfants sont une garantie pour les vieux jours des parents). Selon le type de politique de développement mise en oeuvre, on aboutira donc à un cercle vertueux ou à son contraire.

 

 

Situation économique

 

De même, résoudre le problème de la malnutrition figure parmi les mesures majeures pour parvenir à un développement durable. Au début des années 60, un habitant du tiers monde sur trois souffrait de la faim. Aujourd’hui il y en a encore un sur cinq. En 1990 il y avait 29 % de la population, soit 1,2 milliards vivants avec moins de 1 dollar par jour, en 1999 ils représentent 22,7 % soit 1,1 milliards. Parmi eux plus de 800 millions de personnes ne mangent pas à leur faim en 2002. Si la proportion des individus vivants sous le seuil de pauvreté diminue, par contre le nombre absolu des pauvres lui ne diminue à peine. Au rythme actuel il faudra plus de 130 ans pour éliminer la faim dans le monde (PNUD 2002).

De même le revenu des 5% de personnes les plus riches au monde reste 114 fois supérieur à 5% des plus pauvres (PNUD 2002). Tandis que 20 % des individus des plus riches (le Nord) possèdent et consomment plus de 80 % des richesses mondiales. Contrairement à leur engagement quatre pays seulement consacraient plus de 0,70 % de leur PNB à l’aide publique au développement. En 1994 la France versait 0,64 % et les Etats-Unis 0,15 %. Mais les efforts des pays industrialisés n’ont fait que baisser depuis lors. Les 0,22% qui sont versés aux PED dans le cadre de l’aide publique au développement par l’ensemble des pays de l’OCDE sont donc dérisoires. Surtout si nous les comparons aux15% du PNB des pays industrialisés qui sont consacrés aux questions sociales des pays développés (Agir Ici, 1998).

 

 

Le poids de la dette sur le Sud

 

En 2000 le remboursement de la dette représentait 6,3 % de leur PIB, mais le niveau de l’aide se limitait à 0,6% (dont 0,1% versée par les ONG (PNUD 2002). Pourtant le flux des pays riches vers le Nord se réduit et le poids de la dette des PED ne cesse d’augmenter.

Cependant les dirigeants du Sud sont partiellement responsables lorsqu’ils privilégient par exemple des réalisations surdimensionnées ou de pur prestige ou bien lorsqu’ils détournent les prêts à des fins personnelles. Néanmoins entre 1982 et 1998 les pays en développement ont remboursé tous ensemble plus de quatre fois ce qu’ils devaient. Or le montant de leur dette extérieure est quatre fois plus élevée qu’en 1982 (Toussaint, 1998). Les PED remboursent chaque année plus de 200 milliards de dollars. En revanche l’ensemble de toutes les aides au développement ne dépasse pas les 45 milliards par an ces dernières années (PNUD 1998). Contrairement à ce que l’opinion publique pense généralement les flux financiers les plus importants vont donc du Sud vers le Nord. C’est finalement les plus pauvres qui aident les plus riches.

Ainsi  l’Afrique sub-saharienne dépense quatre fois plus pour rembourser sa dette que pour toutes ses dépenses de santé et d’éducation. Mais suite à leur promesse d’annuler une large partie de la dette des PED, le G8 n’a finalement consentit qu’une annulation de moins de 2 % du total (Toussaint 1998).

 

 

Les narcodollars au service de la dette

 

De nombreux pays considérés comme les bons élèves du FMI  et de la Banque Mondiale n'ont vraisemblablement réussi à financer leur dette et à équilibrer leur économie que grâce à la production et à la vente de drogue. C'est le cas par exemple de la Bolivie qui a connu un "taux d'inflation supérieur à 6000 % pendant quelques mois en 1985. S'ensuivit alors un plan d'ajustement structurel préconisé par le FMI. Mais en 1987 la dette du pays à atteint 1,3% du PNB et son remboursement absorbe la moitié des exportations du pays" (Piro, 1994:8) . Le remboursement de la dette est en effet accusé d'être le plus souvent une source d'appauvrissement, lorsqu'il faut payer les intérêts des créditeurs.  En 1989 la dette s'amenuise et l'inflation n'est plus que de 14%. Mais selon Patrick Piro,"aucun économiste n'est dupe de ce miracle, c'est bien grâce à la coca et à la cocaïne que le pays n'a pas volé en éclat. Le trafic de la drogue a donné au pays des devises nécessaires au paiement de la dette. Il a aussi permis d'éviter une explosion sociale en offrant des emplois à des dizaines de milliers de chômeurs » (Piro, 1994:8). Les dirigeants des pays de l’OCDE sont informés de cette réalité. Mais le service de la dette reste apparemment prioritaire pour eux, par rapport à la mise en oeuvre de leur déclaration visant à lutter contre  le développement du marché de la drogue et à son blanchiment dans des paradis fiscaux.

 

 

La conséquence des prêts d’ajustements structurels sur les PED

 

Cependant de nombreux pays ne disposent pas (avec ou sans production de drogue) des ressources suffisantes pour rembourser leur dette. Le rééchelonnement des remboursements ou l’attribution de nouveaux prêts repose sur certaine condition. Or cette “conditionnalité  ne respecte plus la souveraineté des Etats, (...) il y a ingérence des experts du FMI et de la Banque Mondiale jusque dans le détail des politiques monétaires, financières, économiques, sociales et dans l'organisation institutionnelle des pays” (Blardonne, 1990 :154). En échange de ces prêts les gouvernements doivent donc adopter des plans d’ajustements structurels. Un certain nombre de mesures sont alors mises en oeuvre. Par exemple dans le but de restaurer la "vérité des prix" les subventions sont supprimées. Mais la hausse du prix des produits alimentaires a provoqué la révolte des populations et plus particulièrement des urbains. Au Maroc, cela a déclenché des émeutes en 1981 et en 1984 dans diverses villes du Nord, puis en 1990 à Fez. Au Venezuela à Caracas la "révolte de la faim" a fait 400 morts en 1989. Le FMI exige aussi la "désindexation des salaires"dans le cadre de ses politiques d'ajustement structurel" affirme le professeur d’économie Michel Chossudovsky (1993 :25) "alors que dans les pays de l'Est les salaires sont déjà 50 fois inférieurs à ceux du Nord".

 

 

La libéralisation des marchés mondiaux

 

 Les plans d’ajustements structurels s’inscrivent dans le cadre de la politique économique libérale. Or la libéralisation  du commerce extérieur et la suppression de tout protectionnisme vis à vis de l'importation est accusée de détruire les petites entreprises locales qui ne parviennent pas à résister à la pression du marché international. Les subventions à l'importation des produits agricoles européens ainsi que l'aide alimentaire d'urgence ruinent les petits agriculteurs locaux. De même la production agricole qui se spécialise vers des cultures destinées à l'exportation nuit à l'indépendance alimentaire par manque de culture vivrière. Les pays du Sud sont alors de plus en plus dépendants des importations alimentaires. En Afrique les importations de grains ont augmenté de 10% par an  depuis 1960.  L'accès au marché mondial pour les productions agricoles (par exemple, le cacao ou le café) n'étant pas organisé, les pays d’Afrique subissent la pression des acheteurs étrangers. Or les pays d'Asie du Sud-Est qui sont parvenus à un décollage économique ont au contraire pratiqué une politique relativement protectionniste. Ce qui leur a permis de protéger les petits producteurs locaux et de privilégier dans un premier temps les cultures vivrières.

Cette expansion de la mondialisation économique libérale prend aussi d’autres formes. L’Accord multilatéral sur l’investissement (l’AMI) était destiné à supprimer tous les obstacles à l’investissement. Quant à l’Accord Général sur le Commerce et les Services (AGCS) c’est un accord cadre, en cours de négociation, qui jette les bases d’une libéralisation de tous les services et du commerce (OMC, 2000). Tandis que les plans d’ajustement structurel ne concernaient que le Sud, il s’agit cette fois de lever les obstacles aux développements des firmes transnationales au Nord comme au Sud. Les services publics jamais explicitement remis en cause sont pourtant les cibles premières de l’AGCS, qualifié par la coordination pour le contrôle citoyenne de l’OMC (CCC OMC :2000), comme un “programme mondial de privatisation”.

 

 

Les clauses sociales: un risque de protectionnisme déguisé

 

Pour remédier aux inégalités sociales plusieurs tentatives d’instaurer une clause sociale dans le cadre des échanges commerciaux internationaux ont été tentées. Cependant une majorité des gouvernements des PED doutent de la volonté réelle des pays du Nord d’améliorer les conditions de travail par le biais des clauses sociales. Ces dernières consistent à taxer les importations lorsqu’elles ont été produites sans respecter les normes fondamentales du travail (travail des enfants, droit syndical, etc.). Mais cela comporte des risques de protectionnisme déguisé. Ce danger n’est pas seulement dénoncé par des gouvernements, mais aussi des syndicats (l’Inde en tête) et les associations d’enfants travailleurs (M. Bonnet, 1998).

A la différence de ce type de clause sociale, les Etats-Unis avaient mis au point un système de préférence généralisé (SPG) dans le milieu des années 80  (Harvey, 1995 : 74). Il consistait à supprimer les droits de douane aux PED qui appliquait les normes fondamentales du travail. Ce qui leurs procuraient un avantage concurrentiel. Ce dispositif se distingue donc d’un système de clauses sociales sanctionnant les infractions et risquant de développer un protectionnisme déguisé; ce SPG évite cette dernière dérive puisque au pire les PED sanctionnés se situent à nouveau sur le même plan que les pays industrialisés. Alors que dans un système exerçant des sanctions, ils sont dans une situation concurrentielle défavorable vis à vis des pays les plus riches.

 

 

La situation des travailleurs du Sud

 

Différentes raisons expliques que la compétitivité des PED repose en grand partie sur le faible coût de leur main d’oeuvre.  Parmi celles-ci,  il y a le fait que de nombreux enfants travaillent et qu’ils sont encore moins biens rémunérés que leurs parents. En 1995 l'UNICEF évaluait  à 250 millions le nombre d’enfants travailleurs, dont près de 20 millions en situation d’esclavage.

Le travail pénitentiaire contraint représente une autre forme de travail forcé. En Chine par exemple, il y avait en 1996, de 6 à 8 millions de forçats. La Banque Mondiale elle-même est impliquée dans des projets où des individus étaient contraints au travail forcé dans les prisons (WU, 1996).

Les syndicats se révèlent une garantie permettant le respect de l’ensemble des droits des salariés. Or dans le domaine des articles de sport environ 70 % sont produits en Chine et en Indonésie où le syndicalisme indépendant est interdit (Caire, 1999 :15). En Inde dans l'Etat de l'Uthar Pradesh par exemple une personne seule à besoin d’au moins 77 Roupies (11 FF=1,8 E)  par jour pour vivre. Or 75 % des travailleurs ne parviennent pas à assurer leur besoin minimum en travaillant 8 heures par jour. C’est pourquoi, ils acceptent de travailler jusqu’à 16 heures par jour (T. Brugvin : 1999).

Les normes de l'Organisation internationale du travail (OIT) sont régulièrement transgressées dans tous les pays du monde, même au Nord. Mais dans les PED cela atteint des degrés extrêmes. Leurs violations se font souvent avec la complicité des Etats et bénéficient finalement aux entrepreneurs de pays étrangers.

 

           

Les risques pour l’emploi au Nord

 

On observe donc une mondialisation de l’économie libérale mais une carence de la mondialisation sociale. Or si les conditions de travail sont moins bonnes au Sud, elles pèsent directement sur celles des salariés du Nord. La mondialisation économique a ainsi engendré une accélération majeure des stratégies de délocalisations des firmes transnationales. Aussi constate-t-on une délocalisation de la production et des risques sanitaires qui y sont liés vers les PED. Si c’est néfaste pour les salariés du Nord, cela pourrait être largement plus bénéfique pour ceux du Sud si le niveau de leurs revenus et de leurs conditions de travail était suffisants.

Par ailleurs on accuse souvent les pays à bas salaire d’être responsable de l’augmentation du chômage dans les pays riches. Cependant les causes sont plus complexes et relèvent aussi de la hausse de la productivité. De plus il s’agit de relativiser l’impact des délocalisations vers les PED. En effet les pays en développement ont triplé leurs exportations en 20 ans. Cependant 80% des échanges étaient réalisés au sein de l'OCDE en 95 et 92% du commerce en l'Europe reste intra-européen. En ce qui concerne les échanges de la France, 59% se réalisent dans la Communauté Européenne, 21% avec le reste de l'OCDE et donc 20% seulement avec les PED (Chavagneux : 1999).

 

 

L’immigration internationale

 

Les conditions de vie, de travail et le chômage dans les PED (que les délocalisations ne suffisent pas à réduire) figurent parmi les causes principales qui poussent ces personnes à immigrer. Les migrants internationaux seraient près de 150 millions en ce début de XXIe siècle si on considère comme migrant toute personne résidant à l’étranger depuis plus d’un an. En seulement 35 ans le nombre des migrants a doublé dans le monde car en 1965 on n’en comptait encore que 75 millions (Nations Unis 2001).

A l’échelle globale les migrations nettes vers les pays développés - les entrées moins les sorties - auraient été de l’ordre de 2,4 millions de personnes par an en moyenne au cours de la période 1990-2000. Néanmoins la migration internationale ne concerne que 2,5 % des 6,1 milliards de la population en 2001 (Gildas : 2002) .

Les Etats Unis sont le premier pôle mondial d’accueil avec 28 millions de personnes nées à l’étranger en 1999, soit 10 % de la population américaine. Tandis que la France présente l’un des soldes les plus faibles avec 55000 personnes par an  (Gildas : 2002) .

Il y a différentes sortes de migrants. A l'une des extrémités de la gamme on relève les étudiants et les spécialistes qui souhaitent améliorer leur éducation ou promouvoir leur carrière. Vers le milieu, on trouve les travailleurs migrants qui souvent préféreraient rester chez eux mais qui doivent partir pour gagner leur vie. Ceux dont la situation est désespérée sont souvent appelés "réfugiés économiques" ou "réfugiés écologiques". A l'autre extrémité on trouve les réfugiés et les demandeurs d'asile au sens classique, ceux qui sont forcés de partir immédiatement parce qu'ils sont en danger de mort (P. Rawkings 1993: 2).

 

 

Les migrants en situation d’exclusion

 

Dans les PED, l’accès même restreint aux médias internationaux, vient encore renforcer l’illusion d’un eldorado au Nord pour les futurs migrants. Comme le montre bien le film de Yasmine Kassari, “Quand les hommes pleurent” on observe que pour une grande part d’entre eux ils restent cantonnés dans les emplois les plus durs et les moins bien rémunérés, même si certains s’en sortent bien et parviennent à s’intégrer. La situation administrative précaire ou illégale de ceux que l’on appelle “les sans papiers” les laisse d’autant plus facilement à la merci des situations d’exploitation extrême dans les pays riches. De plus ces derniers ne peuvent pas bénéficier de la protection sociale, ni cotiser pour leur retraite. Dominique Torres dénonce cette forme de travail qui selon elle "se confond purement et simplement avec une forme de servage"(1996). Ces pratiques viennent encore tirer vers le bas le niveau de rémunération des salariés du Nord, dans un contexte mondial et surtout intra-européen déjà fortement soumis à la concurrence.

 

 

La délinquance, les guerres et le terrorisme international

 

La délinquance urbaine

 

L’immigration vient donc souvent renforcer le nombre des chômeurs et accroître le nombre des plus pauvres. Or c’est parmi ces couches de la population disposant de revenus bas que l’on recense le taux de délinquance parmi les plus élevés. Le Brésil est un des pays où l’écart de richesse est le plus grand dans le monde, ce qui peut expliquer qu’il figure parmi les pays où la violence urbaine est la plus forte. L’exemple de l’essor de la vente des hélicoptères pour les hommes d’affaires les plus riches d’Amérique du Sud afin d’éviter la saturation de la circulation et la violence urbaine symbolise bien la situation.

Cela à conduit aussi à la création de quartiers fermés sous haute surveillance en Amérique du Nord et du Sud. Ces “quartiers fortifiés” apparaissent à présent progressivement en Europe. Les pays riches tentent de se protéger de ce flux croissant de migrants en élevant des “murs” dans les villes, en grillageant les frontières, en durcissant les lois sur la liberté de circulation et d’entrée des étrangers. En revanche les flux de capitaux et de marchandises eux se développent et sont libéralisés de manière croissantes. Se créer alors progressivement une forme d’Europe forteresse qui entend se défendre contre le danger représenté par le flux des migrants des PED.

Charles Pasqua lui-même lorsqu’il était Ministre de l’Intérieur expliquait que la solidarité, l’aide au développement des pays du Sud était nécessaire pour diminuer l’immigration et les problèmes que cela engendre au Nord. En effet quand la situation économique est favorable, dans la majorité des cas les migrants préfèrent rester vivre dans leur propre pays, au sein de leur culture et de leur famille plutôt que de se déraciner.

 

           

La croissance des guerres et du terrorisme international

 

Les causes des guerres sont multiples, mais une des causes majeures réside dans la pauvreté. Un peuple dont les conditions de vie sont trop difficiles cherche généralement un responsable ou un bouc émissaire.  C’est parfois le gouvernement en place, une minorité raciale ou ethnique. La guerre du Rwanda a débuté ainsi, la chute brutale du cours mondial du café, principale source de revenu du pays, a entraîné une grave crise économique. Rapidement cela a réanimé les anciens conflits ethniques entre les Hutus et les Tutsis, ce qui a provoqué des millions de morts et de réfugiés vers les pays étrangers.

Bien que l’Occident ait connu une période de paix sans précédent, le nombre des guerres n’a jamais été aussi important dans le monde. De même on observe une croissance du terrorisme internationale, surtout depuis l’attentat du 11 septembre 2001.

Concernant les actions attribuées à l’organisation Al Quaida, trois types de causes viendraient expliquer ces actes selon l’opinion publique. Certains y voient l’accomplissement des prévisions de Samuel Huntington sur le choc des civilisations. Ils considèrent que le mobile principal des attentats réside dans un affrontement religieux entre musulmans et chrétiens.

D’autres privilégient plutôt la lutte contre la domination impérialiste des Etats-Unis au plan économique, politique, militaire et culturel. La présence américaine (base militaire et aérienne) en Arabie Saoudite en particulier, symbolise cette hégémonie et a  été explicitement dénoncée par Ousama Ben Laden. Une troisième tendance considère que c’est l’exploitation économique et la pauvreté des populations du Sud qui est le terreau du principal du terrorisme. En situation de chômage, les populations cherchent toujours un bouc émissaire. La crise économique et la stigmatisation des Juifs ont porté Hitler au pouvoir. Le racisme et les partis xénophobes se renforcent dans les périodes de crise et de chômage. “Les étrangers prennent le pain des français” leur emploi, ils grèvent les fonds de l’aide sociale disent leurs partisans.

 Dans la mesure où les dirigeants d’Al Quaida et ceux qui entreprennent les actions terroristes disposent d’une bonne situation socio-économique ce n’est pas leur propre pauvreté qui les pousse à l’action. Cependant si Al Quaida parvient à recruter si facilement un nombre aussi important de membres dans le monde entier et si elle est soutenue par une large partie de l’opinion publique arabe et des PED, cela pourrait s’expliquer par la situation économique au Sud. Il est difficile de séparer complètement ces trois causes, mais compte tenu du niveau de pauvreté dans les PED, on ne peut minimiser le facteur socio-économique.

 

Une responsabilité partagée, mais inégale

 

Les causes de la situation politico-économique mondiale se révèlent donc multiples. Les PED détiennent une part de responsabilité non négligeable et en particulier leurs dirigeants. Il s’agit entre autres du détournement de l’aide publique au développement sur des comptes personnels, de la corruption, du manque de volonté pour démocratiser leurs gouvernements, des dépenses d’armements excessives, des dépenses de prestige, du peu d’efforts consacrés au développement social. Quant au développement du Sida dans les PED, il repose aussi sur le Vatican et l’Eglise catholique qui se sont prononcés contre l’usage des préservatifs.

Une partie de la responsabilité revient aussi aux citoyens du Sud, en particulier lorsque  qu’ils laissent au gouvernement des dirigeants corrompus, ou qu’ils reproduisent les discriminations traditionnelles à l’égard des femmes. Mais en fait la responsabilité est proportionnelle à la capacité à résoudre un problème. Les pays les plus riches (singulièrement le G8) endossent ainsi la plus grande part de responsabilité, puisqu’ils disposent des ressources et du pouvoir les plus importants en matière politique, économique, technologique et militaire. Les dirigeants nationaux et des organisations internationales s’avèrent donc particulièrement responsables de même que ceux des firmes transnationales. Mais sont concernés aussi les citoyens des pays riches qui laissent leurs élus politiques mener ou consentir à une telle politique au plan mondial.

 

Nous observons donc que la mondialisation fondée sur une politique économique libérale ne parvient pas à réduire cette frontière, cette fracture Nord-Sud. Or plus les pays du Sud restent pauvres, plus leurs populations souffrent, mais plus la situation des pays industrialisés est aussi compromise à terme. En effet dans un monde fini et globalisé il y a une interdépendance entre le Sud et le Nord concernant les flux migratoires, les déséquilibres de l’environnement, les maladies, l’emploi, l’insécurité, les guerres, le terrorisme...

Il existe donc effectivement une frontière Nord-Sud concernant ces deux parties du monde sur le plan de la situation sociale et économique. En revanche, si la notion de frontière signifie que le Nord pourra rester indéfiniment à l’abri des problèmes du Sud, alors il il s’agit d’une illusion. D’autant plus que les politiques néo-libérales mise en oeuvre au Nord accroissent encore les inégalités à l’intérieur même des pays riches, créeant ainisi un nombre croissant de nouveaux pauvres plus ou moins exclus: travailleurs précaires, chômeurs, personnes sans revenus, sans domiciles fixes.

 

 

 

 

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Organisation Mondiale du Commerce, 15 avril 1994. Schedule of specific Commitments

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

( Suite)
Le jeu sur l’ambiguïté de la nature d’organismes membres de la société civile est facilité par le fait que foisonnent des associations aux intérêts très différents. Il n’y a pas que des groupes recherchant l’intérêt général des citoyens de tous les pays, mais aussi des lobbies industriels, jusqu’aux “ONG anglo-saxonnes d’esprit consumériste (pouvoir disposer du plus grand nombre de biens et des services au meilleur prix) qui affichent volontiers leur soutien aux politiques de libéralisation. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient été les seules invitées à prendre la parole à la tribune officielle lors de la séance d’ouverture de la Conférence Ministérielle” de l’OMC à Seattle (Rongead 2000 : 7).

Selon J. Brown, l’usage de la gouvernance vise à “remplacer la traditionnelle séparation des pouvoirs de Montesquieu (...), par une triade dans laquelle l’État s’oppose à deux expressions de l’intérêt particulier” que sont les ONG et les syndicats d’un côté et le marché de l’autre (...) La gouvernance se réfère dans tous les cas à des formes de gestion des affaires publiques dans lesquelles on fait appel à l’intervention de la “société civile” en réduisant parallèlement le rôle des instances politiques. Cela peut se produire à tous les niveaux : local, régional, national, mondial, militaire...” (J. Brown 5 : 2001). Ainsi, plus les pouvoirs publics se désengagent, plus ils s’appuient sur la société civile pour les remplacer. La dimension constructive est la responsabilisation, l’implication croissante de la société civile, mais chaque pas en avant comporte des risques.

 

3-7-La normalisation technique se substitue au politique

La gouvernance globale s'est développée à partir de la gouvernance d'entreprise. Cette dernière privilégie "les  coordinations efficaces des protocoles internes, quels que soient les territoires de souveraineté et l'usage des normes applicables dans tout le champ lorsque l’organisation s’externalise” (Leach, Percy-Smith, 2001). C'est donc l'efficacité (vision utilitariste) qui domine les souverainetés (en particulier celle du peuple. Dans la gouvernance on observe "une normalisation technique envahissante" (Hidouci, 2003 : 7) qui tente d'évacuer la dimension politique sous le discours de la neutralité, en se cachant dernière le langage de la gouvernance des entreprises. La gouvernance conduit à substituer les normes du droit positif (dans le public) par des normes techniques (normes privées). Par exemple : les chartes, les codes de conduite, les codes d’éthique  ne sont ni créés,  ni vérifiés ni sanctionnés par les pouvoirs publics. Ces derniers voient alors une large partie de leurs fonctions de régulation supplantées par les acteurs privés. Que ce soit les experts, les administrateurs, les associations professionnelles ou les ONG, aucun n'est neutre. Ils représentent un courant politique que celui soit affiché ou non. Les plans d'ajustements structurels sont présentés par la Banque Mondiale comme des solutions relevant de la technique économique or celles-ci relèvent du néo-libéralisme, en particulier du "consensus de Washington".

 “Dans la conception de la gouvernance, l’État n’exprime lui-même aucun intérêt général et doit se borner à arbitrer entre des intérêts particuliers” (J. Brown 5 : 2001). L’arbitrage exercé par les pouvoirs publics se révèle partisan s’il sert les intérêts des groupes dominants et des acteurs économiques privés, au détriment de ceux des classes populaires ou des classes les plus défavorisées. La légitimité des pouvoirs publics émane du peuple ; une décision ou une norme à caractère publique n’est pleinement légitime que quand elle est adoptée par des organes qui expriment la souveraineté populaire. Les conventions de l’OIT qui composent les codes de conduite, expriment dans une certaine mesure la souveraineté populaire puisqu’elles ont été votées à l’OIT qui est une institution publique internationale. Par contre, c’est l’instrument qu’est le code de conduite qui l’est moins puisqu’il est de nature exclusivement privée. Les normes ISO 9000, par exemple, sont le fruit d’un consensus dominé essentiellement par des acteurs économiques privés. De même les normes ISO 14000, ont été créées sur la base de discussion entre les représentants des industriels et les ONG protégeant l’environnement.

 

3-8-Le partenariat avec la société civile se substitue à la souveraineté populaire

D’un point de vue lexical, théorique et politique on relèvera que la notion de société civile se substitue souvent à celle de peuple et celle de souveraineté à partenariat  (Gobin, 2002 : 157-169). Le Global Compact est selon l’ONU “l’effort le plus ambitieux pour établir des relations de travail entre l’ONU, le secteur privé et les mouvements de citoyens” (Paringeaux, 2000). De ce point de vue il est intéressant d’observer comment se dessinent des tentatives de gouvernance entre les trois acteurs du politique, de l’économique et du social.  Le Global Compact se fonde sur un partenariat avec les entreprises. Les relations de l’ONU avec les ETN prennent parfois la forme d’engagement moral ou d’échange économique. “Le nombre de partenariats entre le monde des affaires et les organisations des Nations Unies, tel que la CNUCED, le PNUE, l’ONUDI et l’OMC ont augmenté fortement ces dernières années“ (Utting 1999 : 9). Le risque, lorsque ces entreprises soutiennent  ces institutions directement, réside dans le fait que ces dernières perdent leur indépendance. Même si elles n’appliquent pas le Global Compact, les entreprises disposent du droit de placer le logo de l’ONU, sur leurs documents publicitaires. De plus, soutenir ainsi certaines ETN, peut se révéler nuisible pour l’image, la crédibilité et même la légitimité de l’ONU.  Les Nations Unies ont autorisé les ETN Nike et Shell à se joindre aux entreprises adhérant au Global Compact. Or leurs exactions dans ces domaines ont été observées à plusieurs reprises notamment par la CCC européenne (1998).

La gouvernance privilégie donc la régulation incitative plutôt que coercitive. L’ONU fait le choix pour l’instant d’une régulation incitative faible, au travers le Global Compact ou Pacte Global. D’après Joshua Karliner et Kenny Bruno (2000), qui travaillent pour le Transnational Ressource & Action Center, à San Francisco., le Global Compact permet en fait à des sociétés connues pour leurs violations des droits humains et de l’environnement de “bleuir” leur image en se drapant dans la bannière des Nations Unies. C’est un “blue Wash” à peu de frais, car rien ne les empêchera de continuer à produire sans améliorer leur pratique, dans la mesure où il n’existe pas de système de contrôle. Le fait que l’on demande aux ETN d’adopter le Global Compact, suggère qu’elles pourraient le faire. Les efforts réalisés par les gouvernements pour rendre les ETN responsables vis-à-vis des valeurs et des normes internationales sont nuisibles. Beaucoup parmi la communauté des ONG, rejettent cette démarche. “Nous considérons que le marché ne peut concilier l’éthique et l’efficacité sans lui imposer des lois claires et impartiales. La sous-commission des Nations Unies pour la promotion et la protection des droits de l’homme crée actuellement un instrument destiné à légaliser les pratiques des ETN vis-à-vis des droits de l’homme. Nous préférerions vous voir soutenir cette initiative”, déclarent-ils à Kofi Annan.

L’ONU aspire à un partenariat avec les entreprises selon ses déclarations. Mais  cela suppose un échange de service réciproque. Pourtant est-ce le rôle des Nations Unies d’être partenaire, car cela suppose une relation relativement égalitaire ? Or l’ONU dispose de la capacité d’exercer une régulation contraignante, mais elle choisit de ne pas en user. En revanche, à l’échelon national, les États sanctionnent les infractions au droit du travail. C’est pourquoi l’association CorpWatch (2000) s’adresse ainsi à Kofi Annan : “bien qu’il faudra plusieurs années, nous espérons que vous chercherez à créer un cadre légal et obligatoire concernant le comportement en matière de droits de l’homme, du travail, et de l’environnement”. Les pouvoirs publics internationaux peuvent en effet, soit développer leur pouvoir de régulation par la sanction vis-à-vis des acteurs économiques privés, soit privilégier une régulation entre acteurs privés, voire une auto-régulation des ETN envers elles-mêmes.

 

3-9-Démocratie organique et par outputs contre démocratie pluraliste et par input

La corporate governance écarte des conseils d'administration les non-exécutifs réputés parasiter les prises de décisions. De même, les acteurs de la gouvernance Européenne, tel Burns (Burns, 2000), revendiquent une action fondée sur la démocratie organique. Dans les deux cas, il s'agit selon Hermet  de s'ouvrir à "la pluralité effective mais limitée" en évinçant de manière discrétionnaire les organisations considérées comme gênantes pour l'autorité compétente (Hermet, 2003 : 17). Or, la terminologie "démocratie organique" et ces pratiques sont issues des régimes autoritaires (Franquiste, gouvernement du Général Pinochet...). Cela laisse supposer que la commission européenne notamment, écarte des groupes de discussions (panels, multistakeholders international dialogue) les organisations qui la dérangent (certaines ONG et mouvements sociaux jugés trop fortement revendicatifs et contestataires par exemple).

Par ailleurs, la gouvernance tire sa légitimité de l'input (le mandat électif), de son input coopté (les intérêts particuliers, la société civile et plus encore de ses outputs explique Yannis Papadopoulos (2002 : 142). Certains auteurs, tel Fritz Scharpf, estiment que la légitimité par l'élection peut nuire au résultat, puisque le peuple n'est pas un expert (Scharpf, 2000), qu'il est versatile et émotif. Ils privilégient une gouvernance fondée surtout sur les outputs, c'est-à-dire la légitimité par le résultat notamment économique. C'est sur ce type d'argument que se sont appuyés les régimes autoritaires pour justifier leur autoritarisme, souligne Hermet. Il poursuit en affirmant "qu'en fin de compte il s'agit de parvenir à une bonne gouvernance dont le moment initial serait autoritaire" (Hermet, 2003 : 21).

 

CONCLUSION

La théorie de la gouvernance entend restaurer le pouvoir de la société civile afin ne pas laisser une place excessive aux pouvoirs publics nationaux et internationaux considérés selon (Senarclens, 1998 :200) comme trop bureaucratiques. C’est à dire privilégier une approche “bottom up” par rapport à une approche “top down” considérée comme moins démocratique. Or, dans les pratiques politiques qui se fondent sur la gouvernance, l’État est pris en tenailles : il existe une première limitation de la démocratie lorsque les organisations internationales publiques limitent la souveraineté des États ; une seconde limitation apparaît quand les relations entre les organisations internationales publiques et la société civile mettent à l’écart les états.

 

Cette limitation s’exerce par une diminution du pouvoir des pouvoirs publics, au profit des intérêts des représentants des acteurs économiques dominants, au sein de la société civile. La théorie de la gouvernance se rapproche donc de la théorie du néo-libéralisme libertaire de Robert Nozick : il faut mettre en place un État (ou des pouvoirs publics) fort, mais aux fonctions limitées. Alors que dans leurs discours, les tenants de la gouvernance entendent renforcer la démocratie grâce à la société civile, nous observons la réalité inverse, puisque cette plus grande participation favorise les intérêts privés d’une minorité.

Dans le cadre d’une politique de gouvernance globale telle qu’elle est défendue par les organisations internationales, les pouvoirs publics abandonnent leur politique d'intervention en matière de service public à la société civile au sens libéral. De plus, le discours sur la participation démocratique de la société civile vise surtout à masquer les intérêts des classes dominantes et à restreindre les interventions de l’État. Ce dernier se voit donc progressivement restreint à sa base et à son sommet, puis supplanté par une régulation néo-libérale peu démocratique de certaines organisations internationales publiques et des acteurs économiques privés au sein d’un marché mondialisé.

À l’inverse, la majorité des ONG ne souhaitent pas pour autant un mode de gouvernance dominé par les seuls pouvoirs publics internationaux. Ils reprochent à cette forme de régulation d’être insuffisamment démocratique et considèrent que ces institutions servent prioritairement les intérêts des classes dominantes et à restreindre le pouvoir des États.

 

 

 

 BIBLOGRAPHIE

 

 

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C'est la définition que donne Juan Linz d'un régime autoritaire.

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

Thierry Brugvin

EHESS-CRESP

thierry.brugvin@free.fr

 

 

 

LES ONG FACE A

 LA GOUVERNANCE PAR LA SOCIÉTÉ CIVILE

POUR LA REVUE AUTREPART

 

RÉSUMÉ :

La gouvernance (globale, européenne, bonne...) consiste à opérer :

- un élargissement du nombre et de la nature des acteurs participant aux décisions en s'appuyant notamment sur la société civile (ONG, associations professionnelles...)

- et à se rapprocher les acteurs de terrain.par un mouvement descendant (up-down).

Cependant dans le cadre de la gouvernance, que l'on peut considérer comme une des formes de la démocratie participative, il y a le risque d'un passage excessif :

- de la régulation politique à la régulation technocratique,

- de la négociation intégrant les conflits politiques, à la fausse neutralité de la normalisation technique,

- d'une démocratie publique représentative à une régulation déléguée aux intérêts particuliers : (passage du peuple souverain au partenariat avec la société civile).

 

MOTS CLÉS : ONG, Gouvernance globale, société civile, Gramsci, régulation, normalisation, conflit, partenariat, négociation.

 

 

INTRODUCTION

Avec le développement des ONG et l’émergence des mouvements de contestation de la mondialisation libérale, les dirigeants des organisations internationales publiques proposent de développer la gouvernance avec la société civile. Mais que signifient véritablement ces termes ? Sont-ils utilisés comme des prénotions dont leurs auteurs ne connaîtraient pas la portée, ou bien seraient-ils employés à dessein pour véhiculer de manière cachée ce qui serait in fine une idéologie ?

La société civile correspond à un ensemble composé de tellement de sous-groupes, que son usage entraîne inévitablement des confusions volontaires ou non. L'utilisation de ce concept, par les dirigeants politiques néo-libéraux, dans le cadre de la théorie de la gouvernance globale, est alors propice à une orientation partisane, mais masquée à l’opinion publique. Aussi est-il nécessaire d'en préciser la nature et d’en distinguer les différentes composantes et les enjeux sociétaux qui y sont liés.

Tout d'abord, nous ferons une analyse critique du concept de société civile et enfin de celui des ong. Puis, nous examinerons les différentes dimensions des théories de la gouvernance, en approfondissant en particulier le rôle de la société civile dans les organisations internationales publiques.

 

1- LA DÉFINITION DE LA SOCIÉTÉ CIVILE: UN ENJEU DE GOUVERNANCE

De nombreux chercheurs revivifient actuellement cet ancien concept de société civile, notamment les théoriciens de la gouvernance et les néo-gramsciens. Sa polysémie engendre une certaine confusion qui n’éclaire pas les enjeux politiques actuels et sert certains intérêts partisans. On observe en effet une lutte idéologique, autour du concept de société civile, visant notamment à gagner “la bataille” pour une nouvelle forme de direction politique démocratique mondiale. Actuellement pour le sens commun, la société civile englobe l’ensemble du champ social et économique. Y sont présents aussi bien les ONG, les syndicats et les associations (culturelles, sportives...) que les acteurs économiques (salariés, chefs d’entreprise...).

 

1-1-L’ambiguïté de la société civile

Walzer explique que la démocratie libérale qui est selon lui “l’art de la séparation” (laïc/religieux, privé/public) a dérivé vers une conception atomistique de la société (Walzer, 1997). Ainsi, Margaret Thatcher a été jusqu’à affirmer que “la société n’existe pas”. Les dirigeants politiques néo-libéraux ne s’opposent pas toujours à la société, au peuple et à l’État censés représenter la souveraineté populaire, mais jouent sur l’ambiguïté du concept de société civile. Au sein de la théorie de la gouvernance, la société civile est un concept qui regroupe de manière indifférenciée les ONG, les syndicats, les organisations caritatives... et les acteurs du marché. La société civile est bien un lieu et un enjeu de lutte sociale, et en fonction de l’idéologie ou du cadre théorique des auteurs qui tentent de la définir, elle prend donc un sens différent.

 

Gramsci définit quant à lui la société civile comme “l’ensemble des organismes vulgairement appelés privés... et qui correspondent à la fonction d’hégémonie que le groupe dominant exerce sur l’ensemble de la société” (Gramsci, 16 : 1972). Paule Bouvier précise que l’État avec son appareil institutionnel “constitue l’instrument de domination directe, la société civile, en représente la forme de domination indirecte, la composante culturelle. Les institutions propres à la société civile qui sont les canaux par lesquels le groupe dominant exerce sa fonction hégémonique sont principalement l’école, l’église et toute autre organisation susceptible d’influencer l’opinion publique. (Bouvier, 1998 : 13). Robert Cox et les néo-gramsciens intègrent donc la définition de la société civile de Gramsci dans leurs différentes théories qui s’inscrivent dans une perspective plus internationale.

 

Dans le cadre d’un numéro spécial sur la société civile, François Houtard (1998 : 12-16) distingue ainsi trois principales conceptions : non analytique, préanalytique et analytique populaire. 

 

1-2-La conception non analytique (angélique) de la société civile

Cette vision ne prend pas en compte les rapports sociaux basés sur l’exploitation et la domination. Elle estime que les différentes strates sociales n’empêchent en rien de parvenir à agir ensemble pour produire le bien commun. Dans cette conception, la société civile est un secteur opposé à l’État et au marché qui peut exercer un contre-pouvoir vis-à-vis d’eux. La société civile se limite selon cette vision aux ONG, aux associations, aux organisations alternatives, culturelles... Elle se base sur la dénonciation des abus du système capitaliste libéral, mais ne s’attaque pas à sa logique d’exploitation, d’aliénation et de domination entre les classes sociales. L’État est simplement perçu comme trop bureaucratique et insuffisamment démocratique. Sa fonction est la redistribution, voire la régulation, mais n’est pas perçue comme un instrument au service des classes dominantes libérales.

 

1-3-La conception préanalytique (néo-libérale ou sociale libérale)

Dans cette perspective, les rapports sociaux sont régis par le marché conçu comme une loi naturelle qui ne peut pas être remise en cause et par les critiques émises par les mouvements sociaux au sein de la société civile. Car selon cette conception, le marché favorise à long terme l’enrichissement collectif. “La société civile, dans cette conception, signifie prendre en compte prioritairement le monde de l’entreprise sur celui des associations citoyennes” selon Houtard (1998: 14). Les ONG et les citoyens ont pour fonction de pallier les insuffisances du système. Ainsi, Georges Bush au début de son mandat a appelé toutes les associations caritatives et religieuses à se mobiliser pour accroître leur prise en charge du secteur social.

Selon les néo-libéraux, c’est le développement de la société civile qui permettra de réguler le marché, en diminuant le rôle de l’État, empêtré dans le gigantisme d’une bureaucratie rigide, aveugle et coûteuse. “Dans ce sens, cette conception est préanalytique, car elle part d’un postulat non critique : elle ne nie pas le rapport, mais elle lui accorde un statut épistémologique transcendant qui empêche toutes analyses ultérieures. C’est pour cela qu’il n’y a pas d’alternative” (Houtard, 1998 : 15). Il y a deux courants politiques qui relèvent de cette conception, les sociaux-démocrates (ou démocrates chrétiens) et les néo-libéraux. On observe que cette conception libérale et sociale libérale de la société civile, correspond approximativement à celle véhiculée par le sens commun qui englobe à la fois le champ social et économique.

 

1-4-La conception analytique populaire

D’après Houtard, les rapports sociaux de classe seraient moins visibles qu’autrefois, au point qu’à présent les travailleurs tendent à se considérer d’abord comme des consommateurs au sein des pays anciennement industrialisés. Cela participe à la fragmentation des luttes et une perte de conscience du caractère unitaire de leur lutte sociale contre le capitalisme. “Dans les sociétés du Sud, où le rapport capital/travail ne se manifeste que de manière indirecte (prix des matières premières et des produits agricoles, transferts financiers, etc.) les réactions sociales face à l’appauvrissement se modèlent sur les rapports précapitalistes : castes (les Dalits en Inde), ethniques ou pseudo ethniques (Chiapas, Rwanda) ou sous la forme de mouvements culturels fondamentalismes religieux)” (Houtard, 1998: 17).

Nous sommes donc en présence de trois pôles de pouvoir au sein de la société civile, les classes dominantes, l’État, puis les classes populaires et moyennes. Althusser considère que la reproduction des rapports sociaux au sein de la société capitaliste nécessite de maintenir l'exploitation des classes dominées et par consé­quent, elle impose une “lutte des classes permanente contre la classe ouvrière (...) dans la production (dans le cadre de l’entreprise) et hors de la production (dans les relations politiques notamment)” (Althusser, 1975). Selon Houtard “la société civile se situe bien au carrefour du marché et de l’État, distincte, mais en relation dialectique. (...) Elle se compose de l’ensemble des actions collectives, fruits des ONG et des syndicats stratifiés en groupes et structurés en classes.” Ainsi Houtard dans son analyse de la société civile considère que les classes populaires (avec ses intellectuels organiques et d’autres mouvements qui la soutiennent), luttent non seulement contre l’État et le fonctionnement du marché actuel, mais aussi contre les classes de la société civile qui l’oppriment. Cependant, le terme de société civile, dans la mesure où il recouvre des classes différentes et en conflits, nuît à une lecture claire des enjeux politiques. Notons que cet auteur ne fournit pas une définition précise de cette frange de la société civile qui lutte notamment pour la défense des classes populaires. Nous la qualifierons pour notre part d’associations civiques (ONG notamment), d’associations de travailleurs et de mouvements sociaux.

 

2-LA GOUVERNANCE DES ONG CONTRE CELLES DES BINGOS

Dans le cadre des politiques relevant de la gouvernance globale la définition de la société civile paraît donc fondamentale. Au sein de cette dernière, celle des ONG l’est aussi. En effet, comme nous l’avons observé il existe une concurrence entre les membres de la société civile, pour obtenir le droit de participation au sein des organisations internationales.

 

2-1-Les Business International Non-Governmental Organisations (BINGOS)

Le terme ONG signifie “organisations non gouvernementales”. Cependant, au sein des ONG, les Anglo-saxons en particulier distinguent une sous catégorie: les BINGOS (Business International Non-Governmental Organisations) qui sont des organisations privées à vocation économique (Smouts, 1995: 13). Afin d’éviter les confusions entre les différents types d’ONG, certaines d’entre elles, tel Oxfam, ou le WWF, demandent qu’au sein des organisations internationales publiques et notamment à l’OMC qu’un système d’accréditation soit mis en place, visant à autoriser certaines d’entre elles à être entendues et à participer à certaines rencontres. Les critères de l’accréditation doivent, selon eux, se baser sur le caractère non lucratif de leurs activités et l’intérêt général doit présider à leur orientation (WWF, Oxfam, 2001: 2).

 

2-2-Le caractère non lucratif des associations civiques et ses limites

Il se révèle difficile de différencier de manière certaine une entreprise dont la priorité est le profit d’une autre dont le but est non lucratif. À partir de l’instant où celle-ci requiert une rémunération en échange d’un service, elle change de fait de nature et donc la forme de sa légitimité se modifie. Tandis qu’une association civique (ONG) peut parvenir à conserver une certaine indépendance si elle n’est pas financée par celui qu’elle vérifie, dès qu’elle est financée par lui, elle devient de fait une association avec une activité lucrative, si ce n’est un but lucratif. 

 

2-3-Les caractéristiques des associations civiques

Ainsi malgré les limites de la définition ci-dessous, une association civique ou citoyenne devrait donc répondre au moins à l’ensemble des critères suivants pour acquérir son caractère citoyen :

- servir l’intérêt général,

- être à but non lucratif,

- ne pas attribuer à une personne physique ou à une autre association les biens et les bénéfices (qui doivent servir aux investissements futurs).

- ne pas être ou ne pas représenter les acteurs économiques privés à but lucratif ou les pouvoirs publics.

- être indépendante économiquement vis-à-vis de ceux qu’elle cherche à réguler (au plan de l’orientation, de la vérification ou de la sanction). Moins l’indépendance économique est forte, plus on peut douter de l’indépendance des buts visés.

Sans cette distinction entre ONG citoyennes ou associations citoyennes et BINGOS, la prise en compte des associations par les organisations internationales publiques (OIP) contribuera difficilement au développement de l’intérêt général et de la démocratisation de la gouvernance globale. Cependant, si cette définition vise à différencier ces deux types d’ONG, il semble difficile d’y parvenir sans risque d’erreur sur le terrain. Par exemple, une organisation internationale publique souhaitant n’accréditer que les ONG civiques se heurtera probablement à la difficulté d’obtenir des preuves tangibles. C’est le principe de l’intérêt général qui s’avère le plus difficile à distinguer dans la mesure où cette définition reste floue. Pour certaines ONG, la défense de l’intérêt général passe par une politique néo-libérale, pour d’autres ce sera l’inverse. Ainsi selon le Rongead (2001 : 7) les ONG d’esprit consumériste cherchent à défendre le droit de disposer du plus grand nombre de biens et de services au meilleur prix et estiment souvent que, pour y parvenir,elles doivent soutenir les politiques néo-libérales.

Nous définirons donc une ONG sur la base des critères suivants :

- C’est une association civique privée regroupant des participants qui sont des personnes ou des associations.

- Celle-ci peut mener des actions humanitaires, environnementales, de développement, de sensibilisation ou de revendication, dans au moins deux pays différents.

 

 

3-LA GOUVERNANCE GLOBALE: UNE THÉORIE NÉO-INSTITUTIONNALISTE LIBÉRALE

3-1-La gouvernance et la société civile : objet d'une lutte conceptuelle

La théorie de la gouvernance propose une définition et une analyse de la société civile qui se révèlent très différentes de celles d’autres auteurs, des néo-gramsciens notamment. Ce qui n’est pas sans conséquence sur les discours et les stratégies des dirigeants politiques. L’analyse du développement des instruments éthiques par la société civile et surtout ses conséquences (baisse de démocratie par une privatisation ou croissance de la démocratie par un contrôle citoyen) diffère nettement en fonction de ces différentes perspectives théoriques.

Au sein de la sociologie politique internationale et au-delà de multiples tendances, trois grands courants théoriques s’affrontent : le néo-libéralisme et le néo-réalisme qui éclipsent depuis quelque temps le courant marxiste. Cependant, celui-ci reprend une certaine vigueur avec des théories qui s’en inspirent, mais qui reprennent surtout les théories de Gramsci notamment sur la société civile. Elles sont qualifiées de néo-gramscienne. La théorie de la gouvernance s’inscrit par ailleurs au sein du “néo-institutionnalisme libéral” (Young, 1994) qui privilégie notamment l’étude de la convergence des intérêts individuels.

 

3-2-Les théories de la gouvernance

Ces différentes initiatives (pacte, charte, labels, codes de conduite...) participent à la gouvernance du travail au plan international. L'usage du concept de gouvernance prend des significations variées, du fait de son usage de plus en plus répandu (Chavagneux 2001). Il faut donc distinguer la gouvernance[1] comme  simple "action de gouverner" (Cassen, 2001), des différentes théories de la gouvernance. La gouvernance globale, dans son utilisation comme prénotion, signifie un gouvernement international mis en oeuvre par les pouvoirs publics (États et organisation internationale publique). La fonction de ces derniers consiste alors à compenser l’absence de direction politique mondiale qui entraîne un développement anarchique de la mondialisation. La gouvernance globale est ainsi préférée au terme de gouvernement global, considéré comme insuffisamment démocratique, notamment du fait de ses dérives bureaucratiques possibles.

 

3-3-Historique de la gouvernance

Dès le Moyen âge, le terme “gouvernance” évoquait le partage du pouvoir entre les différents corps constitutifs de la société médiévale anglaise. Il était issu des travaux des historiens universitaires anglo-saxons de l’époque (Solagral, 1997). Il est utilisé en ancien français, mais aussi au Portugal et en Angleterre au XIIIe siècle, comme l'équivalent de “gouvernement” (l’art et la manière de gouverner). Il passe en anglais (governance) au siècle suivant avec la même signification.” (Cassen, 2001). Il n'existe pas un mode de gouvernance, mais plusieurs. En les classant par ordre chronologique, il s'agit principalement de la gouvernance d'entreprise (Coase, 1937)[2], locale ou urbaine[3] (années 90), "bonne" (World Bank: 1991)[4] , globale (Rosenau : 1992) ou mondiale et européenne (Commission Européenne, 2000)[5]. Puis il y a la théorie, le discours politique et la pratique de terrain. C'est pourquoi nous préciserons les spécificités des différentes théories de la gouvernance chaque fois que cela sera nécessaire.

 

3-4-Dimensions principales de la gouvernance

Parmi les nombreuses dimensions de la gouvernance, en voici les dimensions principales[6] :

 

a) Diversification des acteurs

- "Gouverner sans gouvernement" (Rosenau, 1992).

- Introduction d’autres formes d’autorité[7] que l'autorité étatique (Strange, 1996).

- Coopération entre acteurs de diverses natures (publics et privés) (commission on global governance,1995).

- Triangulation entre acteurs publics, acteurs de la société civile et acteurs économiques officiellement liés au marché.

- Préférence pour le partenariat avec la société civile (associations professionnelles et non lucratives...) et le marché, (Commission européenne, 2001) plutôt que l'usage de la souveraineté du peuple (Gobin, 2002).

- Renforcement du rôle des experts et des techniciens dans les prises de décisions considérés comme plus rationnels et compétents plutôt que du peuple considéré comme plus ignorant, émotif et versatile (Hermet: 2003 : 16).

- Démocratie organique (Burns, 2000) plutôt que démocratie pluraliste.

 

b) Modes d'élaboration et de prises de décisions des actions, règles et normes

- Recherche d'une diminution des coûts de transactions (Coase, 1932).

- Polycentrisme multiniveaux (vertical), topographique (horizontal) et procédurale des décisions et de leur élaboration (Hermet, 2003 : 12-13), (Lequesne, 2000 : 213).

- Décentralisation (Gueye, 2003 : 40).

- Usage des normes applicables dans tout le champ lorsque l’organisation s’externalise (Leach, Percy-Smith, 2001).

- Relevant du droit contractuel (norme technique) plutôt que du droit positif (norme juridique) (Supiot, 2001)[8].

- Auto-ajustement, équilibrage automatique des processus, empruntés à la cybernétique et à une conception autorégulée du marché (Hermet, 2003 : 12-13) plutôt que planification.

- Approche empirique[9] plutôt que théorique ou formaliste[10] (Supiot, 2001).

- Décision par le consensus (plus petit dénominateur commun) plutôt que par la majorité (imposant sa décision à la minorité) (Hidouci, 2003 : 7).

- Incitation plutôt que coercition.

- Action coopérative ou compétitive (entre acteurs s'horizontalisant vers le réseau) plutôt qu'autoritaire (verticale et pyramidale).

- Coopération non conflictuelle plutôt que négociation collective (conflit de classe).

 

c) Aspects plus"normatifs"

- "Bonne gestion des affaires publiques" (Banque Mondiale, 1992).

- "Responsabilité des dirigeants politiques" devant le peuple grâce à des règles appropriées (Landels-Mills, 1991).

- Transparence (Landels-Mills, 1991).

- Légitimité des dirigeants par l'élection (Landels-Mills, 1991).

 

Dans le cadre de cet article, nous nous limiterons à l'analyse des dimensions concernant notre angle de recherche : la gouvernance et la société civile.

 

3-5-La "bonne" gouvernance : la théorie hégémonique de la Banque Mondiale

Dans la mesure où, au sein de la Banque Mondiale, l’idéologie néo-libérale est hégémonique, c’est donc dans le cadre de cette politique qu’elle entend exercer ce qu’elle nomme une “bonne gouvernance”. La "bonne gouvernance", pour la Banque mondiale est aussi synonyme de bonne gestion du développement” (World bank, 1992). Marie Claude Smouts la qualifie “d’outil idéologique pour une politique de l’État minimum” (1998). Cependant, si cette politique se limite aux fonctions régaliennes, cela ne signifie pas un État faible. Il s’agit en réalité d’un “État gendarme” visant théoriquement à faire respecter les règles d’un marché concurrentiel et les libertés individuelles. Derrière la politique de “bonne gouvernance”, la Banque Mondiale cherche aussi à contraindre les pays à bas salaires à mener une bonne gestion, c'est-à-dire à appliquer les plans d’ajustements structurels, basés sur une politique économique néo-libérale. Selon Hermet (2003 : 9) "la bonne gouvernance" vise notamment agir contre "les administrations, des classes politiques jugées trop corrompues" à privatiser  les services publics... Du fait du principe de conditionnalité auquel sont soumis les États pour recevoir des prêts de la Banque Mondiale, ceux-ci perdent la souveraineté sur leur politique nationale (Susan Georges et Fabrizio Sabelli, 1994 : 184). Cette entorse à la souveraineté du peuple est “camouflée par les qualificatifs “d’empowerement” et de “consensus" avec la société civile (Hidouci, 2003 : 6).

La corruption limite la démocratisation des États. Pourtant, les institutions financières internationales (IFI) agissent peu contre la corruption des dirigeants (lorsque les prêts qu'elles octroient sont détournés). Elles affirment ne pas pouvoir intervenir dans les affaires des États, car leurs statuts les en empêchent (Hidouci, 2003 : 4). Or des aspects de la gouvernance, telle que la définit la Banque Mondiale, concerne la nature du régime (Word Bank, 1992 : 1). Pour pouvoir exercer son action sur ce dernier point, la banque a dû violer ses statuts, car ceux-ci lui interdisaient d’intervenir sur la nature des gouvernements (Gueye 2003 : 38). Le pas a été franchi lorsque ces dirigeants ont constaté les échecs d'une gestion trop centrée sur l'économie et ne prenant pas assez en compte la dimension politique. Ainsi, la Banque mondiale considère que les échecs des plans d'ajustements structurels sont dûs au clientélisme, aux pratiques patrimoniales, au fait que les gouvernements défendent les intérêts de la classe au pouvoir et sa clientèle politique (Gervais, 1994 : 124-125).  Mais elle ne remet pas ou peu en cause leur politique économique, si ce n'est dans le discours. Ainsi a-t-elle développé une approche plus politique, la "bonne gouvernance". Après l'échec des politiques de désétatisation des années 1990, on a assisté alors à la création d'un nouveau paradigme néo-institutionnaliste qui permet de réintroduire son intervention, sans revenir au modèle interventionniste[11] (Campbell, 1997 : 210).

 

3-6-La gouvernance globale, la société civile et les pouvoirs publics

On peut, dans une certaine mesure, distinguer les tentatives d’analyse théorique de la gouvernance globale qui cherchent à analyser le processus de gouvernement international (Finkelstein L., 1995, Young O., 1994) de son usage par les acteurs politiques qui vise à orienter la politique internationale de manière libérale (World Bank 1992 :1) (Pierre Landell-Mills, Ismail Serageldin : 1991). James Rosenau fait partie des politologues qui ont forgé le concept de gouvernance. Il considère qu’il permet de “concevoir une gouvernance sans gouvernement, un ensemble de mécanismes de régulation dans une sphère d’activité qui fonctionne même s’il n’émane pas d’une autorité officielle” (Rosenau, 1992 : 5). Si l’on poussait le raisonnement à son extrême, la société pourrait ainsi voir un jour la disparition de l’État au niveau national et des institutions interétatiques au plan international au profit de la seule gouvernance par les entreprises et la société civile.

Les organisations, comme l’OMC ou la Banque Mondiale, ont compris tout le regain de légitimité qu’elles pouvaient tirer des ONG. Pascal Lamy, le représentant de l’Union Européenne (UE) à l’OMC estime “que les ONG et la société civile peuvent contribuer à la légitimation de l’OMC, en fournissant différents canaux d’activité (par exemple la mobilisation, la représentation ou simplement un soutien juridique et technique) en répondant ainsi à une requête de nouveaux intermédiaires sociaux qui ne trouvent de réponse dans aucun autre lieu” (Lamy 2001). La théorie de la gouvernance qui règne au sein des organisations internationales publiques (OIP), s’appuie sur la société civile pour remplacer ou renforcer l’État. Mais, comme le fait remarquer John Brown, la société civile “est précisément cet ensemble de relations dans lequel les individus ne sont pas des citoyens, mais de simples vecteurs d’intérêts particuliers. On est citoyen qu’en tant que membre du peuple souverain. Les prérogatives qui placent la loi, expression de la volonté du peuple souverain, au-dessus de l’intérêt privé sont la seule garantie qu’ont les citoyens qui intègrent la personne collective du souverain, contre l’inégalité et contre la domination des plus faibles par les plus forts” (Brown 6: 2001).

Cette vision d’une société régie par la gouvernance offre un soubassement théorique à l’idéologie néo-libérale qui considère que l’État s’avère un obstacle aux libertés des acteurs économiques. Mais, lorsque la société civile (que ce soit les ONG ou les entreprises) se substitue complètement à l’État, alors il y a risque de violer la souveraineté populaire et de voir disparaître les lois édictées par les États. En effet, la société civile même si elle a un rôle important à jouer, ne possède pas la même légitimité que l’État. Les élus tirent leur légitimité de l’élection et de leur fonction de défenseur des intérêts du peuple souverain. Cependant, lorsque l’État ne remplit plus ses fonctions, alors il subit des attaques de plusieurs fronts : du peuple et des mouvements sociaux. Très habilement, les partisans du néo-libéralisme s’appuient sur les réprobations contre l’État et les institutions interétatiques, pour les dénoncer eux aussi et appeler le remplacement de l’État par la société civile.

Les hauts fonctionnaires, tel Pascal Lamy, dont nombreux disposent d’un pouvoir politique important et travaillent pour L’OMC ou à l’UE par exemple, disent tenir compte des avis de la société civile surtout depuis le sommet de Seattle en 1999. Or, lorsqu’ils tiennent des discours sur cette dernière, ils pensent surtout aux organisations appartenant au secteur de l’économie privée et aux associations qui les représentent.

Pour Antony Giddens le théoricien de la troisième voie mise en oeuvre par Tony Blair, la gouvernance “servirait à démocratiser la démocratie, en la libérant de la charge de l’État social et en la rapprochant de la société civile” (Giddens 1995). Ainsi, les dirigeants des organisations internationales publiques où l’idéologie dominante est néo-libérale tentent de faire passer l’idée que, grâce à la prise en compte de la société civile, la démocratie s’améliorera. De nombreux éléments viennent limiter cette assertion, en particulier le fait qu’ils choisissent eux-mêmes de manière relativement arbitraire quels seront les membres de la société civile qui pourront donner leurs avis sur les décisions des organisations internationales publiques. Cela n’offre donc aucune garantie que la démocratie soit renforcée. En effet, les intérêts des acteurs économiques, ne sont pas du même ordre que ceux du peuple, même si parfois ils peuvent se rejoindre sur certains points. Pour le sommet de l’OMC de Doha en 2001, les ONG et les syndicats ne s’élevaient pas à plus du tiers parmi des représentants de la société civile, tandis que les autres associations représentaient les intérêts des ETN.

Le jeu sur l’ambiguïté de la nature d’organismes memb

Par Thierry Brugvin
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Samedi 22 décembre 2007

 LA FRANCAFRIQUE :

 UNE ILLUSTRATION DE LA GOUVERNANCE GLOBALE

 ILLEGALE ET NON DEMOCRATIQUE

Thierry Brugvin

    

La question centrale

Dans le cadre de la françafrique et de la gouvernance globale, comment les forces économiques influent-t-elles sur les décisions des pouvoirs publics, via les mécanismes de la gouvernance globale illégale et non-démocratique?

 

L’hypothèse générale:

Il existe une influence relation dialectique, entre les forces des idées (idées, acteurs et institutions), les pouvoirs publics et les forces économiques (institutions, acteurs capitalistes, capital financier, forces productives (moyens de production, techniques, connaissances, forces de travail), Cependant les forces économiques exercent une influence dominante sur les pouvoirs publics et les forces des idéés, par le biais de la gouvernance globale. Or, une part non négligeable de cette gouvernance globale est exercée de manière illégale, et non démocratique[1].

 

 

PLAN

 

LA GOUVERNANCE illegale DE L'ECONOMIE:

Exploitation, commerce illegal et violation des droits

Nepotisme, clientèlisme, Famillialisme, néo-patrimonialisme

Exploitation inéquitable et illégale des ressources nationales

         Par une ETN étrangère et le "sous paiement" des matières premières d'un pays

               Grâce à la corruption des dirigeants du pays                               

               Grâce à la non déclaration de l'ensemble des volumes extraits

               Grâce  aux commissions

                   et rétro-commissions dans les contrats commerciaux  

               Grâce au soutien de l'Etat (Cellule africaine de l'Elysée...)                                   

Secteurs principaux et exemples d'exploitation et du commerce illégal:

         L'énergie (Pétrole, Gaz, Nucléaire), Armement,

         Minerais, Minéraux et métaux précieux                                 

         Exploitation de travailleurs sous payés

               et non respect des normes fondamentales du travail

         Violation des droits humains, sociaux, du travail (syndicats), économique      

 

LA GOUVERNANCE NON DEMOCRATIQUE PAR LE POUVOIR FINANCIER:

     BANQUES, DETTE ET PARADIS FISCAUX                                  

     Les dettes comme instrument de pouvoir et d'exploitation

         Dette odieuse, rachat de la dette: taux d'intérêts exhorbitants de la dette...

         Détournement des fonds de l'Aide publique au développement, de la Coface

     Blanchiment et évasion fiscale (compte bancaire caché, paradis fiscaux...)

     Le pouvoir des banques dans la gouvernance économique et politique:

         Banque Mondiale, FMI, Banques privées...

 

LA GOUVERNANCE PAR LA VIOLENCE

Coups d'Etat réalisés par des putschistes ou des mercenaires,

     financés ou non par une puissance ou une entreprise étrangère

Par les actions criminelles (viols, affaires de moeurs, assassinats d'opposants:         

         Olympio, Sankara, Ben Barka,  Boulin, Mery...)                              

Chantages, menaces économiques, politiques, criminelles, sexuelles...                    

Guerres au service des puissants (Etats,ETN et banques)                          

         Guerre extérieure vers un Etat étranger dans un but de gain économique

               ou stratégique (guerre préventive, motifs fallacieux ou provoqués...)                                            Débouchées pour l'industrie nationale, accès à des ressources (pétrole)

         Guerre civile vers une ethnie du pays (levier identitaire, discrimination, génocide)

Actions occulte et illégale de l'armée et des services secrets           

         Gouvernement et ministères doublés par des officines parrallèles (réseau Foccard)

         L'argument du secret d'Etat favorise la non-transparence                                                                  Auto-financement et actions illégales des services secrets

Polices d'Etat ne respectant pas l'Etat de droit

Accords de défense et coopération militaire (officiels et cachés)

 

CONCURENCE DES GOUVERNANCES NATIONALISTES                                               

(Nationalisme, Impérialisme et concurence entre grandes puissances et entre Etats)

         Etats-Uniens, anglo-saxons, français, russes, chinois...

     Défense de la grandeur de la France                                                    

     Défense d'une langue (comme instrument hégémonique et commercial):

         Francophonie, langue anglaise, langue arabe officielle,                       

 

VIOLATIONS DE LA GOUVERNANCE DEMOCRATIQUE PROCEDURALE

et de l'Etat de droit (national)

     Violation de la sphère privée des citoyens (écoutes, fichages (RG, internet..) ...)

     Elections truquées (Togo, machines à voter aux USA...)           

     Décisions publiques influencées par la corruption et des procédés non démocratique

     Limitation du droit de grève, du droit syndical, du droit d'expression, de la presse..

     Tribunaux manquants d’ indépendance

 

GOUVERNANCE GLOBALE NON DEMOCRATIQUE

PAR LA BANQUE MONDIALE (BM) ET LE FMI                                          

     Décision de l'agenda international (Bilderberg, Forum de Davos puis G8)

     Soutien politique à des dictatures par les pays riches et la BM (Toussaint)        

     Soutien économique à des dirigeants corrompus par les pays riches et la BM               

Pouvoir de décision censitaire à la BM                                          

     Perte de souveraineté des Etats du Sud (conditionnalité de la dette, privatisation...)

     Manque de contrôle de la BM et FMI par les parlements nationaux                             

     Critères de bonne gouvernance de nature néo-libérale (gestion, société civile...)

     Manque de transparence (critères de bonne gouvernance), de subsidiarité

    

GOUVERNANCE NON DEMOCRATIQUE PAR LE POUVOIR RELATIONNEL

Les réseaux comme instrument de pouvoir politique

     Réseaux des partis politiques (Pasqua, Chirac, RPR, UMP, PS...)                                           

Réseaux économiques: Elf-Total, Bolloré-Rivaud, Bouygues, Castel..

     Réseau religieux et ésotériques (Opus Dei, Loge P2, Grand Orient, GLNF...)

Lobbying par les entreprises au sein et par des associations professionnelles:

     (CFR, Trilatérale, Bilderberg, WBRound Table, Skulls&bones, Francs-maçons...)

Capital social (Bourdieu)                           

     Proximité des origines sociales dans les classes dominantes

     Relations d'amitiés et capitalisation relationnelle                                    

     Itinéraires professionels (va et vient des élus entre le privé et le public )

 

LA GOUVERNANCE idéologique (Conquête de l'hégémonie idéologique) (Gramsci)        

Industrie des relations publiques d'entreprises et d'Etat (Barneys):

         Fausses promesses, mensonges, consentement, transfert de réputation...       

     Thinks tanks (club de réflexion) et associations professionnelles            

     Médias ( auto-censure, cooptation, pouvoir des annonceurs...)             

     Méthodes de propagande et de manipulation de l'opinion publique

LA GOUVERNANCE PAR LE POUVOIR IDENTITAIRE (l’aspect psych-sociologique et le statut)

     les trois étages de Braudel

     Capital symbolique

     Capital culturel

     Haine de la démocratie au profit de l’élite

     Sentiment de supériorité de classe

 



[1] Cependant, on observe un continuum sans véritable rupture entre les pôles opposés que sont la gouverance légale et illégale, démocratique et non démocratique, privée et publique. Provisoirement, nous définirons aussi  la démocratie comme la participation du plus grand nombre possible d’acteurs légitimes à une décision favorisant l’intérêt général. Nous y reviendrons plus en détail dans la suite de cet ouvrage.

Quant à la gouvernance globale, elle sera définit comme, la décision de créer ou la décision d’appliquer, une règle formelle (droit positif, soft law) ou informelle, au plan international, par des acteurs ou des institutions (privés et publics), dont « l’action subit les pressions et les contraintes des structures historiques, mais qui ne sont pas déterminées mécaniquement » comme le précise (Cox: 1987)».

 

Par Thierry Brugvin
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