Codes de Conduites et commerce éthique

Dimanche 11 mars 2007
  (Suite)
5.3.3.La régulation incitative du travail

 

     Si actuellement la régulation incitative est préférée par les acteurs sociaux à la régulation par la sanction, c’est d’une part parce que le rapport de force ne se révèle pas suffisant et d’autre part parce que la sanction si elle n’est pas indispensable, ne s’avère pas justifiée. En effet, elle pourrait se retourner contre les travailleurs eux-mêmes en augmentant le chômage au sein d’une entreprise sanctionnée. D’autre part la majorité des mouvements sociaux transnationaux qui militent pour la mise en oeuvre des codes sont favorables aux sanctions publiques liées au commerce en particulier, si toutefois il n’y a aucun risque de protectionnisme déguisé.

Dans le cas contraire, ils préfèrent se limiter aux régulations incitatives, qu’elles soient d’ordre public (les systèmes de préférence généralisée (SPG) en Europe ou aux Etats-Unis ) ou privé (non-délivrance du label, information des consommateurs et éventuellement appel au boycott, en ultime recours). Notons que le SPG qui a été mis en oeuvre aux Etats Unis dans les années 80 s’est révélé efficace et conjugue en effet une régulation incitative et une régulation par la sanction non protectionniste (les PED subissent une taxation en cas d'infraction mais ne sont pas pénalisés par rapport aux pays riches qui sont tous taxés).

 

Si un tel dispositif d’incitation publique était mis en oeuvre, seule la régulation par la vérification (certification d’entreprise) resterait utile, mais plus véritablement la régulation par l’incitation exercée par les citoyens avec les labels. Cependant l'orientation politique dominante actuellement à l'OMC cherche la levée des obstacles au commerce. C'est pourquoi les clauses sociales globales (types SPG) sont de moins en moins d'actualité. Quant aux clauses sociales de nature privée, ciblées sur les sociétés transnationales (les codes de conduite et les labels) qui ne s’avèrent pas protectionnistes, elles vont aussi à l'encontre de cette logique.

 

En effet les codes ne sont pas protectionnistes, puisqu’ils s’adressent aux sociétés transnationales qui disposent largement des capacités de financer l’éventuel surcoût du respect des NFT. Cependant certains considèrent que les codes de conduite sont initiés par des ONG du Nord et que cela peut aboutir à des formes d’ingérence. Si celles-ci conduisent à une amélioration de la situation, on pourra parler "d'ingérence constructive et dans le cas contraire "d'ingérence destructive" ou au mieux "d’ingérence inutile". Après une dizaine d'années de mise en oeuvre encore relativement expérimentale, il semble que cette ingérence soit pour l'instant bénéfique pour les travailleurs. Mais il s'agit d'observer à plus long terme leur situation pour en évaluer les résultats à plus longue échéance sur l'ensemble de la régulation du travail dans les PED et même dans les pays industrialisés.

 

 

 

 

 

Conclusion

 

 Pour chacun des trois principaux axes de la régulation du travail : orientation, sanction, opération, la nature des acteurs qui l’exerce peut varier. A l'origine les acteurs principaux de la régulation du travail étaient l'Etat, les OIP et les syndicats. A présent, deux acteurs nouveaux entrent donc en scène, les associations citoyennes (dont les ONG) et les sociétés d'audits. Ainsi de nombreuses solutions sont envisageables dans la régulation du travail dans la mesure où ces acteurs de trois natures différentes sont en mesure de prendre part à :

- une, deux ou trois des pouvoirs de régulation (orientation, sanction, opération) ;

- d'être présents pour chacun de ces trois pouvoirs de régulation ;

- d'obtenir un rôle dominant, secondaire ou subalterne dans la hiérarchie des acteurs de la régulation.

 

Alors que nous observons relativement peu de propositions alternatives, nous pouvons constater qu'une multiplicité de systèmes de régulations se révèle envisageable. Mais ces choix reposent sur des nécessités d'efficacité fonctionnelle ainsi que sur des orientations politiques et idéologiques.

 

Un développement possible de la normalisation du travail peut donc s’orienter vers une privatisation complète des pouvoirs de régulation : les acteurs privés (sociétés d’audit et dans une moindre mesure les acteurs sociaux,) créant les normes, les vérifiant et les sanctionnant. Cependant les acteurs sociaux tentent plutôt de développer à long terme de nouvelles formes de coopération entre les Etats, les OIP, les sociétés d’audit, les syndicats et les associations citoyennes chacun apportant une part de sa légitimité  : tout d’abord la légitimité élective de l’Etat et des OIP leur conférant le rôle d'autorité publique de régulation par leur capacité d'arbitrage notamment. Ensuite la légitimité par l’indépendance économique des organisations citoyennes et des pouvoirs publics. Enfin la légitimité de la participation à la régulation des acteurs sociaux et dans une certaine mesure celles des entreprises. Quant à ces dernières elles disposent d’une certaine légitimité en matière d’efficacité et particulièrement de capacité productive, surtout par rapport aux acteurs sociaux.

 

Les codes de conduite, les labels et la certification et même la notation, offrent donc de nouveaux instruments pour un contrôle citoyen de la dimension sociale de l’économie. Mais plus généralement ils ouvrent de nouvelles formes de régulation du travail et notamment des voies d’approfondissement de la démocratie sociale au plan national et international.

 

 Cependant ces nouveaux instruments ne suffiront certainement pas à transformer les conditions de travail dans l'ensemble des PED et du monde. Néanmoins il faut les considérer, l'instar de la taxe Tobin, comme de petits grains de sable susceptibles d'enrayer la mécanique de l'ultra-libéralisme mondial. Ainsi pourra peut-être se réaliser le souhait émis par les mouvements sociaux transnationaux : une régulation internationale du travail plus équitable et solidaire, consistant notamment à accroître la réglementation sociale et la redistribution des richesses dans le monde...

 

 

 

 


 

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BRUGVIN, T., le rôle de l’OIT et de l’Union Européenne vis-à-vis des codes de conduites in: Le Commerce durable, Auroi, IUED, 1998 (351 pa

Par Thierry Brugvin
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5. La régulation du travail par les acteurs et les instruments du contrôle : code de conduite, label et certification

 

Les trois grands types d’acteurs se partagent et se disputent les trois grands pouvoirs de régulation du travail, que sont l’orientation, la sanction et l’opération.

 

5.1 Régulation d’orientation des normes du travail

 

La régulation de l’orientation normative via la production de lois, de normes et de règles dépendent de diverses instances. Les acteurs traditionnels de l’orientation sont les pouvoirs publics nationaux et internationaux pour le droit positif et les partenaires sociaux pour la soft law, le contrat.

 Les organismes de normalisation peuvent être nationaux tel l’AFNOR ou internationaux tel l’ISO (l’organisation internationale de normalisation). Jusqu'à présent ils se limitaient à la production de normes techniques, mais de nombreux acteurs envisagent à présent de leur confier pour tâche la normalisation dans le domaine social. Cependant ce sont essentiellement les intérêts des acteurs économiques privés qui y sont représentés.

 

Les activités de lobbying, de pression sur les pouvoirs publics, via les campagnes de sensibilisation de l’opinion publique, la création de codes par les ONG se révèlent une manière de participer à cette régulation de l’orientation sociétale. Les codes de conduite élaborés par les acteurs sociaux (essentiellement les ONG), sont donc une tentative pour produire des normes nouvelles (normes de vérification, normes permettant l’incitation (les labels sociaux), règles sociales…). Elles sont élaborées hors des instances classiques de production de normes, que sont les pouvoirs publics nationaux et internationaux (l’OIT) où leur pouvoir est restreint ou inexistant.

 

 Le collectif français de l’Ethique sur l’Etiquette, composé d’associations et d’ONG a ainsi créé son propre code. De même la norme SA 8000 concerne aussi les normes fondamentales du travail, elle vient des Etats-Unis et a été élaborée dans l’esprit des normes ISO. Cependant le SAI, (social accountability international) qui en est à l’origine, est aussi composé d’acteurs économiques privés avec une légitimité et des intérêts différents.

 

Le pouvoir de produire la norme permet de modifier la répartition de ce pouvoir entre acteurs concernant la vérification et la sanction. Si les valeurs déterminent en partie les normes, la formulation de nouvelles normes, oriente aussi les valeurs, les idéologies et donc les pouvoirs politiques dominants. Pour cette raison on assiste à une concurrence entre les trois catégories d’acteurs pour formuler des normes sociales qui deviendraient des standards internationaux (label Max Havelhaar, label Rugmark, label STEP, norme SA 8000, norme ISO 21000[1], norme européenne et norme ISO relative à l’hygiène et la sécurité...)

 

On observe que chaque fois que de nouvelles mesures sont mises en oeuvre pour satisfaire les besoins minimaux des classes sociales les plus défavorisées, par la création de normes, il y a alors le risque de :

- faire régresser les acquis les plus élevés en les tirant vers le bas ;

- créer un système à deux vitesses, dont les deux pôles peuvent ne jamais se rapprocher.

 

Par ailleurs, il existe une grande variété de formes et d’ acteurs de la régulation normative. Les codes sont des instruments issus d’origines et d’acteurs de natures diverses et parfois formés d’anciennes normes elles-mêmes. Chaque type d’acteur développe de manière privilégiée son propre type de norme. La production de normes prend des formes diverses (soft law, droit positif, combinaison des deux). Le choix de ces différentes formes dépend à la fois de la nature des acteurs et des stratégies envisagées. Les acteurs économiques privés, au plan national et international, se portent prioritairement sur des normes dont la nature est la soft law (les normes ISO). Les pouvoirs publics nationaux et internationaux sont compétents pour élaborer des normes dans le cadre du droit positif.

 

Les acteurs sociaux du fait de leur nature privée sont naturellement poussés à la création de normes fondées sur la soft law et d’une régulation contractuelle. Par leur vocation non économique, tel les pouvoirs publics ils s’intéressent aussi au droit social et au droit positif. Ainsi les codes relatifs aux normes fondamentales de travail sont des instruments relevants de la soft law, majoritairement composés de normes issues du droit positif.

 

En ce qui concerne le type de normes à adopter, les avis divergent quelque peu entre les différents acteurs des mouvements sociaux transnationaux. La majorité d’entre eux par leur pratique de création des codes de conduite produisent des normes dans le cadre d’une régulation entre acteurs privés, c’est dire fondée sur une négociation avec les entreprises. A long terme certains souhaitent une simple production de normes par les pouvoirs publics, d’autres s’orientent plutôt vers une régulation démocratique encadrée par les pouvoirs publiques de manière différée (CISL [2] , collectif EE, CFDT). Les pouvoirs publics laissent ainsi se développer une régulation normative semi-autonome entre acteurs privés (label, notation, certification, convention collective...) et dans un second temps, si les négociations entre acteurs sociaux et économiques n’aboutissent pas, les pouvoirs publics (autorités de régulation) viennent arbitrer afin de trancher en fonction du critère de l’intérêt général.

 

Deux possibilités sont donc envisagées par les mouvements sociaux transnationaux pour pousser les acteurs économiques privés à adopter des codes :

- soit créer des normes dont l’adoption serait obligatoire et qui ne seraient pas liées à des sanctions coercitives (code ou label). Le risque est alors qu’il n’y ait que peu de participation syndicale.

- soit créer une directive (européenne pour commencer selon la CFDT et la CISL)[3] consistant dans une obligation de négocier des codes puis de les adopter sans sanction coercitive en cas de refus. Cette solution est plus favorable à la participation syndicale dans les grandes entreprises où le rapport de force existe entre partenaires sociaux, mais pas forcément dans les plus petites.

 

5.2 La régulation opératoire du travail par la vérification

 

La phase qui suit la régulation par la normalisation sociale, consiste dans la vérification de leur mise en oeuvre chez les sous-traitants situés dans les PED qui fournissent les sociétés transnationales. La majorité des mouvements sociaux européens qui envisagent cette régulation opératoire ont une vision très pragmatique de la situation. Ils dissocient nettement leurs actions à court terme de nature privée (l’expérimentation de méthodologies de l’audit) et leurs objectifs à long terme consistant à développer une régulation publique de l’inspection du travail mais qui soit démocratisée. Quel que soit le niveau d’où est initiée la vérification, internationale, régionale ou nationale, les acteurs sociaux souhaitent y participer à travers des modalités qui restent à négocier.

 

Dans ce domaine, ils insistent aussi sur la nécessaire subsidiarité entre ces trois niveaux qui s’avère une condition nécessaire à la démocratie. Par exemple des inspecteurs internationaux ne devraient intervenir qu’en cas d’échec des nationaux et sur des périodes limitées. De même ils proposent des stratégies en matière de vérification des conditions de travail qui s’adaptent au niveau de développement de chaque pays. Ils considèrent notamment que la vérification par les sociétés d’audit n’est pas nécessaire dans les pays ou l’inspection du travail s’avère efficace. Par contre le fait de labelliser ces produits si les normes fondamentales du travail sont mises en oeuvre, ne sera que bénéfique pour ces pays, puisqu’elles devraient leur fournir un avantage concurrentiel.

 

Cependant comme nous l’avons observé, ces acteurs tout en faisant preuve d’adaptation aux différentes réalités nationales, courent le risque de se voir dépasser par les acteurs économiques privés (les sociétés d’audit) et certains représentants des pouvoirs publics nationaux et internationaux qui y voient une opportunité pour privatiser la régulation publique en matière de vérification et de sanction. Actuellement les moyens de réguler les conditions de travail au sein de l’entreprise s’avèrent insuffisants dans de nombreux PED. Ils sont soient inexistants, soit trop exclusivement dépendants des pouvoirs publics (parfois corrompus). C’est la raison principale du développement des codes de conduites et des sociétés d’audit chargées de vérifier leur mise en oeuvre. Selon les ONG, la méthodologie de l’audit ne prend toute sa mesure que lorsqu’elle permet pleinement la participation des trois types d’acteurs (acteurs économiques privés, pouvoirs publics et acteurs sociaux, ces derniers se subdivisant entre les syndicats et les associations). Cependant les modes d’organisations entre eux sont multiples en fonction du niveau auquel on se situe, de la pondération des différents acteurs, du court terme et du long terme. Certaines questions restent donc en débat. Quelle part les acteurs sociaux doivent-ils prendre dans la vérification? Doivent-ils se limiter à la régulation par l’incitation qu’est la certification?

 

Néanmoins certains points semblent clairs, notamment le fait que les syndicats de l’unité de production doivent participer aux audits en tant que témoins et non pas en tant qu’auditeurs. C’est plus en terme de complémentarité que les parties prenantes de l’entreprise (auditeurs, ONG) peuvent jouer un rôle vis-à-vis des syndicats de l’entreprise. Aussi, il n’y a pas véritablement de risques que ces derniers se voient évincer de leurs prérogatives, notamment en matière de vérification des conditions de travail. Par contre sur le plan de la régulation normative (la négociation de nouvelles normes), les syndicats ne doivent pas relâcher leur pression s’ils désirent que les codes ne deviennent pas un seuil indépassable, voire ne viennent rogner les conventions et les codes du travail existant. En effet les premiers acteurs de la vérification restent bien les travailleurs et des syndicats de l’unité de production dans leur lutte quotidienne. C’est pourquoi parallèlement aux audits, la formation syndicale reste donc décisive. Or elle nécessite du temps, des ressources humaines et économiques que seul un Etat a véritablement la capacité de mettre en oeuvre. Néanmoins les codes de conduite et surtout le système de l’assurance de la qualité du travail ouvrent des opportunités de contrôles nouveaux pour les acteurs sociaux, grâce à de nouvelles méthodologies de vérification et de sanction. Ainsi une brèche est ouverte en faveur des acteurs sociaux même si ceux-ci sont encore loin de dominer le rapport de force exercé par les acteurs économiques privés et certains Etats en ce qui concerne les conditions de travail.

 

5.3 La régulation du travail par la sanction ou l’incitation

 

     5.3.1.La régulation par la sanction

 

     Elle sera faiblement ou fortement contraignante selon qu’il y aura une dimension économique de la sanction ou non, ainsi qu’une incertitude de l’exécution de la sanction économique ou non. Mais la régulation par la sanction exercée par les citoyens du Nord et du Sud n’est pas de nature judiciaire comme l’est celle exercée par les tribunaux et les inspecteurs du travail qui dépendent des pouvoirs publics nationaux.

 

Au plan international les Etats (principalement ceux des PED) ne souhaitent pas exercer de sanction vis-à-vis des violations aux normes fondamentales du travail, notamment pour éviter le protectionnisme déguisé lié aux clauses sociales [4]. Or dans les pays en développement les pouvoirs publics pratiquent plus le dumping social, qu’ils ne cherchent à sanctionner les infractions des entreprises nationales et des sociétés transnationales.

 

Nous avons observé qu’un des objectifs des mouvements sociaux transnationaux consistait à remédier par le biais des codes et des labels, aux carences de régulation publique en matière de norme, mais ils servent aussi à pallier le manque de régulation judiciaire national et international. Cependant ils ne permettent qu’une régulation essentiellement incitative, faute de disposer d’un pouvoir de régulation fortement contraignant. Le boycott est le moyen le plus radical dont ils disposent. Or ils préfèrent ne l’utiliser qu’en dernier recours, dans la mesure où il draine de nombreux inconvénients (risque de chômage pour les travailleurs, rupture des négociations au moins temporairement...).

 

Ainsi se développent progressivement de nouveaux modes de régulation du travail avec la certification (d’une unité de production ou d’un produit)[5] qui peut permettre la labellisation du produit. Les processus de certification s’inspirent directement de la méthodologie des normes ISO. Quelle que soit la méthode de certification, il s’agit pour les consommateurs et les associations de rester vigilants sur la validité véritable du label qui est apposé sur le produit ou qui est communiqué. De même dans une logique de transparence, les entreprises ne doivent pas jouer sur les confusions entre les différents dispositifs, mais au contraire bien préciser les limites de chacun des dispositifs.

 

Il s’agit donc de bien distinguer les enjeux liés à la certification d’un produit (dans la mesure ou cette dernière apparaît directement sur l’étiquette de l’objet mis en vente et atteste des conditions de travail qui y sont liées) et ceux liés à la certification d’une entreprise. Cette dernière est beaucoup plus restreinte et donc plus difficilement utilisable en terme de communication marketing, mais aussi de régulation par la sanction par les citoyens. Cependant certaines entreprises se contentent de communiquer en direction de leurs consommateurs, alors que la certification ne concerne qu’une base infime des sites de production. Or cela s’avère dangereux pour la crédibilité du label ainsi que celle de la norme et des codes à long terme.

 

L’entreprise Nike, par exemple, en ne faisant certifier que quelques unités de production chez ses sous-traitants, affiche dans son discours qu’elles est certifiée et donc qu’elle respecte les conditions de travail. Elle joue, comme bien d’autres entreprises, sur le manque du discernement du public entre :

- certification d’entreprise et non pas du produit ;

- certification d’une unité de production mais pas de l’ensemble des unités d’une entreprise ;

- certification de toutes ses unités de production, mais pas de ses sous-traitants ;

- certification des procédures et non pas forcément de la mise en oeuvre réelle des normes.

 

Une entreprise doit donc choisir le mode de certification adapté au produit qu’elle entend certifier. Si elle opte pour la certification du produit, il faut encore que le label[6] qui sera apposé sur le produit corresponde véritablement à la mise en oeuvre de la norme, dans la mesure où toute la chaîne de production est impliquée. Certains dirigeants optent pour la certification d’entreprise, plus aisément réalisable dans leur communication auprès du public. Or ils ne doivent pas jouer sur le manque de connaissance des procédures, s’ils veulent rester honnêtes et transparents.

 

La décision de certification d’une unité de production est relativement subjective. Elle dépend notamment du type de normes, du référentiel utilisé, du choix de la pondération des indicateurs, de l’interprétation qui en est faite, du niveau d’exigence des certificateurs... C’est pourquoi les acteurs sociaux souhaitent prendre part aux différentes instances de régulation par la sanction ou l’incitation privée (notation, certification, labellisation) et publique (inspection du travail), dans le cadre de comités paritaires de certification composés éventuellement les différents acteurs (société d’audit, associations citoyennes, syndicats, pouvoirs publics). Chacun des acteurs revendique sa place au sein des instances de régulation par la sanction ou l’incitation en fonction de la nature de la légitimité qui lui est propre. Toutefois à la différence d’autres acteurs, les mouvements sociaux disposent principalement des instruments de régulation que sont par ordre de contrainte décroissante : l’appel au boycott, les campagnes d’opinion ou de dénonciation, la labellisation, la notation ou la certification. Nous pouvons donc observer que les solutions sont nombreuses en matière de régulation incitative et qu’au-delà des solutions techniques, il s’agit de stratégie et d’orientation politique.

 

     5.3.2.Les risques de la privatisation

 

     On observe donc une prise de position relativement paradoxale, de la part des mouvements sociaux transnationaux  même sur le long terme. Il s’agit de la volonté de restaurer une vérification par les pouvoirs publics des PED et en même temps de la volonté de privatiser le système de régulation par la vérification et par la sanction, afin de le démocratiser et de le rendre plus transparent. Cependant le mode de privatisation envisagé par les mouvements sociaux transnationaux consisterait de préférence à introduire les acteurs sociaux plutôt que les acteurs économiques de la certification.

 

Quel que soit le mode de vérification et de sanction qui sera mise en oeuvre, sa privatisation comporte des risques[7]. S'il est nécessaire que les citoyens contrôlent les inspecteurs du travail et les sociétés transnationales qui ne font rien pour améliorer les conditions de travail des ouvriers des PED, cela comporte le risque de laisser aux seuls acteurs économiques privés (les sociétés d'audit) la charge de la vérification, voire de la sanction des questions liées au travail. Or dans l'état actuel d'organisation du système économique, les sociétés d’audit manquent véritablement d'indépendance au plan économique puisqu'elles sont rémunérées par ceux qu'elles jugent :  c'est un obstacle majeur à une vérification indépendante. Quelle que soit la solution qui sera envisagée, le financement des sociétés d’audit doit donc être indirect et indépendant (financement par un fonds général des entreprises certifiées, financement public...).

 

  

ges).

Par Thierry Brugvin
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Dimanche 11 mars 2007

 

 

In « les enjeux du développement durable

et les stratégies des acteurs : la place des entreprises »,

(ouvrage collectif) sous la direction de Kamala Marius Gnanou,

Paris Unesco/ Karthala, 2002.

 

 

Résumé

 

Les codes de conduite et les labels sociaux sont de nouveaux instruments de contrôle citoyen visant à réguler les conditions de travail et de salaire. Ils visent à pallier temporairement les carences de la régulation publique nationale et internationale (inspection du travail, clauses sociales...) et à plus long terme de les démocratiser. Cependant les mouvements sociaux transnationaux courent le risque d’entraîner une privatisation générale de la régulation par la création de normes, par la vérification, par la sanction ou encore par l’incitation. Le rôle des syndicats au sein des entreprises doit donc rester central afin que les travailleurs restent en mesure de défendre aussi leur droit par eux-mêmes. Les enjeux sont donc considérables pour les pouvoirs publics, les acteurs sociaux et les acteurs économiques privés qui se disputent la légitimité de la régulation du travail. Or si chacun d’eux peut se targuer de certaines formes de légitimité, toutes ne s’avèrent pas de même nature.

 

 

 

1 - Introduction

 

Les infractions aux normes fondamentales du travail s'avèrent relativement peu sanctionnées dans les pays en développement (PED), ce qui favorise l’exploitation des travailleurs par les sociétés transnationales notamment. Etant donné qu'aucun système de sanction efficace n'existe au plan international, pour remédier aux carences des Etats dans ce domaine, les Mouvements sociaux transnationaux tentent d'y remédier. En Europe la Clean Clothes Campaign regroupe des collectifs d’associations, d’ONG et de syndicats de plus de dix pays[1], dont le “Collectif de l’Ethique sur l’Etiquette” pour la France. Ces acteurs s'appuient pour cela sur de nouveaux instruments mis en oeuvre dans le domaine social que sont les codes de conduite, les labels, des systèmes de certification et parfois même de notation. Leur objectif consiste à initier de nouvelles pratiques, notamment à développer un contrôle citoyen de l'économie et surtout à sensibiliser l'opinion publique et les gouvernements sur le fait qu'une régulation internationale du travail s'avère de plus en plus nécessaire.

 

 

 

Actuellement ces instruments sont principalement créés par les acteurs sociaux des pays du Nord et visent à soutenir les travailleurs des pays en développement (PED) dont la production est exportée vers les pays industrialisés.

 

La mise en oeuvre des normes fondamentales de travail contribuera en effet au développement à long terme des PED, dans la mesure où le respect du droit syndical favorisera l’application des autres normes du travail et l’essor de la démocratie. En effet le droit de négociation des travailleurs contribue au droit d’expression politique. De même une rémunération correcte des salariés permet la satisfaction des besoins fondamentaux de leur famille, favorise la consommation, développe l'économie du pays, diminue la dépendance des PED vis-à-vis des pays du Nord et de l'aide au développement...

 

Les associations citoyennes et les ONG s'imposent progressivement comme des parties prenantes, (des stakeholders) dans la régulation du travail auparavant exercée prioritairement par les pouvoirs publics nationaux et internationaux avec les acteurs économiques privés et les syndicats[2] . Les acteurs sociaux tentent donc de créer et de proposer de nouvelles formes de co-régulations quadripartites du travail. Ces régulations se subdivisent en trois pouvoirs l’orientation, la sanction ou l’opération et en au moins quatre modes : régulation arbitrale ou participative, simultanée ou différée.

 

Cependant si chacun des acteurs sociaux revendique son droit à participer à la régulation du travail, leurs actions se révèlent-elles véritablement légitimes? Lorsque c’est le cas, leur légitimité ne s'avère-elle pas de différente nature en ce qui concerne notamment la création, la vérification et la sanction des codes de conduite et des labels?

 

2.Les codes de conduites et les labels sociaux

 

Les codes de conduite sont des instruments dont l’adoption est volontaire et non contraignante par lesquels une organisation (généralement une société transnationale ou un acteur de la grande distribution) s’engage à respecter certaines règles. Dans le cas présent il s’agit généralement des normes fondamentales de travail, dans le secteur textile-habillement-cuir (THC). Mais de très nombreux secteurs sont aussi concernés, notamment ceux de l’environnement.

Selon les ONG et les syndicats, le socle minimal devant figurer dans ce type de code, est constitué par les huit normes fondamentales de l’organisation internationale du travail (OIT) : le droit d’association et de négociation, le salaire minimum, la limitation du temps de travail, l’interdiction du travail forcé et du travail des enfants[3], la discrimination, la sécurité et l’hygiène.

 

Le label social est un moyen de communiquer des informations sur les conditions sociales qui entourent la fabrication d’un produit ou la prestation d’un service. Il peut figurer sur le produit ou l’emballage ou être mis en évidence dans le magasin ou la vitrine du détaillant. Il s’adresse aux consommateurs et aux partenaires commerciaux potentiels[4]. Le label garantit par exemple que les normes fondamentales du travail ont été respectées dans la fabrication du produit. La mise en place du label est la seconde phase, après celles des codes de conduite[5].

La délivrance d’un label signifie qu’une norme a été vérifiée et certifiée dans l’ensemble des unités de la chaîne de production. Par ailleurs la valeur d’un label social repose notamment sur deux facteurs, le nombre des droits fondamentaux qu’il garantit et la rigueur de la certification sur laquelle il repose. “L’objet premier de la certification est de garantir par l’intervention d’un organisme tiers, la conformité d’un produit, d’un service ou d’une organisation à un référentiel normatif”[6] .

Dans ce but il existe des organismes de normalisation nationaux et internationaux qui créent les normes, des organismes d’audit pour certifier les entreprises au niveau de ces normes et des organismes d’accréditation qui accréditent les organismes d’audit sur la base d’une norme spécifique. Le SAI (social accountability international) aux Etats- Unis à ainsi élaboré la norme SA 8000 sous une forme comparable aux normes ISO mais dans le domaine des normes fondamentales du travail[7] .

A long terme, les codes, les labels et la certification pourraient éventuellement concerner les conditions de travail dans les pays industrialisés, dans la mesure ou les NFT ne s’avèrent pas systématiquement appliquées, cependant actuellement ils ne concernent quasiment que les PED. A l’origine, les codes de conduite n’étaient pas des instruments issus du militantisme citoyen. Les premiers ont été créés par les acteurs économiques. A la suite des actions de boycott, les codes se sont véritablement développés dans les années 80-90, sous la pression des ONG[8]. De plus les échecs de la mise en oeuvre des clauses sociales par les Etats ont poussé les ONG à développer des moyens d’actions, tel les codes, qui soient à leur portée et pas seulement de l’ordre de la revendication. Les codes s’inscrivent aussi dans le développement croissant des procédures de normalisation internationale, du type des normes ISO 9000, 14000...

C’est donc à la convergence de plusieurs courants -l’éthique d’entreprise, la normalisation technique, les législations internationales du travail, les clauses sociales et les boycotts- que se construisent les codes. Au-delà de la dimension technique des codes, on observe qu’ils sont au cœur d’une lutte autour de la régulation de l’orientation politique du travail. En effet à l’origine les codes étaient pour les acteurs économiques privés, une manière d’anticiper sur la régulation par les pouvoirs publics. Ils sont à présent une tentative d’introduire une régulation publique et citoyenne mais peuvent devenir des instruments d’une régulation privée dominée par les acteurs économiques dans laquelle les grands absents seraient les pouvoirs publics. Pour les acteurs sociaux les codes restent néanmoins une tentative de remédier en partie à la carence du pouvoir judiciaire au plan international, en matière de lois du travail. Ils redonnent du sens, à l'activité législative de l'OIT concernant les normes fondamentales du travail. Ils sont un des remèdes contre la disparition des repères au plan international, “cette situation d’anomie aiguë décrite par B. Badie, qui gagne l’ensemble du corps social[9] .

 

 

 

3. LES POUVOIRS et les modes DE RÉGULATION DU TRAVAIL

 

Afin de pouvoir analyser de manière à la fois fine et claire l’action des différents codes et des acteurs qui interviennent dans la transformation des conditions de travail, il est nécessaire de définir le concept de régulation en matière sociale, ainsi que ses différentes formes. Nous la définirons comme la décision de créer ou la décision d’appliquer des règles, des normes ou des principes, par des acteurs ou des institutions donc “l’action subit les pressions et les contraintes des structures historiques, mais qui ne sont pas déterminées mécaniquement”[10], COX définissant les structures historiques comme une configuration particulière de trois forces fondamentales : forces des idées, forces des institutions (composées notamment des forces sociales) et forces matérielles. Ainsi la co-régulation sociale (le travail étant une composante du social) implique une régulation entre deux ou trois des acteurs que sont les pouvoirs publics, les acteurs sociaux et les acteurs économiques privés.

 

Il s’agit de distinguer aussi les différents pouvoirs de régulation. Sur la base de la théorie de la séparation des pouvoirs (législatif, judiciaire et exécutif) décrite par Montesquieu dans “De l’esprit des lois” [11], nous pouvons dégager trois formes de régulations distinctes : le pouvoir de régulation par l'orientation, le pouvoir de régulation opératoire et le pouvoir de régulation par la sanction.

 

3.1.Pouvoir de régulation par l’orientation

 

Le pouvoir législatif a une fonction d'orientation dans la mesure ou ses membres votent les lois et notamment les lois d'orientation. Sa tâche est de décider des règles, des cadres dans lesquels les deux autres pouvoirs pourront s'exercer. C'est le pouvoir de régulation par l’orientation par l'Etat ou par les citoyens notamment. En effet les mouvements citoyens proposent et font pression pour de nouvelles idées, de nouvelles normes visant à remédier aux situations d’anomie sociale[12] .

 

3.2.Pouvoir de régulation par l’opération

 

Le pouvoir exécutif, comme son nom l'indique, a pour fonction d'exécuter ou de faire exécuter les décisions prises par les deux autres pouvoirs. L'ensemble de ces tâches exécutives (réaliser ou diriger des projets concrets sur le terrain, services publics, inspection du travail) se rapprochent donc de la fonction d'opération, consistant à mettre en oeuvre de manière opérationnelle les décisions de l'Etat. Nous la qualifierons de régulation opératoire. La dimension régulatrice manifeste la dimension dynamique et adaptative de cette fonction opératoire, face aux réalités empiriques changeantes. Par exemple, lorsque la Banque centrale européenne injecte des capitaux sur le marché des changes pour stabiliser le cours de l’Euro, elle accomplit une action de régulation opératoire. Ce n’est ni une sanction, ni une orientation, elle exécute simplement des règles fixées par des orientations établies préalablement.

En ce qui concerne l’inspection du travail, celle-ci doit faire exécuter les règles et les lois votées par les régulateurs de l'orientation, vérifier qu'elles soient bien appliquées et lorsque cela s’avère nécessaire, saisir la justice pour faire sanctionner les infractions. Ainsi elle régule le travail par l'opération, par l’exécution. Mais dans la mesure où cet organisme agit notamment au service de la justice et qu’elle dispose aussi du pouvoir d’infliger des avertissements et la capacité de stopper le travail immédiatement, elle dispose donc aussi en partie du pouvoir judiciaire. Les sociétés d’audits, les ONG exercent à présent une régulation opératoire lorsqu’elles vérifient les conditions de travail et viennent concurrencer ou pallier les carences de l’inspection du travail.

 

3.3 Pouvoir de régulation par la sanction et l’incitation

 

     3.3.1 Pouvoir de régulation par la sanction

 

     Quant au pouvoir judiciaire il a pour fonction de décider des sanctions que subiront les individus qui ne respectent pas les lois fixées par le pouvoir législatif et ceux qui tentent de s'opposer illégalement aux actions et aux décisions du pouvoir exécutif. Il a aussi pour fonction de décider des sanctions contre les représentants du pouvoir exécutif et législatif qui ne respecteraient pas les lois du pays. Dans le cadre des lois et des décisions qui sont prises par le pouvoir législatif et exécutif, le judiciaire doit faire en sorte de sanctionner le non-respect des règles. Cette fonction de régulation peut donc être la qualifiée de régulation par le judiciaire. Cependant lorsque ce n’est pas un tribunal qui assure cette fonction de sanction, nous ne pouvons la qualifier de régulation judiciaire et nous devons la dénommer régulation par la sanction. Ainsi la régulation par la sanction se révèle une catégorie plus large qui englobe les acteurs publics et privés.

 

Il nous faut aussi distinguer la régulation par la sanction forte ou faible, publique ou privée. Les critères qui les différentient sont donc principalement :

     - L’emprisonnement ou non, (mais les Etats, les personnes morales ne sont pas concernées) ;

     - La dimension économique de la sanction ou non, (sanction financière ou seulement contre l’image publique ou les valeurs affichées par l’entreprise) ;

     - Le degré d’incertitude de l’exécution de la sanction économique ou non, (le boycott sera-t-il suivi? Quelles seront les conséquences de la non-délivrance du label, le non-renouvellement d’une certification, ou d’une campagne nuisant à l’image d’une entreprise ?).

      - Ainsi que d’autres types de sanctions tels que la rupture des relations (professionnelles, associatives...), la privation de liberté et de droits (d’expression, de participation, d’affiliation...) au sein de certaines organisations...

 

     3.3.2 Pouvoir de régulation par l’incitation

 

     Chaque fois qu’un acteur obtient un gain (un bonus), économique, moral, humain, social etc. du fait de sa mise en conformité avec une règle, nous sommes en présence d’une régulation par l’incitation, par exemple l’abaissement des droits de douane pour les entreprises respectant les normes fondamentales du travail des travailleurs (régulation incitative publique). Dans le cas des acteurs privés, une entreprise qui obtient une certification, un label pour ces produits obtient un avantage concurrentiel par rapport aux autres acteurs, c’est donc une régulation incitative.

 

3.4 Les modes de régulation : co-régulation arbitrale ou participative, simultanée ou différée

 

Nous définirons la co-régulation sociale comme un compromis temporaire entre les autorités de régulation et les régulateurs semi-autonomes, chacun étant partiellement déterminé par les structures historiques. Les régulateurs semi-autonomes sont qualifiés ainsi car ils sont susceptibles d'être contraints par l'autorité de régulation qui disposent du pouvoir de décision finale. Enfin pour obtenir une compréhension plus précise du pouvoir au sein de la co-régulation (ou régulation démocratique), il convient d’en spécifier aussi les différentes formes : le pouvoir d’arbitrage des autorités de régulation (exercé par les pouvoirs publics traditionnellement, mais de plus en plus souvent par des instances privées) et le pouvoir participatif, de la régulation semi-autonome ou participative (traditionnellement les acteurs sociaux et économiques).

Au plan temporel il s’agit de discerner une co-régulation simultanée et une co-régulation différée. La simultanéité produit une régulation des trois acteurs dans le même temps, comme dans le cas des négociations tripartites. La régulation différée, à l’inverse, laisse se développer la régulation semi-autonome et dans un second temps si les négociations entre acteurs sociaux et économiques n’ont pas abouti, les pouvoirs publics (les autorités de régulation) viennent arbitrer le litige afin de trancher en fonction de l’intérêt général de l’ensemble du peuple ou de l’intérêt des citoyens les plus faibles.

 

 

4. La légitimité des acteurs de la régulation du travail

 

Du fait de la mondialisation on assiste à une crise de l’Etat, comme s’il avait perdu son identité. Se pose alors “un problème de régulation” affirme Habermas qui souligne la nécessité de la légitimité d’une organisation (l’Etat) pour son activité économique et sociale notamment[13] . La question centrale de la légitimité dans le cadre de la régulation du travail est donc celle-ci : qui sont les acteurs qui disposent de la légitimité pour réguler par la sanction, la vérification (opération), la normalisation (orientation) les conditions de travail dans les entreprises? Est-ce l’inspection du travail, les syndicats, les ONG ou encore les sociétés d’audits? Cependant les définitions de la légitimité sont souvent vagues : “Ce qui est fondé en droit, en raison ou en valeur est légitime »[14] ou “se dit en général des choses fondées sur un droit ou une raison qu’on ne pourrait violer sans injustice ou déraison”[15].

 

La définition d’IHI est à la fois plus précise et plus étroite : “un pouvoir peut être considéré comme légitime lorsque ses actions apparaissent conformes aux principes que le groupe sur lequel il s’exerce accepte et reconnaît comme siens”[16] . Cependant “la légitimité reste introuvable. Le concept de légitimité paraît simultanément irrécusable et relatif. On ne voit pas au nom de quoi on pourrait justifier l’exercice d’un pouvoir que nous ne considérons comme légitime (...), mais il est tout aussi impossible d’accepter pour vraie cette légitimité et d’en faire un fondement incontestable du pouvoir”[17].

 

Néanmoins même si la légitimité reste relative, elle reste nécessaire pour les acteurs qui ont besoin de faire reposer leur action sur des principes les plus légitimes possibles. Les différentes formes de légitimation qui seront proposées resteront donc relativement subjectives, puisqu’elles tentent simplement de définir les représentations des acteurs et de l’opinion publique en matière de régulation du travail. Nous n’avons par ailleurs pas la prétention d’être exhaustif, car il s’agit d’en extraire quelques unes parmi une multitude existante.

 

Dans le but de servir l’intérêt général, sur la base des trois grandes formes de régulation (l’orientation, la sanction et l’opération), chacune des trois grandes catégories d’acteurs revendique des légitimités de nature différente.

 

4.1.Légitimité des pouvoirs publics

 

4.1.1.Légitimité par l’indépendance économique

 

Les pouvoirs publics disposent d’une légitimité fondée notamment sur le fait qu’ils sont indépendants économiquement, puisque les actions qu’ils entreprennent sont financées par un prélèvement sur la collectivité et non pas sur les entreprises ou les individus qu’ils contrôlent. L’inspection du travail est une des instances publiques qui disposent de cette légitimité dans le cadre de la régulation par la vérification ou par la sanction.

 

4.1.2.Légitimité élective et démocratique

 

Selon G. FERRERO[18] quatre principes fixent l’ordre du pouvoir, de sorte que sa légitimité peut être héréditaire, aristo-monarchique, démocratique ou élective. En effet dans toutes les instances d’orientation de la régulation, les pouvoirs publics disposent de la légitimité élective et démocratique (du moins en partie), dans la mesure ou les élus de l’exécutif qui dirigent les pouvoirs publics ont été élus par la population. Par conséquent le gouvernement représente théoriquement le peuple, qui en quelque sorte lui délègue temporairement une partie de sa souveraineté. Cependant si la majorité des organismes publics tel que les parlements et les administrations publiques nationales ou l’inspection du travail relèvent de cette légitimité, certains organismes tels le FMI ou la Banque Mondiale ont conquis beaucoup d’indépendance et de distance avec les gouvernements élus et disposent par conséquent de moins en moins de cette forme de légitimité élective et démocratique conférée aux pouvoirs publics. De même lorsque l’inspection du travail est corrompue ou n’est pas en mesure de protéger les travailleurs, elle perd aussi une partie de cette légitimité.

 

4.2.Légitimité des acteurs économiques privés

 

4.2.1.Légitimité par la capacité productive de biens et services

 

Les acteurs économiques privés disposent de capacité productive. Or la capacité à agir, à exécuter (régulation opératoire) est un pouvoir qui confère une certaine légitimité, dans la mesure ou celui qui le détient devient un partenaire incontournable en matière de régulation sociale. La capacité matérielle des grandes sociétés d’audit de répondre à la demande des entreprises concernant la vérification des conditions de travail en est un exemple. Or les acteurs sociaux ne disposent pas ou relativement peu de cette capacité. De plus si nous prenons l’exemple d’une association, plus elle produit, plus elle peut vendre sa production et plus elle perd de sa légitimité par l’indépendance économique.

 

4.2.2.Légitimité par l’efficacité productive

 

Les acteurs économiques privés (les cabinets d’audits, les entreprises) semblent disposer dans l’opinion d’une légitimité reposant notamment sur leur efficacité productive en matière de biens et services, c’est-à-dire leur capacité à produire avec une forte productivité. Celle-ci a fait ses preuves au sein des économies capitalistes libérales, malgré de nombreuses lacunes dans d’autres domaines.

 

4.2.3.Légitimité participative des acteurs économiques privés

 

En Occident particulièrement, la légitimité traditionnelle (Weber) du processus démocratique s’avère d’autant plus forte que les acteurs concernés y participent. Dans ce cas, elle est qualifiée de démocratie participative et peut être observée dans le domaine politique, social ou économique. Par conséquent les acteurs économiques privés retirent et revendiquent cette légitimité par le seul fait de participer au processus de décision (régulation d’orientation), dans la mesure où cela favorise la démocratie participative.

 

La participation à la réalisation, à l’exécution (régulation opératoire) s’avère être aussi une forme de la légitimité participative. En effet la réussite d’une action notamment économique, suppose la participation concrète des salariés, des experts (légitimité par l’expertise), des acteurs du terrain dans la mise en oeuvre du projet. Nous pouvons donc distinguer au moins deux formes de légitimité de cette nature, la légitimité participative par l’orientation et par l’opération.

 

4.3.Légitimité des acteurs sociaux

 

     4.3.1.Légitimité participative

 

     En République, chaque citoyen en tant que membre du peuple souverain détient légitimement le droit de participer aux affaires de la cité. La légitimité participative est donc un droit et une nécessité pour les citoyens. Il en est de même des mouvements de citoyens et de l’ensemble des acteurs sociaux (associations, ONG, syndicats...). Une démocratie qui se limiterait à la représentation, au droit de vote ne serait pas complète. C’est pourquoi la participation aux décisions (d’orientation, de sanction, d’opération), même si elle ne permet pas encore la mise en œuvre d’une démocratie idéale est une condition réclamée légitimement par les acteurs sociaux.

 

     4.3.2.Légitimité par leur capacité d’alerte

 

     Quant à la légitimité des associations citoyennes (donc à vocation non économique), elle réside essentiellement dans le fait qu’elles sont aujourd’hui la voix des groupes de la population en situation difficile ou qu’elles mettent en lumière des enjeux sociaux majeurs (écologie, santé, exclusion...). C’est donc par leur capacité à alerter la société, ou au minimum à informer des problèmes existants, qu’elles acquièrent leur plus forte légitimité. Un bon exemple a été le cas de l’AMI (Accord multilatéral sur l’investissement) dans lequel ce sont les ONG qui ont alerté les députés qui n’étaient ni informés, ni conscients des conséquences de la signature d’un tel accord.

 

4.3.3.Légitimité par l’indépendance économique (leur vocation non lucrative)

 

Les mouvements citoyens revendiquent cette légitimité surtout lorsqu’ils ne sont financés que par leurs propres adhérents. Cependant à la différence des pouvoirs publics, cette forme de légitimité est moins forte pour les acteurs sociaux. En effet par leur nature, il s’avère toujours difficile de différencier les associations à vocation citoyenne de celles à vocation économique (les BINGOS) [19] d’autant plus qu’elles sont souvent financées par les pouvoirs publics, même partiellement. Ainsi plus elles bénéficient de subventions publiques ou même privées, plus elles perdent en indépendance vis-à-vis de leurs créanciers et moins elles sont susceptibles de revendiquer cette forme de légitimité.

 

En résumé, au service de l’intérêt général, on observe ainsi des conflits entre acteurs portant sur :            

  - la légitimité élective (des pouvoirs publics dirigés par les élus) contre la légitimité de la représentation par la participation (acteurs sociaux et acteurs économiques privés) ;

  - la légitimité des acteurs dépendants économiquement (acteurs économiques privés) contre ceux plus indépendants économiquement (acteurs publics et sociaux) ;

  - la légitimité par l’efficacité et la capacité productive des biens ou des services (acteurs économiques privés) contre la moindre efficacité et capacité productive des acteurs sociaux d’une part ; d’autre part, les partisans du libéralisme considèrent que les organismes publics sont aussi limités dans leur efficacité productive.

Ainsi si les avis concernant la légitimité par l’efficacité productive restent plus contrastés, la capacité productive de biens et services paraît apporter une forte légitimité aux acteurs économiques privés.

 

C’est donc par la tension constructive entre ces trois catégories d’acteurs reposant sur différentes légitimités (légitimité élective/participative et légitimité productive/indépendance économique), que la régulation du travail conjugue efficacité et équité en matière d’orientation, de sanction et d’opération.

 

Néanmoins, comme nous l’avons évoqué, la légitimité se fonde le plus souvent sur un accord général de l’opinion durant une période historique définie. Même si elle repose sur l’observation d’actions concrètes, elle reste souvent relativement indépendante des résultats réels des acteurs et de leurs actions du moins à moyen terme. Cependant elle reste nécessaire pour légitimer justement les acteurs et leurs actions, particulièrement en matière de régulation du travail.

 

 

 


 

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

Thierry Brugvin

EHESS Paris

Thierry.brugvin@libertysurf.fr

 

        Publié dans Economie et Humanisme,

Janvier 2002

 

 

 

Les codes de conduite:

un instrument à double tranchant

 

 

 

 

Y-a-t-il des alternatives au boycott des entreprises? Les codes de conduites,  pourraient en être une, car iIs sont des outils concrets de participation citoyenne, visant à réguler l’activité des sociétés transnationales (STN). Ils sont aussi un moyen de remédier aux carences des régulations[1] par les Etats et les organisations internationales. Pourtant  la majeure partie des organisations citoyennes ne souhaite pas se substituer, aux pouvoirs publics nationaux et internationales, mais au contraire les encourager à mettre en oeuvre des dispositifs juridiques contraignants.

 

 

La dimension opérationnelle des codes

 

Il existe différents types d’instrument éthique, qui ont pour caractéristiques communes d’exposer la politique, les normes, les valeurs ou les règles que l’organisation s’engage à suivre.

Samuel Mercier[2] distingue l’énoncé de valeurs, le credo, le projet et le code éthique. Les codes de conduite appartiennent à cette dernière catégorie. Ils sont plus structurés, plus détaillés et formalisent l'ensemble des règles et devoirs. Mais 80 % d’entre eux[3] sont ne sont pas munis de référentiel[4]. 

Or la présence et la précision de ce dernier figure parmi les différents critères qui confèrent aux codes leur caractère opérationnel. Mais s’y ajoute notamment la référence aux conventions collectives existantes, à la législation nationale et aux conventions internationales.

Enfin les codes différents en fonctions de leur domaine d’intervention: environnement, transport, alimentation, droits de l’homme, des travailleurs, etc... Dans le cadre de cet article nous examinerons à titre d’exemple, un des dispositifs les plus emblématiques :  les codes de conduites et les labels[5] sociaux destinés à protéger les conditions de travail et de salaires des travailleurs, dans le secteur textile-habillement-cuir (THC).

Selon les ONG et les syndicats, le socle minimal, qui doit figurer dans ce type de code,  sont les 8 normes fondamentales de l’organisation internationale du travail (OIT)[6], avec notamment le droit d’association et de négociation, le salaire minimum, l’interdiction du travail forcé et du travail des enfants...

 

 

 

 

 

 

 

Origine des codes de conduite

 

A l’origine les codes de conduite n’étaient pas des instruments issus du militantisme citoyen. Les premiers ont été crée par les entreprises à la fin des années trente et visaient  les activités publicitaires. Dans les années 60, 70, ils ont connu un nouvel essor, ils portaient sur les pratiques de corruption, les trusts et la gestion interne du personnel.

A la suite des actions de boycott, les codes se sont véritablement développés, dans les années 80, 90, sous la pression des ONG. C’est pour cette raison notamment qu’en 1998, Levis, fut la première entreprise dans la confection, à adopter un code de conduite.

De plus les échecs de la mise en oeuvre des clauses sociales par les Etats ont poussé les ONG à développer des moyens d’actions, tel les codes, qui soient à leur porté, sans être seulement de l’ordre de la revendication.

En effet ils offrent la possibilité, de remédier en partie à la carence du pouvoir judiciaire au plan international, en matière de lois du travail. Ils redonnent du sens, à l'activité législative de l'OIT concernant les normes fondamentales du travail. Ils sont un des remèdes contre la disparition des repères au plan international, “cette situation d’anomie aiguë décrite par B. Badie, qui gagne l’ensemble du corps social”.[7]

 

Les codes s’inscrivent aussi dans le développement croissant des procédures de normalisation internationale, du type des normes ISO 9000, 14000...  La norme SA 8000[8], est actuellement le code de conduite portant sur la responsabilité sociale qui est le plus opérationnel et rigoureux. Cependant il est l’objet de critiques, dans la mesure ou il souffre de certaines limites, notamment sur le système de traçabilité des produits.

Or c’est un des facteurs clés de la réussite du contrôle des codes. Pour labeliser un produit de manière fiable, il est nécessaire que tous les sous-traitants qui auront participé à sa réalisation, puissent être  contrôlés.

 Pour parvenir à cet objectif, un document précisant au minimum le parcours du produit à travers la chaîne des sous-traitants est indispensable pour qu’un contrôle puisse être réalisé.

Théoriquement chaque entreprise, ayant pris une part dans la confection du produit doit avoir reçue une certification, pour que celui-ci obtienne un label garantissant le respect des normes sociales ou environnementales.[9] Mais dans le secteur THC, on estime qu’en moyenne un distributeur,  travaille directement ou non,  avec près de 65000 fournisseurs[10]. C’est pourquoi cette “sous-traitance en cascade” complique extrêmement le processus de certification d’un produit.

         Cependant, parmi les différents systèmes de certification, la norme SA 8000, permet de certifier un site de production et non pas un produit. Il est donc tentant pour les entreprises de tenir un discours marketing ronflant, sur la qualité sociale de leur production, en se contentant de certifier, le ou les sites situés en fin de chaînes. Or cela ne donne aucune garantie fiable pour le produit.

         Mais plus encore que les types de procédures, l’élément le plus fondamental de la certification est l’accord de l’entreprise pour un contrôle indépendant. Cela signifie que l’auditeur ne doit pas appartenir  à l’entreprise et que ses intérêts (financiers, politiques...)  ne doivent pas être liés à ceux de l’entreprise, qui cherche à obtenir une certification.

C’est donc la  première étape indispensable, pour garantir l’objectivité de la certification. Or un organisme d’audit est rémunéré par l’entreprise qu’il certifie, alors que l’inspection du travail, ne l’est pas. Elle est donc théoriquement plus indépendante, mais faut-il encore qu’elle existe et qu’elle ne soit pas corrompue.

 

 

 

 

 

 

 

 

Les ONG européennes et les codes de conduites

 

Les ONG, sont les principales acteurs de la mise au point des codes. Depuis 1998, la Clean Clothes Campaign (CCC), (campagne pour des vêtements propres)  fait figure de pionnier en Europe, tant du point de vue de la réflexion sur les procédures de certification, que du nombre des acteurs impliqués : elle fédère des collectifs  d’ONG, de syndicats et d’association de consommateurs, dans plus de 11 pays d’Europe). Le code de conduite qu’elle défend concerne le respect des normes fondamentales du travail dans le secteur textile-habillement-cuir (THC).

     Cependant sur le terrain, la CCC et le collectif français, de l’Ethique sur l’Etiquette, qui en est membre, en sont encore au stade de l’expérimentation. Ce dernier  étudie avec Auchan depuis 1998, un système de labelisation.

     Or dans le domaine du textile, la traçabilité est très complexe.  Cela explique en partie,  leur retard par rapport à des ONG comme Max Havelhaar, qui en est déjà au stade de la commercialisation, au moyen d’un label social dans plusieurs grandes surfaces françaises. Une des raisons réside dans le secteur de production choisi. Produire par exemple du café, nécessite un nombre très limité de lieux de production, donc l’audit est simplifié, à l’inverse de l’industrie THC.

 

 

La valeur juridique des codes

 

Néanmoins ce type de négociations, basé sur les codes et les labels, entre les ONG et les distributeurs, se limitent au champ de la régulation privée. Dans le domaine des régulations publiques, On observe une absence du pouvoir judiciaire au plan national et international, concernant notamment les activités des STN dans les PED. En effet quand les conventions internationales du travail ont été ratifiées et qu'elles ne sont pas appliquées aucune instance ne décide de sanctions. De plus les STN n’existent pas dans le droit international, les Etats ne connaissent que des firmes nationales, suivant la localisation de leur siège social.

Dans la mesure ou la pression exercée par les codes est limitée, certaines ONG préfèrent explorer la voie judiciaire. Pour  intenter un procès à une STN, de nombreux critères sont à examiner: le siège social de celle-ci, le degré d’appartenance de la filiale incriminée, la nationalité du plaignant, le lieu de l’exaction, la législation du pays a prendre en considération...

Aujourd’hui les tribunaux nationaux, n’ont que très exceptionnellement les moyens de sanctionner une FMN ou une personne pour des actions commises à l’étranger. On relève néanmoins quelques cas qui montrent que cette situation évolue. La juridiction belge punit à présent le tourisme sexuel. Dans le cadre de la législation en vigueur, dans l’Etat de Californie, les fabricants sont responsables de certaines violations de la législation du travail que commettent  leurs sous-traitants lorsque ceux-ci ne sont pas agrées par l’Etat. Grâce à cette loi des procès sont en cours contre Shell, Total et Unocal.

Afin d’échapper à l’hétérogénéité juridique entre Etats, certaines ONG et certains juristes proposent la création d’un tribunal international économique et social, aux Nations Unis. Ils souhaitent par ailleurs que les codes deviennent contraignants et fassent l’objet de sanctions. Car sans pouvoir coercitif, l'activité législative des agences de l’ONU, comme l’OIT, a un impact très relatif. Seul l’OMC, grâce à l’organe de règlement des différents, dispose d’un pouvoir de sanction. Cependant il ne concerne que les différents commerciaux entre Etats et n’inclue pas les normes sociales et environnementales. De plus sanctionner la non-application d’un code, n’est pas du ressort des pouvoirs publics, car il est pour l’instant considéré comme un instrument d’auto-réglementation d’ordre privé, volontaire et non contraignant.

 

Cela signifie qu’une entreprise, ne peut être contrainte par les pouvoirs publics, ni à adopter un code, ni à le faire appliquer. Si les pouvoirs publics décidaient d’agir par la contrainte, celle-ci pourrait prendre la forme d’une sanction, (par exemple l’augmentation des droits de douane) ou d’une incitation (baisse des droits de douane en cas de bonne conduite).

Bien que les codes aient un poids juridique faible, ils représentent par contre une relative avancée au plan de la responsabilité morale des STN. La ratification des conventions internationales relève des Etats, les STN n’ont donc pas a les signer. L’adoption d’un code, mentionnant ces conventions, engage donc plus directement leur responsabilité.

    Au plan juridique, la non-application du code peut être assimilée à de la publicité mensongère et à un instrument de concurrence illégale. De plus, sous certaines conditions, un code adopté  “au sein du règlement intérieur, peut-être considéré comme un acte réglementaire de droit privé.”[11]

 

 

 

 

Vers une régulation internationale privée ou publique ?

 

Concernant le pouvoir contraignant des codes (sanction par les autorités publiques), on observe deux types d’opinion quant à la finalité des codes, parmi les ONG et les syndicats. Une partie estime que la régulation privée par les citoyens est suffisante, c’est aussi l’opinion des STN.

Les autres considèrent au contraire que ce n’est qu’un premier pas. Ils estiment que si les codes ont actuellement un caractère volontaire et non contraignant, c’est seulement parce qu’ils n’ont pas la possibilité d’exercer cette contrainte vis à vis des STN. Lorsqu’ils se sont engagés dans leur promotion, c’était dans le but de compenser le manque de régulation des  pouvoirs publics nationaux et internationaux et de leur montrer la voie pour qu’ils fassent appliquer les lois et conventions existantes.

Dans cette perspective en  janvier 1999, la CCC européenne est parvenue à faire voter par le parlement européen, la résolution Howitt. Elle demande à la commission européenne de créer un code de conduite européen modèle et  de se doter de mécanisme de surveillance.

Mais c’est une victoire partielle aux yeux des acteurs les plus radicaux, car cette résolution, même si elle était mise en oeuvre par la commission, resterait un dispositif non contraignant, dans le champ de la régulation privée.

A la même période, au sommet de Davos, Kofi-Annan, le Secrétaire Général des Nations-Unies a proposé aux représentants du monde des affaires de mettre en oeuvre le Global Compact. Ce sont 9 principes destinés à protéger les droits de l’homme, des travailleurs et de l’environnement. Cet instrument  s’apparente à un code de conduite, mais il reste très vague, ne propose aucun système de contrôle et n’est pas contraignant.

De nombreuses ONG, tel Corpwatch ont donc émis des protestations. Elles considèrent que le rôle des organisations internationales, n’est pas de proposer aux acteurs privés (société civile et entreprises), de veiller entre eux à la mise en oeuvre de ces droits, mais que la fonction des pouvoirs publics est de contrôler, voir de sanctionner leurs violations.

Depuis le lancement du Global Compact, on observe donc une sorte de retournement de la situation. Certains citoyens qui ont travaillé à la promotion des codes, ont soudain l’impression cet instrument se retournent contre leur objectif final, qui est de parvenir à terme à des dispositifs contraignants exercés par les autorités publiques.

Dans la mesure ou les pouvoirs publics internationaux, font la promotion du Global compact, elles encouragent la régulation privée, au détriment de régulations publiques contraignantes, qu’elles pourraient légitimement mettre en oeuvre. Les plus optimistes pourront penser à l’inverse, que c’est simplement une « stratégie des petits pas », qui est mis en œuvre par l’ONU, afin d’introduire progressivement un contrôle sur les STN, par les pouvoirs publics. Mais dans le contexte politique mondial néo-libéral actuel, cela reste peu probable.

 

Quelques soit l’orientation politique, qui sera suivie, on observe qu’à ce jour, les codes de conduites, ne sont pas parvenus à remplacer efficacement l’inspection du travail par les pouvoirs publics, au sein des entreprises. Si on examine les résultats concrets des codes, sur les conditions de travail dans le THC, ils restent encore peu convaincants. Pour la majorité des STN actuellement, les codes ne sont qu’une déclaration sans application réelle, destinée à apaiser les pressions citoyennes. Tant qu’une vérification indépendante et sérieuse ne sera pas mise en oeuvre les codes resteront donc des simples instruments au service du marketing.[12] En ce qui concerne les quelques entreprises qui les appliquent véritablement, on observe qu’elles bénéficiaient auparavant de conditions de travail supérieures à la moyenne. Pour ces dernières les codes n’ont donc été que partiellement  facteurs de progrès.

Enfin si l’usage des codes se répandait, ils pourraient devenir un facteur de renforcement de la concurrence au détriment des entreprises les plus faibles. Seules les plus puissantes ayant les moyens de financer les coûts de la certification. De plus celles qui obtiendraient un label social, pourraient doper leur vente aux détriments des autres.

 

L’impact des actions citoyennes en faveur d’une régulation des STN, par le biais des codes de conduite, dépend donc essentiellement du contexte politique global. Dans une situation ou les organisations internationales, ne sanctionnent pas les violations des STN, les initiatives émanant des ONG, permettent de palier au manque de régulation globale. Mais si  les pouvoirs publics se contentent des régulations privées,  alors elles s’éloignent de l’objectif des ONG les plus fermes travaillant sur les codes, qui sont favorables à des régulations publiques internationales contraignantes.

L’essor des codes de conduites se situe donc à la croisée des chemins, entre régulation et dérégulation. Si les politiques de dérégulation l'emportent, les codes pourraient servir, à rogner sur les conventions collectives existantes, à évincer l'Etat et les syndicats dans l'application des normes du travail. Cela s’inscrit plus globalement dans la théorie de la gouvernance globale, qui se propose de restreindre le pouvoir des gouvernements[13] au profit de régulation des entreprises par la société civile (lobbies industriels y compris). A l'inverse les codes de conduites, sont aussi l'espoir pour les mouvements sociaux transnationaux, qu’une régulation démocratique de l'économie mondiale est possible, notamment dans les domaines du travail, de l’environnement et du commerce international.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Il existe différentes définitions du concept de REGULATION, dans le cadre de cet article nous la définirons comme “ensemble de règles (c’est à dire la décision de créer une règle, ou la décision d’appliquer une règle(selon Jean Daniel Reynaud (1997), qui permette à un système de s’adapter aux circonstances en maintenant ses principes généraux directeurs.”

[2]MERCIER SAMUEL, L’Ethique dans les entreprises, La découverte & Syros, Paris, 1999.

[3]Organisation Internationale des Employeurs: Manuel des employeurs sur le travail des enfants, OIT, Genève, 1998.

[4]LE REFERENTIEL: C’est un document technique définissant précisément les modalités de contrôle des normes spécifiées dans le code de conduite. Sans référentiel, l’application d’un code ne peut être vérifiée, il perd donc une grande partie de sa validité.

[5]Le label social est un moyen de communiquer des informations sur les conditions sociales qui entourent la fabrication d’un produit ou la prestation d’un service. Il peut figurer sur le produit ou l’emballage ou être mis en évidence dans le magasin ou la vitrine du détaillant. Il s’adresse aux consommateurs et aux partenaires commerciaux potentiels.” BUREAU INTERNATIONAL DU TRAVAIL,  novembre 1998 ; Tour d'horizon des faits nouveaux dans le monde et des activités du Bureau concernant les codes de conduite,  GB.273/WP/SDL/1, 273e Session, Genève, BIT.

[6]L’ORGANISATION INTERNATIONALE DU TRAVAIL (L’OIT) est une agence de l’ONU. Sa fonction principale est de créer, puis de faire signer et ratifier par les Etats, les conventions internationales du travail. Mais elle n’a pas la capacité de sanctionner leur violation. Tout au plus  est-elle autorisée, à effectuer des enquêtes à les rendre publiques.

[7] BADIE Bertrand, SMOUTS Marie Claude, Le retournement du Monde, Sociologie de la scène Internationale, PUF, Paris, 1995, p124.

[8] La norme SA 8000 ( Social Accountability): elle est assimilable, à un code de conduite. Elle porte  sur les droits fondamentaux des travailleurs et est munie d’un référentiel détaillé. Cette norme a été mise au point par le SAI  (Social Accountability international), anciennement nommée CEPAA. SAI, Guidance document for social Accountability, Guidance 1998-III.

Le SAI a pour mission d’élaborer, de promouvoir et d'accréditer des organismes qualifiés, visant à réaliser des audits de la norme SA 8000.

 [9]OXFAM, La mode déshabillée, Orcades, Poitiers, 1999.

[10] Artisans du monde, Pour une mondialisation au service de l’homme, Paris, 1998.

[11]LE DAMANY Sylvie, JOLY-BAUMGARTNER Caroline, Ethique et commerce international, (in Cahiers Juridique et fiscaux de l’exportation), Editions du CFCE, n°2/2000, p322.

[12] DILLER Janet, Responsabilité sociale et mondialisation: qu’attendre des codes de conduites et des labels sociaux ?  Revue Internationale du Travail, Genève, BIT, Volume 138, 1999.

[13] A cet égard, le titre de l’ouvrage, de James ROSENAU, le chef de file des théoriciens de la gouvernance est évocateur : Gouvernance without gouvernment, Cambridge University Press, Cambridge, 1992.

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

 

 

 

Thierry BRUGVIN

Sociologue

thierry.brugvin@free.fr

 

 

LE ROLE DE L'OIT ET DE L'UNION EUROPÉENNE

vis à vis des codes de conduites

relatifs aux normes fondamentales du travail

 

                               In le commerce durable, IUED (Institut universitaire de Genève), 351 p, ouvrage collectif, IUED, 2000.

 

INTRODUCTION

En 1992 sous la pression des ONG américaines, la société transnationale (STN) Levis Strauss adoptait le premier code de conduite du secteur textile habillement cuir (THC), par lequel il s'engageait à respecter certaines normes fondamentales du travail.  (Sajhau 1997)

La même année la Clean Clothes Campaign en Hollande, réalisa le premier code de conduite européen du secteur THC. Ce nouvel instrument, s'est ensuite diffusé dans les autres secteurs de production, puis aux distributeurs.

Ce sont généralement de petits groupes de citoyens éclairés, qui font œuvre de pionniers, puis lorsque l'opinion commence à être sensibilisée à la valeur  de ce "combat" nouveau, alors seulement le monde politique tente d'accompagner ce mouvement.

Les attentes des promoteurs des codes de conduites sont parfois grandes vis à vis des autorités publiques, qu’elles soient nationales ou internationales. Ils attendent notamment de l'organisation internationale du travail (OIT) et de l'Union Européenne (UE), que celles-ci non seulement les aident dans leur travail de pionnier, mais parfois aussi qu'elles donnent une assise officielle au plan juridique et politique, aux codes de conduite.

Nous examinerons donc dans un premier temps, les attentes des ONG, des associations de consommateurs et des syndicats, trois types d'organisation de défense des travailleurs, ( ODT), vis à vis de l'OIT, dans quelle mesure celle-ci est-elle capable de satisfaire leurs souhaits et le mandat quelle a reçu de ses représentants concernant les codes de conduite.

Puis nous observerons l'implication de l'Union Européenne et de certaines de ses directions au regard des codes, afin de savoir quel type de soutien elle leur apporte. Nous verrons comment s'est progressivement élaborée l'IEPCE, une coordination européenne des différents promoteurs des codes, parrainée par l'UE et associant à la fois les organisations de défense des travailleurs, les employeurs et les pouvoirs publiques.

 

L'ORGANISATION INTERNATIONALE DU TRAVAIL 

ET LES CODES DE CONDUITE

 

Historique de l'OIT 

 

L'OIT fût créée en 1919, lors de la conférence de la paix, en même temps que vit le jour la société des nations. En 1946, L'OIT fut la première institution spécialisée qui naquit aux Nations-Unies. Elle a actuellement 174 Etats membres. Elle dispose pour la période 2000-2001 d'un budget de 467 470 000 $ et compte environ 1900 membres du personnel, 600 experts de mission et 40 bureaux implantés dans le monde.

Les codes de conduites reposent largement, sur de nombreux textes de lois et déclarations qui ont été conclues sur l’initiative de l'OIT et d'autres agences des Nations Unies. En voici les principaux :

- Les 182 conventions internationales du travail.

- La déclaration de Philadelphie de 1944, qui affirme clairement la primauté des objectifs sociaux dans la politique internationale. 

- La déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948.

- Les conventions internationales sur les droits civils et politiques et celles concernant les droits économiques, sociales et culturels du 16 déc. 1966. 

- Les deux ensembles de règles de conduites internationales - qui font le plus autorité- à l'intention des entreprises, à savoir la déclaration tripartite de principes concernant les entreprises multinationales et la politique sociale (OIT, 1977) et les lignes directrices à l'intention des entreprises multinationales (OCDE 1976). 

- La Convention sur la suppression de toutes les formes de discrimination envers les femmes du 18 décembre 1979. 

- La convention des Nations Unies sur les droits de l'enfant du 20 novembre 1989. 

- La déclaration du Sommet de Copenhague en 1995, pour la promotion des besoins sociaux et des droits fondamentaux.

- Le Global Compact, émit par Kofi Annan, Secrétaire Générale des Nations Unies, au cours du forum de Davos en 1999. Elle consiste en une série de 9 propositions destinées à servir de règles d'éthique dans les relations commerciales. (United Nations, 1999)

- La déclaration relative aux principes et droits fondamentaux de l'OIT du 17 juin 1998, qui a été adoptée à l'occasion de la Conférence Internationale du Travail.

Quatre droits sont donc considérés par l'OIT comme les plus essentiels pour les travailleurs :

1- La liberté d'association et la reconnaissance effective du droit de négociation collective.

2- L'élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire.

3- L'abolition du travail des enfants.

4- L'élimination de la discrimination en matière d'emploi et de profession.

On peut néanmoins s'interroger sur le caractère prioritaire de ces 4 droits. On considérait auparavant 3 autres droits, comme faisant aussi partie des plus fondamentaux. Ce sont le droit à un salaire minimum, le droit à une durée limitée de travail et le droit à une hygiène et une sécurité suffisante au travail. Ils sont d'ailleurs le socle de la plupart des codes de conduite liés aux conditions de travail.

En effet, ce n'est pas la facilité de mise en évidence des infractions ou de fixations de normes observables qui peut expliquer le choix de ces priorités, car il est au moins aussi difficile de faire la preuve des infractions, au quatrième droit (la non-discrimination), que pour les trois derniers, qui ne sont pas inscrits comme prioritaires dans la déclaration de juin 98.

 

 

Une nouvelle convention créée  par l'OIT

 

Parmi les normes de l'OIT, qui intéressent directement les codes de conduites figure la nouvelle convention n°182, de juin 1999, interdisant les pires formes de travail des enfants. Elle concerne notamment l'esclavage, le travail forcé, la servitude pour dette, le servage, la prostitution, la pornographie et des formes de travail dangereux.

Depuis la création de cette dernière convention, certains collectifs d'ONG, initiateurs d'un code de conduite, envisagent à présent de l'inclure à leur code afin de réduire le champ de la convention n°138, qui ne concerne que l'âge minimum au travail. 

Il y a en effet des collectifs d'enfants travailleurs en Asie, en Afrique, des ONG tel Enda-Tiers monde ou des chercheurs tel Michel Bonnet (Bonnet 1998), qui défendent le droit au travail pour les enfants, même s'ils souhaitent qu'il soit aménagé. 

Parmi les détracteurs de cette norme, il y a deux courants. Ceux qui ne sont pas informés qu'il est prévu un accompagnement, pour la mise en place de cette norme. On sait en effet que si des mesures d'accompagnement sont prévues dans le cadre des codes de conduite, les enfants ne risqueront pas d'être expulsé et sans travail.

Mais il y a aussi ceux qui le savent et qui craignent malgré tout, que les procédures prévues dans les codes n'y suffisent pas et n'aboutissent qu'a l'expulsion anticipée des enfants travailleurs, avant même que les employeurs ne soient directement impliqués dans un code. Mais le risque des campagnes d'opinions et des codes est qu'ils conduisent dans un premier temps à des réactions brutales des employeurs, qui expulseraient tous les enfants travailleurs, sans contrepartie et avant même qu'ils ne soient directement impliqués dans la mise en œuvre d'un code.

Ce n'est donc pas la limitation de l'âge et du type de travaux dans les codes qui seraient nuisibles en soit, mais les réactions excessives et préventives des employeurs.

L'interdiction du travail des enfants soulève donc de vives controverses, tant chez les travailleurs du Sud, que chez les consommateurs du Nord. Cela se révèle nuisible à la promotion et la mise en œuvre des codes et des labels, car ceux-ci reposent essentiellement à l'implication de ces derniers.

Il n'est donc pas certain que la limitation de la convention n° 138, par la convention n°182, suffira à désamorcer ce conflit. Faudra-t-il pour qu'il soit dépassé, faire preuve de plus de pédagogie vis à vis des consommateurs ou bien faudra-t-il utiliser la stratégie "des petits pas" préconisée par Patrick Itschert, le Secrétaire du FISL-THC, consistant à ne proposer que peu de normes dans les codes, mais qui fassent consensus, pour ensuite en ajouter progressivement de nouvelles plus audacieuses ? (Itschert 1998)

Cette stratégie impliquerait donc dans un premier temps, de supprimer des codes de conduite, la norme portant sur le travail des enfants, jusqu'à ce que les organisations de défense des travailleurs soient sûres que cela sera plus profitable que nuisible à ces enfants. Dans un deuxième temps, lorsqu'il sera certain que les campagnes pour l'interdiction du travail des enfants n'ont pas d'effets secondaires non maîtrisés, il serait alors possible d'inclure cette norme de nouveau.

 

 

 

 

L'organisation de l'OIT et son champ de compétence vis à vis des codes

 

L'OIT est la seule institution mondiale dont la politique et les programmes sont arrêtés par les représentants des employeurs et des travailleurs - les partenaires sociaux- sur un pied d'égalité avec ceux des gouvernements.

La conférence internationale du Travail se réunit une fois par an. Elle examine les problèmes sociaux et les problèmes du monde du travail, établit des normes internationales du travail et fixe les grandes orientations de l'organisation. Tous les deux ans, elle adopte le programme de l'OIT ainsi que son budget, financé par les Etats membres. Chaque Etat membre a le droit de se faire représenter à la conférence par quatre délégués, deux du gouvernement, un des travailleurs et un des employeurs.

Entre deux sessions de la Conférence, c'est le Conseil d'administration qui oriente les travaux de l'OIT, grâce à trois sessions par an. Le Bureau international du Travail (BIT) dont le siège se trouve à Genève, est le secrétariat de l'organisation. Il est dirigé depuis mars 1999, par le Chilien Juan Somovia. Le Bureau coordonne les activités de coopération technique et fait fonction de centre de recherche. Il est aidé dans sa tâche par des commissions sectorielles, des commissions d'experts. Des réunions régionales ont lieu périodiquement, afin d'examiner les questions relevant de problèmes plus locaux.

Par ailleurs le BIT, doit aussi assurer une fonction de médiatisation des normes qui ont été adoptées et inciter par différents moyens les pays à les ratifier et les appliquer. En ce sens c'est un soutien indirect aux codes de conduite portant sur les conditions de travail, dans la mesure où les normes de l'OIT forment leurs socles.

 

 

Le mandat du BIT vis à vis des codes de conduite

 

C'est essentiellement dans le cadre des activités sectorielles du service des activités industrielles, spécialisées dans le secteur THC- textile, habillement, chaussures- que les premières études sur les codes de conduite, ont été entreprises. Même à l'extérieur du BIT, le secteur THC, est à la pointe de la recherche sur les codes, du fait de la pression des ONG. Jean-Paul Sajhau qui est responsable du secteur THC au BIT a ainsi réalisé une étude dés 1997, sur les codes de conduite dans les industries THC. ( Sajhau 1997)

Mais dans un premier temps, le conseil d'administration s'était montré peu enclin à l'implication de l'OIT, dans la mise en œuvre des codes, notamment à cause de la résistance des représentants des employeurs.

Il s'est donc contenté jusqu’à présent d'examiner plus à fond le phénomène. Ainsi à la 270e session du Conseil d'administration, en novembre 1997, le Groupe de travail sur la dimension sociale de la libéralisation du commerce internationale a demandé au Bureau de "faire un large tour d'horizon des faits nouveaux dans le monde concernant les codes de conduite, le label social et d'autres initiatives émanant du secteur privé en rapport avec des questions sociales". C'est à Janelle DILLER, (Bureau International du Travail,  novembre 1998) spécialisée dans les questions juridiques, a qui est revenu de diriger la réalisation de ce rapport, de même que le suivant, un an plus tard pour la 274e session, du conseil d’administration, de mars 1999. (Bureau International du Travail  mars 1999)

Habituellement les actions du BIT sont essentiellement dirigée vers les Etats, or les codes sont des initiatives privées. Mais face à la croissance des demandes provenant des entreprises et de leurs partenaires, pour des informations notamment, le Bureau s'est donc penché plus sérieusement sur la question.

Ainsi en Novembre 1999, dans la proposition de programme et de Budget pour 2000-01, (Bureau International du Travail,  novembre 1999) la Conférence internationale du travail a décidé d'inscrire,  les codes de conduites a son programme, essentiellement au sein du dialogue social.

L'OIT pour satisfaire ses objectifs stratégiques, est divisée en quatre grands secteurs: 

- Les normes, principes et droits fondamentaux au travail

- L'emploi

- La protection sociale

- Le dialogue social

Le fait d'inscrire les codes de conduite et les labels, au sein du secteur relatif au dialogue social, semble signifier que l'OIT les considèrent comme un élément clé dans les relations entre les partenaires sociaux (les employeurs et les syndicats) et que c'est dans cette direction, qu'elle souhaite pour l'instant mener ses investigations.

Une nouvelle "unité" dirigée par Janelle Diller, a donc été mise en place en 1999. Cependant sa taille est encore restreinte et elle est limitée à une activité de recherche destinée à mieux évaluer les enjeux et l'impact des codes de conduites et des labels

Cette unité devra probablement exercer une activité transversale, dans la mesure où les codes touchent à présent de très nombreux domaines pour lequel l'OIT à déjà des programmes en cours. Les normes inscrites dans les codes recoupent plus ou moins directement les activités de différents secteurs notamment l'IPEC (Programme international pour l'abolition du travail des enfants), le département des normes internationales, le département de la stratégie en matière d'emploi, le service de l'égalité et de l'emploi, le service de la liberté syndicale, l'unité chargée des entreprises multinationales, le département de la protection des travailleurs, le programme des activités sectorielles...

 

 

Un rôle de contrôle des codes pour l'OIT ?

 

Les attentes vis à vis de l'OIT, de l'Union Européennes et des institutions gouvernementales sont très variées de la part des organisations de défense des travailleurs (ODT), que sont les ONG, les associations de consommateurs ou les syndicats. Certaines, parmi ces dernières, préfèrent garder l'initiative et rester maître œuvre du travail d'investigation et de contrôle des codes. D'autres souhaiteraient que ces institutions prennent le relais, des initiatives citoyennes afin de leur donner une plus grande envergure.

Parmi les organisations de défense des travailleurs, nombreuses sont celles qui souhaiteraient que l'OIT exerce une activité de contrôle des codes dans la mesure où elle possède une grande expérience relative à "l'inspection" des normes du travail.

Elle a en effet une fonction d'expertise et a pour tâche, d'évaluer dans le cadre de commissions d'enquête, le niveau de mise en œuvre des normes, après que celles-ci ont été ratifiées par le pays inspecté. Ces fonctionnaires chargés d'enquêter, n'ont cependant pas la possibilité d'exercer de sanctions, ni même l'OIT, lorsqu'ils relèvent des infractions. De plus ils ne peuvent mener d’enquêtes que lorsque qu’une plainte pour infraction au droit du travail est déposée à l’OIT, que les conventions enfreintes aient été préalablement ratifiées et que le gouvernement du pays donne son accord à l’OIT pour une commission d’enquête.

Ces « enquêteurs » rédigent ensuite des rapports par pays, afin d'inciter ceux qui sont le plus en retard, à se mettre en conformité le plus rapidement possible. Ces rapports sont susceptibles d'exercer une influence sur les conditions de travail, à travers l'image qui est révélée de ces pays, dans la mesure où ils sont publiés et accessibles au public. Ce qui peut inciter leurs gouvernements à faire respecter ces normes.

Si l'OIT décidait d'assurer cette fonction de contrôle des codes, faudrait-il encore que les Etats concernés l'acceptent, car ils sont souverains dans leurs pays. De plus le budget global de l'OIT pour une année, s'élève à environ 232 millions de dollars, soit environ le quart de celui de l'UNICEF, qui est déjà relativement faible. Il devrait donc être augmenté de manière très importante, pour répondre à ce type de besoin.

 

L'autre type d'attente vis à vis de l'OIT, est une demande de formation vis à vis des codes. Cette tâche même, si elle n'est pas encore à l'ordre du jour, semble une tâche, plus accessible dans la mesure où elle dispose déjà d'un centre de formation à Turin, qui est très compétent sur les questions liées au travail.

Cependant, là encore l'OIT ne pourrait avoir qu'un rôle d'initiateur dans le domaine de la formation. Si le contrôle des codes était entrepris de façon systématique, le nombre "d'inspecteurs" à former serait trop grand et cette tâche de formation devrait sans doute être décentralisée dans chaque pays.

 

 

La création d'un code standard ou Idéal ?

 

Au cours du Workshop de mars 1998 à Bruxelles, M. Justice, représentant de la CISL, en vue de la création de l'IEPCE, rappela une idée déjà présente au sein de certaines associations : "pourquoi le BIT ne proposerait-il pas un code de conduite qui convienne au plus grand nombre ?" Plusieurs organisations de défense des travailleurs  souhaiteraient effectivement que l'OIT crée un code de conduite idéal ou du moins qui deviennent un standard international. 

Une autre tâche plus ardue serait de mettre au point un référentiel, c'est à dire la liste des indicateurs nécessaires au contrôle du code de conduite. Elle en aurait sans doute la compétence dans la mesure où les fonctionnaires de l'OIT ont déjà en charge l'observation du respect des normes internationales du travail. Néanmoins il existe déjà un référentiel de ce type, le SA 8000, mise en œuvre par le Concil on Economic Priorities Accreditation Agency (CEPAA) ou d'autres qui sont en cours d'expérimentation, notamment en Europe.

Dans la perspective de la CISL, le travail de l'OIT, serait donc soit de reconnaître la validité de certains des codes existants et de leurs référentiels, soit d'en créer un de toute pièce ou plus simplement encore de faire la synthèse des différentes expérimentations déjà en cours dans le monde. 

Cependant comme le souligne Jean-Paul Sajhau, secrétaire exécutif au département des activités sectorielle du BIT, "notre mandat n'est en aucun cas l'élaboration d'un code standard. Pourquoi ? Tout d'abord parce que se sont des codes volontaires, des initiatives volontaires et privées. Ensuite, parce qu’il serait dangereux d'élaborer un code standard, d'abord parce que les situations sont extrêmement diverses suivant les pays et les secteurs. Enfin, élaborer un code standard qui aurait un "rubber stamping" du BIT ou de l'OIT voudrait dire que c'est une législation douce", ( Conseil Général Nord Pas de Calais, 1999)

 

 

Attribuer la fonction d'accréditeur au BIT ?

 

Une autre demande a été formulée au BIT, c'est la possibilité qu'il remplisse la fonction d'accréditeur. En effet dans la longue chaîne du contrôle, il y a au sein de chaque unité de production un contrôle interne, puis un audit externe réalisé par un organisme d'audit professionnel éventuellement, du type SGS ou Véritas. Mais ce type d'organisme doit auparavant avoir été accrédité, afin de valider sa compétence, par une instance d'accréditation. Celle-ci doit être reconnue pour son professionnalisme et son impartialité et le BIT pourrait être une institution répondant à ses critères. 

L'international Standard Organisation (ISO) est l'organisation internationale de normalisation. Elle publie un ensemble de normes dont les plus connues sont celles de la famille ISO 9000 (concernant la mise en place de système d'assurance qualité des produits et services). Elle est une fédération de représentations nationales tel l'AFNOR en France. 

Le BIT aurait ainsi la même fonction que l'ISO (qui est une organisation privée), mais dans le domaine des conditions de travail. 

Le CEPAA assure déjà cette fonction d'accréditation des organismes de certification. Mais bien qu'il soit constitué de représentants de la plupart des acteurs concernés (Syndicats, ONG, entreprises, organismes d’Audit, universités), le CEPAA et sa norme SA 8000, ne font pas encore l'unanimité. Diverses raisons peuvent l’expliquer. Cette norme est relativement récente, donc encore peu mise en œuvre. Elle n'est pas encore considérée comme suffisamment fiable par l'ensemble des acteurs. Enfin parce que le CEPAA, cumule les fonctions d'accréditation et de certification et que les gouvernements et les institutions intergouvernementales n’y sont jusqu’à présent pas représentés. Peut-être aussi parce qu'il est composé essentiellement d'organismes américains...

Actuellement le BIT ne souhaite par retenir cette proposition de devenir accréditeur, malgré les attentes des organisations de défense des travailleurs et des employeurs. Mais quel que sera cet organisme international d’accréditation, ces derniers souhaitent surtout qu'il soit reconnu pour son sérieux, ses compétences et son impartialité.

 

 

Les positions des mandants au sein de l'OIT vis à vis des codes

 

Au sein de l'OIT, il semble qu'actuellement ce soit essentiellement les représentants des employeurs, qui se montrent les plus réticents concernant une certaine prise en charge des codes de conduites au sein de l'OIT. 

Nous retrouvons à présent le même type de positionnement que pour la clause sociale, dont le débat avait été clos, par le conseil d'administration de l'OIT le 23 novembre 1995. Michel Hansenne, ex-directeur général du BIT, le décrit ainsi : "Immédiatement, un clivage très net s'est fait jour entre ceux qui y étaient favorables:

- Les syndicats, plus que les gouvernements des pays industrialisés principalement, mais pas exclusivement  :

Et ceux qui y étaient opposés :

- Les employeurs et la majorité des gouvernements, en particulier les gouvernements des pays en développement."  (Horman, 1997 : 18)

Les positionnements des employeurs vis à vis de la clause sociale et des codes de conduites s'expliquent globalement ainsi : ceux du Nord parce qu'ils craignent que leur liberté et leurs profits soient diminués, ceux du Sud parce qu'ils souhaitent éviter une forme de protectionnisme déguisé.

Ce qui est paradoxal, c'est que les analyses et les intérêts des employeurs du Nord et ceux du Sud sont contradictoires, mais qu'ils aboutissent à la même position : ils s'opposent aux clauses sociales. Cependant la position des employeurs à l'OIT, ne représente pas forcément celle de tous les autres et notamment celle des entreprises les plus en pointes. Pour certaines entreprises du Nord la clause sociale est au contraire, l'occasion d'exercer un protectionnisme déguisé et pour certaines sociétés transnationales qui ont déjà adopté des codes, ceux-ci seront un moyen de se montrer plus compétitif  (c'est une nouvelle forme de marketing).

Il y a encore quelques mois, avant les événements de Seattle et les conflits liés aux normes sociales à l'OMC, les organisations de défense des travailleurs étaient peu nombreuses à soupçonner que l'ancien clivage, autour de la clause sociale, pouvait resurgir concernant la problématique des codes.

Cependant si les positionnements semblent tranchés concernant la clause sociale -dans un camp les syndicalistes et les gouvernements et dans l'autre les employeurs du Nord et du Sud- on peut s'interroger sur l'apparente simplicité des choix exposés publiquement. Car sur le terrain on observe une grande diversité d'opinion au sein même de chaque camp, tant pour la clause sociale que pour les codes de conduite.

En effet, dans le cadre d’une évaluation sur le niveau de mise en œuvre des codes de conduite en Inde, j’ai pu interroger des syndicalistes indiens à Tirupur en 1999, sur la mise en place des codes. Certains se sont montrés très réticent, craignant comme pour la clause sociale, que cela ne les déserve à court terme, au lieu de les soutenir. 

Pendant les débats de l'OMC, à Seattle, on a pu observer un clivage assez curieux entre les opposants et les partisans de la clause sociale. Ces derniers regroupaient notamment les gouvernements des pays développés et de nombreuses entreprises occidentales ainsi que les organisations de défense des travailleurs du Nord et du Sud. Cette collusion d'acteurs aux intérêts à priori contradictoires laisse songeur quant aux conséquences d'une telle clause dans la pratique.

Le groupe des opposants se composait entre autres, de la majorité des gouvernements et de nombreux syndicats du Sud avec l'Inde en tête de file. Même si le clivage est très complexe, notamment chez les syndicats et les ONG du Sud, car leurs positions semblent très différentes. 

Il est finalement relativement difficile de se faire une idée très précise des clivages sur ces questions. Les résultats du sondage réalisés par l'association du Pain pour le prochain  (Egger, Schümperli, 1996 : 3) au sujet de la clause sociale, nous éclaire en partie. Il apparaissait que 92% des ONG et des Syndicats du Sud et de l'Est se prononçaient en faveur de la clause sociale, contre 7% qui en rejetaient le principe. Cependant la question implique des milliers d'organisations de par le monde et l'enquête n'a évidemment pu porter que sur un nombre relativement limité, 82 organisations, dont seulement 12% appartenant à un syndicat. Or c'est justement parmi ces derniers et notamment en Inde, que la contestation vis à vis de la clause sociale est la plus vivace. 

Mais au-delà des opinions, favorables ou non à la clause sociale ou aux codes de conduites, il s'agit surtout de ne pas se laisser piéger par les solutions simples en apparence, mais dont l'application peu se révéler pleine de chausse-trappes. La convergence des positionnements, au sein de groupe d’intérêts différents, devrait nous rendre vigilant.

Les syndicats indiens seraient à priori favorables à l'idée d'une clause sociale ou à des codes. Mais ils craignent que la mise en place de ces systèmes censés les soutenir,  soient détournés par les puissants du Nord, à des fins de protectionnisme déguisé.  Cette crainte s’explique aussi par la réalité des rapports de force Nord-Sud qui s’exerce actuellement au travers de l'OMC notamment.

 

 

L'OIT, l’OMC et les codes

 

Nul ne sait encore véritablement la fonction qu'exercera l'OIT vis à vis des codes de conduite à l'avenir. Mais les différentes projections imaginées par les acteurs concernés, se révéleront fort différentes selon qu'elles prendront ou non en compte un élément majeur du dispositif des institutions intergouvernementales, l'Organisation Mondiale du commerce (OMC).

Le Groupe de travail sur la dimension sociale de la libéralisation du commerce international, du Conseil d'administration de l'OIT, suit la question des codes. Mais ceux-ci concernent à la fois les droits du travail et la dimension commerciale, parce qu'ils sont à l'interface entre les entreprises, les consommateurs et les travailleurs. Par conséquent est ce à l'OIT ou plutôt à l'OMC, d'accompagner l'émergence des codes ? Laquelle de ces deux institutions serait véritablement en mesure de les faire appliquer, si elle le décidait? La réponse à cette question conditionne la façon dont seront appliquées les normes dans le futur et donc le rôle joué par les codes.

L'OMC commence en tout cas, à se pencher sur la question des codes, mais il semble que cela reste encore très embryonnaire.

Par ailleurs le rôle de l'ONU et par conséquent de l'OIT, décline face aux institutions de Breton Woods et à l'OMC. En comparaison du FMI et de la Banque Mondiale, il manque à l'OIT le nerf de la guerre, le pouvoir de l'argent. Tandis que l'OMC est la seule institution d'envergure internationale qui détient un pouvoir de sanction, grâ

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

 

 

LE GLOBAL COMPACT:

UNE AVANCE OU UN RECUL

DANS LA REGULATION DU TRAVAIL?


 

CONTRIBUTION A L’OUVRAGE :

 

 

REGULATION

INTERNATIONALE

 DU TRAVAIL

 

 

 

 

sous la dir. de Corinne Gobin,

Presses de l'Université de Bruxelles,

2007

 

 

Thierry Brugvin


 

LE GLOBAL COMPACT:

UNE AVANCE OU UN RECUL DANS LA REGULATION DU TRAVAIL?

 

Introduction

La filiale d’une société transnationale est en principe assujettie aux règles de son pays d’implantation. Par contre au plan international, cette dernière ne peut-être pénalisée par une organisation internationale publique, si elle enfreint les droits sociaux et humains notamment. Il s’agit d’un vide juridique du droit international, qui n’est toujours pas comblé.

Or, au sein des organisations internationales publiques c'est essentiellement une régulation incitative (privée et publique) qui est mise en oeuvre: système de préférence généralisée (SPG), pactes et chartes (Global compact à l'ONU, charte de pour l'environnement au G8...). Le Global s'apparente à un code de conduite, c'est à dire à des instruments d'autorégulation dont l'adoption est volontaire et qui n'expose à aucune sanction en cas de non-respect.

Le Global Compact représente un des instruments politiques et juridiques, symbolisant les nouvelles formes de la régulation internationale. Mais celui-ci favorise-t-il ou non la mise en oeuvre des droits fondamentaux du travail, de l'environnement et des droits de l'homme? Serait-il finalement un des nouveaux instruments de la gouvernance néo-libérale?

Nous tenterons donc de répondre à ces questions en examinant la réalité de la mise en oeuvre du Global Compact, le lobbying exercé par les entreprises transnationales (ETN) pour que l'ONU l'adopte, les problèmes de régulation démocratique que cela engendre: partenariats privés, perte d'indépendance, absence de régulation contraignante...

 

 

Le Global  Compact: un code de conduite qui ne dit pas son nom

Au cours du Forum Mondial de l’Economie de Davos, le 31 Janvier 1999, Kofi Annan, le Secrétaire Général des Nations Unies, a proposé au monde des affaires, de mettre en oeuvre le Global Compact (le pacte global). Une réunion s’est tenue ensuite, en juillet 2000, aux Nations Unies, à New York, au cours de laquelle une cinquantaine de dirigeants d'ETN se sont publiquement engagés à soutenir ce nouvel instrument (Paringeaux : 2000).

Le Global Compact concernait, en mars 2003, une trentaine de pays et environ 700 entreprises (BIT, 3/2003). En 2004, plus de 1400 entreprises y avaient adhéré. Car pour devenir membre du Global Compact, il suffit que le Directeur Général de l’entreprise envoie une déclaration d’intention au bureau du Global Compact à New York, que l’entreprise affiche ses résultats sur le site Internet de l'ONU et que ses rapports annuels incorporent un résumé des progrès dans les domaines des dix principes. Ces derniers sont destinés à “protéger les droits de l’homme, des travailleurs et de l’environnement des excès de l’économie et des pratiques des entreprises” (Annan, 1999). Deux principes concernent les droits de l’homme, quatre sont destinés aux droits des travailleurs, trois principes concernent l’environnement et le dixième porte sur la lutte contre la corruption[1].

Selon les Nations unies, le Global Compact “n’est pas un code de conduite, mais un ordre de référence et de dialogue, destiné à faciliter la convergence, entre les pratiques du secteur privé et les valeurs universelles” qui sont promues par l’ONU. Pourtant à l’instar de nombreux codes de conduite d’ETN, le Global Compact est composé d’engagements volontaires non contraignants, il est rédigé de manière vague, sans référence aux conventions de l’OIT et il ne dispose pas de système de vérification. L’ONU affirme que les principes du Global Compact ne seront pas imposés par la contrainte. L’association Corpwatch précise que c’était d’ailleurs une des conditions requises par les ETN, pour qu’elles adhérent au Global Compact (Corpwatch, 2000). Néanmoins, nous pouvons observer que le secrétaire général des Nations Unies fait appel aussi aux gouvernements et non pas seulement aux entreprises, pour appliquer ces 10  principes  : “les gouvernements ont la responsabilité de mettre en oeuvre les principes universels contenus dans le compact” (Kofi Annan, 1999).

 

L’essor et le faible respect des codes de conduite dans le monde

Le cas de l'ETN  Nestlé est emblématique du long développement des codes de conduite et de leur aboutissement le  Global Compact. En 1970, suite à une longue campagne contre Nestlé “Nestlé tue les bébés”, l’ONG suisse qui porte le nom, “la déclaration de Berne” (membre de la CCC Suisse actuellement) parvient à faire adopter un code de conduite à l’entreprise transnationale Nestlé. Dans ce dernier, elle s’engage à modifier ses pratiques, vis à vis des nouveau-nés, dans les pays du tiers-monde.

Quand à C&A, même  après l’adoption de son code de conduite en 1996, de nombreuses autres infractions aux normes fondamentales du travail, ont été relevées par l’association hollandaise Somo, concernant notamment C&A. Ce fut par exemple le cas au Zimbabwe, chez un des sous-traitants nommé Winfield Barlana en 1996 (CCC, 1998). Plusieurs sous-traitants de C&A ont aussi été épinglés à plusieurs reprises, en 1999, en Indonésie, selon l’ONG Transnational: les salariés travaillaient entre 74 et 80 heures par semaine chez le sous-traitant Kolon Langgeng. De plus le droit syndical et d’association, l’interdiction du travail forcé et la discrimination au travail n’étaient pas respectées chez Kaoindah Citragarment et Kolon Langgeng factories (Transnational, 2003).

L’ETN Nestlé dispose de son propre code de conduite et son ex- PDG, Helmut Maucher est un des principaux initiateurs du Global Compact). Cependant Nestlé  viole le code de conduite international sur les substituts au lait maternel. En 1998 elle a fait pression sur la direction de Tadaram, un sous traitant thaïlandais, pour obtenir le licenciement de 13 ouvriers ayant créé un syndicat dans l’usine et donc pour supprimer le syndicat. En 2001 les usines Nestlé emploient des prisonniers qui travaillent 12 heures par jour, 7 jours sur 7 et subissent des décharges électriques causées par des machines insuffisamment sécurisées. En Colombie, en 2002, 13 syndicalistes sont licenciés dans l’entreprise Tandaram, un de ses sous traitants. Or, syndicat des employés de Tandaram, accuse Nestlé d’être complice de la disparition de 7 autres (Balanya, 2003 : 420).

On observe donc que très souvent les codes de conduite ne sont pas appliqués, contrairement au discours affiché par les ETN. Ce qui vient confirmer notre idée selon laquelle la mise en oeuvre des codes de conduite liée aux normes fondamentales du travail reste peu probante lorsque la régulation par la vérification et la sanction est exercée par les seuls acteurs privés.

 

Vers une régulation privée à l’ONU?

Deux hypothèses sont envisageables pour expliquer la stratégie de lancement du Global Compact par l’ONU et donc de l’autorégulation privée. La première serait que l’ONU estime que les organismes d’audit privés seront, à terme, en capacité d’assurer un contrôle (vérification et sanction) efficace et fiable. Alors, dans ce cas, l’initiative du Global Compact manifeste une volonté sincère de favoriser un développement de la régulation autonome privée. Cette politique de nature néo-libérale se décline sous de multiples formes. Par exemple, le “partenariat” avec les ETN se développe aussi dans le secteur de l’environnement, comme on a pu l’observer au sommet de Johannesburg, sur le développement durable, en 2002. Le choix consiste à déléguer, aux acteurs économiques privés, certaines des fonctions traditionnellement dévolues au service public (service des eaux, retraitement des déchets, production énergétique..). D’une part, cela représente une orientation de politique économique très spécifique. Mais d’autre part, cela transforme la nature même des organisations internationales publiques qui deviennent des partenaires des entreprises privées, plutôt que des autorités de régulation au service du peuple et de l’intérêt général.

En effet, même si elles n’appliquent pas le Global Compact, les entreprises disposent du droit de placer le logo de l’ONU, sur leurs documents publicitaires. D’après Joshua Karliner et Kenny Bruno (2000) qui travaillent pour le Transnational Ressource & Action Center, à lobbying Francisco: “Le Global Compact permet en fait à des sociétés connues[2] pour leurs violations des droits humains et de l’environnement, de “bleuir” leur image, en se drapant dans la bannière des Nations Unies. C’est un “blue Wash” à peu de frais, car rien ne les empêchera de continuer à produire sans améliorer leur pratique, dans la mesure où il n’existe pas de système de contrôle. C’est pourquoi ces ONG estiment que soutenir ainsi certaines ETN, peut se révéler nuisible pour l’image, la crédibilité et même la légitimité de l’ONU. Les Nations Unies ont autorisé les ETN Nike et Shell notamment, à adhérer au Global Compact, alors qu’elles enfreignent régulièrement leurs propres codes de conduite et les normes sociales et environnementales.

Le Global Compact favorisent ainsi le développement d’une régulation des normes fondamentales du travail par les acteurs privés. Or, ceux-ci ne disposent pas de la légitimité et des capacités suffisantes, pour y parvenir véritablement. Par conséquent, dans ce contexte, le développement des codes de conduite à une échelle internationale paraît néfaste pour les travailleurs.

La deuxième hypothèse consiste à penser que l’ONU entreprend une stratégie des petits pas avec le Global Compact. C’est à dire qu’elle introduit progressivement l’idée qu’une régulation des ETN s’avère nécessaire par les organisations internationales publiques. Actuellement, elle se limite à l’incitation faible mais, à moyen terme, elle pourrait changer de nature et se fonder sur la sanction (clause sociale ciblée) ou l’incitation forte (système de préférence généralisé: SPG) par les organisations internationales publiques.

 

Les stratégies divergentes des ONG envers le Global Compact

Certaines ONG comme le Cetim, l’IFBAM, ou Corpwatch estiment qu’il faut supprimer le Global Compact. Tandis que d’autres ,comme  Amnesty International, Human Rights Watch ou la CISL estiment que, pour  parvenir à terme à l’instauration de normes juridiques et contraignantes vis à vis des ETN, il est préférable d’être membre du Global Compact, afin de faire pression de l’intérieur. Les différentes stratégies fondées sur la démocratie participative sont restées vaines pour l’instant, tout comme celles portant sur la démocratie revendicative d’ailleurs.

D'autres ONG choisissent, au contraire, une stratégie plus protestataire. En 2000, l’IFBAN (Réseau International de groupes d’action pour l’alimentation infantile) s’est prononcé avec d’autres associations contre le Global Compact, dans le cadre de “l’alliance pour une ONU sans entreprise”. Ces associations dénoncent aussi le fait que le secrétaire général de l’ONU a lancé le Global Compact sans aucun mandat de l'assemblée générale. Elles constatent, de plus, que de nombreuses entreprises ont violé les principes du Global Compact, avant et après l’avoir signé. Or, dans ces domaines, les exactions de nombreuses d'entres elles, telles Shell, Bayer, Total, Nike, Aventis, Unilever, Rio Tinto, BP, Nestlé (Balanya, 2003)  ont été observées à plusieurs reprises, notamment par la CCC européenne (1998),  Transnationale&Co (1999), CorpWatch (2000).

 

Le Global Compact: résultat d'un intense lobbying

 Le Global Compact est le résultat de plusieurs rencontres initiées depuis février 1998, entre Kofi Annan, la Chambre de commerce internationale (CCI) (associée de Coca Cola et Unilever), et des lobbies industriels très puissants: l’European Round Table (ERT) et le Geneva Business Dialogue (Balanya, 2003 : 342).

Parmi les dirigeants présent à ces rencontres, figure Helmut Maucher président de la CCI (en 1998), membre de l’ERT, PDG de Nestlé. Or, cette ETN est accusée de nombreuses infractions contre les normes fondamentales du travail qu'elle prétend défendre (Balanya, 2003 : 420).

La CCI établit des relations régulières avec les gouvernements. En tant que président de la CCI à l'époque, Maucher fut le premier interlocuteur des Nations Unis durant “le Dialogue sur les affaires de Genève”. Selon Maucher cette rencontre fut organisée pour “réunir les dirigeants des grandes entreprises, afin que l’expérience et l’expertise de l’industrie soient intégrées au processus de prise de décision de l’économie mondiale (..). En plus de faire connaissance, créer des réseaux et lier amitiés” le but de ces rencontres était de parvenir à des résultats concrets en ce qui concerne “les actions à mener pour déterminer les règles mondiales d’un libéralisme bien organisé” (Hoedeman, 1998). Puis Maucher poursuit en affirmant que pour y parvenir, il s’agit d’entreprendre “une révision en profondeur de la structure des Nations Unies” (Maucher, 1997).

Ainsi, suite à la première rencontre de février 1998, la secrétaire de la CCI, Maria Livanos Cattaui déclarait : “le regard que porte les Nations Unies sur l’industrie a fondamentalement changé” (Livanos, 1998). Le changement d’attitude de l’ONU vis à vis des ETN est clairement affirmé dans la “Déclaration commune sur les intérêts communs” du secrétaire général des Nations Unies et de la CCI. Il existe un large consensus sur “le fonctionnement du marché mondial, l’existence des systèmes ouverts, équitables et indépendants, basés sur le libre échange” (ONU, CCI, 1998). C'est à dire que l'ONU a décidé de développer les partenariats avec les entreprises privées dans le cadre d’une gouvernance néo-libérale.

Selon George Kell, le chef exécutif du Global Compact, ce dernier participe au développement d’une autorégulation fondée sur “l’apprentissage et le dialogue” plutôt que la contrainte (Balanya, 2003). Ainsi, "le dialogue" devrait se substituer à la régulation par contrainte exercée par les pouvoirs publics, en matière de normes sociales et environnementales.

La rencontre de février 1998, sur “dialogue sur les affaires de Genève” a donc été suivie d'une seconde, en septembre 1998. Elle comptait des représentants de l’ONU, de l’OMC, de la Banque Mondiale et 450 dirigeants industriels, dont les PDG de Goldman-Sachs,de La Lyonnaise des Eaux,de Shell,d’ Unilever.  Ce fut le second temps de la préparation du Global Compact.

En 1998, l’année précédant le lancement du Global Compact au Forum économique mondial de Davos, les débats portaient sur les moyens de “manager la mondialisation”. “Le Dialogue sur les affaires s’est efforcé de dépasser la simple élaboration d’un consensus (idéologique) des élites et d’aboutir à une coopération concrète” avec le Global Compact (Balanya, 2003 : 344). Ainsi, après plusieurs rencontres, durant l’année 1998, avec les dirigeants de l’ONU, c’est à Davos en 1999, que fut annoncé le lancement du Global Compact, ce qui s’avère un signe fortement symbolique politiquement. 

Klaus Schwab, président et fondateur du Forum économique mondial de Davos, en1999, affirme que le forum  “a peut être été une sorte de moment-clé pour la réintroduction de la notion de responsabilité sociale des entreprises, dans le secteur industriel (Schwab, 1999). Le lancement du Global Compact a ainsi permis de lancer l’idée d’une autorégulation néo-libérale des entreprises, qui pouvait laisser penser à l'opinion publique peu informée, qu’il s’agissait au contraire de renforcer à terme la régulation publique et contraignante.

Ainsi, le Global Compact représente un des premiers pas de la conquête de l’ONU par le monde des affaires. En1998 et en 1999, suite au changement d’attitude de l’ONU vis à vis des ETN,  la CCI défendit en retour la reprise du financement de l’ONU, devant les dirigeants du G8 (CCI, 1999).

Parallèlement à ces réunions, les dirigeants de la CCI, tel Maucher, ceux de l’ERT, et,des ETN telles Nestlé, Shell ou Unilever participent régulièrement aux rencontres de Davos et du groupe Bilderberg (Balanya, 2003). C'est dans ces lieux où se forgent les idées néo-libérales au plan mondial que ces derniers se réunissent tous les ans (Gill, 1990 : 127). le groupe Bilderberg, fut créé en 1954, grâce à un cofinancement de Unilever et de la CIA (Gill, 1990 : 127). David Rockefeller fut le fondateur du Bilderberg, puis de la Commission Trilatérale. "Ces deux lobbies sont les véritables architectes de la mondialisation néo-libérale” selon M. R. Jennar (2005). D. Rockefeller a déclaré à Newsweek international, “quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semblent l’entité adéquate pour le faire” (Rockefeller, 1999). Tous les ans, les représentants de BP, Exxon, Shell, Unilever se rendent à la réunion annuelle du groupe Bilderberg (Balanya : 2005 :292). De plus au sein de la trilatérale, les entreprises à vocation nationale et les organisations de travailleurs y sont sous représentées (Gill, 1990).

 

Le Global Compact: instrument d'une gouvernance globale néo-libérale

En 2004, l'entreprise British Petroleum (BP) était membre du Global Compact, tandis que le vice-président des relations extérieures de BP avait en charge la coordination du lobbying de la CCI. "Selon Shell, les normes juridiques et contraignantes, sapent les engagements volontaires des entreprises, tel que le Global Compact de l’ONU” rapporte Le quotidien suisse, Le Courrier (15/08/2004). Les représentants de la CCI affirment de plus, que si les normes de l’OIT sont “mises en application, elles affaibliront les droits humains, le secteur des affaires de la société et le droit au développement” (ICC-IOE, 2004).

Le groupe des employeurs à l’OIT plaide par exemple pour “revoir à la baisse les textes existants” et pour “la réduction du nombre de conventions (...) en leur substituant chaque fois que possible des recommandations (non obligatoires) dont les modalités de mise en oeuvre  seraient à définir pays par pays” (Linnecar, 2005 : 126), plutôt que par des normes reconnues internationalement et disposant donc d’une plus grande valeur juridique. Nous sommes dans la pleine application d'un des axes majeurs de la doctrine néo-libérale: flexibiliser le droit du travail, en le dérégulant, afin de le rendre moins contraignant.

 

L'ONU : nouvel instrument dans l'échiquier de la gouvernance néo-libérale

Selon Samir Amin, depuis 1945, certains dirigeants des Etats-Unis souhaitent “étendre la doctrine Monroe à toute la planète”. Conçue après la conférence de Postam (17/7 au 2/8/1945), cette doctrine “donne aux Etats-Unis le “droit” exclusif de gérer l’ensemble du Nouveau Monde conformément à ce qu’ils définissent comme leurs intérêts nationaux” (Amin, 2005 : 167). Pour y parvenir, ils ont usé jusqu’à aujourd’hui à la fois des pouvoirs politiques, économiques, mais aussi militaires. Dans cette perspective, l’ONU est considérée comme un obstacle à cette doctrine, dans la mesure où, dans certains secteurs, celle-ci dispose juridiquement d’un pouvoir supérieur à celui du gouvernement des Etats-Unis..

C'est pourquoi, le Global Compact, dans la stratégie de Kofi Annan, vise aussi à repositionner l’ONU comme un acteur clé face à l’OMC, en matière de régulation par le droit. Cependant, jusqu’à aujourd’hui si le pouvoir de l’ONU se renforce au plan médiatique, avec le Global Compact, il s’affaiblit au plan juridique. De plus c’est surtout le pouvoir politique néo-libéral qui se développe actuellement à l’ONU et non pas la politique sociale. En 1998, le Cetim et l’AAJ (Association Américaine des Juristes) ont contribué à la création d’un groupe de travail sur les sociétés transnationales au sein de la sous-commission de la promotion et de la protection des droits de l’homme de l’ONU[3]. Ce qui a abouti à un “Projet de normes sur la responsabilité en matière de droits de l’homme des sociétés transnationales et autres entreprises”, mais aussi de l'environnement, adopté, le 13 août 2003.

 Cette résolution propose d’instaurer un contrôle sur les engagements des entreprises. Si elle était adoptée, elle apporterait alors au Global Compact, des mécanismes de vérification au plan national et au sein des Nations unies. Cependant, la question des mécanismes d’application des normes et des sanctions possibles n’est pas envisagée dans cette résolution.

Ce projet de norme porte sur les mêmes secteurs que le Global Compact. Cependant, cette résolution ne pourra être mise en oeuvre que si elle est adoptée par la commission des droits de l’homme, puis par l’ECOSOC et enfin par l’Assemblée générale de l’ONU. Après ce long et périlleux cheminement, les Etats devront la ratifier pour qu’elle devienne contraignante pour eux.

 

Concertation contre partenariat à l'ONU

Le Global Compact est, selon l’ONU, “l’effort le plus ambitieux pour établir des relations de travail entre l’ONU, le secteur privé et les mouvements de citoyens” (Paringeaux, 2000). Il est intéressant d’observer comment se dessinent des tentatives de gouvernance entre les pouvoirs publics, les entreprises privés et les mouvements sociaux. Les relations de l’ONU avec les ETN prennent de plus en plus souvent la forme d’engagement moral ou d’échange économique. Par exemple, le Global Compact se fonde sur un partenariat avec les entreprises privées. D’ailleurs précise Utting directeur de l’UNRISD, “le nombre de partenariats entre le monde des affaires et les organisations des Nations Unies, telles que la CNUCED, le PNUE, l’ONUDI et l’OMC a augmenté fortement ces dernières années“ (Utting 1999 : 9).

Depuis octobre 2002, Nestlé est membre du Global Compact. Ce même mois,  lors de la séance plénière du Symposium sur le Global Compact de l’ONU et les entreprises suisses, Peter Unies, directeur général de Nestlé à l’époque, fut l’orateur d’honneur. De plus, sur le programme du Symposium, il était précisé que cet évènement a été possible grâce au soutien de Nestlé (Linnecar, 2005 : 111).

Helmut Maucher affirmait que “les gouvernements doivent comprendre que le monde des affaires n’est  pas juste un groupe de pression, mais une ressource qui souhaite les aider à établir les bonnes règles. La CCI (...) est le partenaire évident pour créer ce partenariat” (Maucher, 1997). Cela s’inscrit donc, dans une des figures de la gouvernance néo-libérale qui vise à passer d'un lobbying agressif de la part des entreprises, à des partenariats plus consensuels et finalement plus efficaces  pour satisfaire les intérêts des entreprises.

Kofi Annan affirme aussi que l’ONU aspire à un partenariat avec les entreprises. De même les dirigeants de la commission Européenne, qui défendent la gouvernance néo-libérale, préfèrent les partenariats avec la société civile (associations professionnelles et non lucratives...) et le marché, (Commission européenne, 2001) plutôt que l'usage de la souveraineté du peuple (Gobin, 2002). Mais cela suppose un échange de service réciproque. Pourtant, est-ce-le rôle des Nations Unis d’être partenaire?  Cela supposerait de se positionner dans une relation relativement égalitaire. Or, l’ONU dispose potentiellement de la capacité d’exercer une régulation contraignante vis à vis des ETN. Cependant, les Etats membres de l’ONU choisissent de ne pas en user. Le risque, lorsque ces entreprises soutiennent ces institutions directement, réside dans le fait que ces dernières perdent leur indépendance, notamment économique. Ainsi, à Seattle, Microsoft et Coca Cola étaient les sponsors officiels de l’OMC.

Les adversaires des altermondialistes reprennent habilement les revendications pour une démocratie plus participative, pour renforcer la doctrine de la gouvernance néo-libérale, en défendant leur conception de la concertation : c’est à dire un  dialogue” soit disant consensuel, plutôt qu’une “négociation” ne masquant pas les rapports de force existants. Mais surtout, ce type de dialogue multipartite affaiblit la légitimité élective des pouvoirs publics, comme garant de la souveraineté du peuple, car la séparation des pouvoirs économiques et politiques se voit amoindrie, dans la mesure où les pouvoirs publics ne prennent pas les moyens suffisants de garantir leur indépendance.

 

 

Conclusion

On observe une convergence d’actions fondées sur l’idéologie de la gouvernance néo-libérale. Cela concerne les différentes organisations représentant les intérêts des entreprises privées: la CCI, l’UNICE, le MEDEF, les employeurs à l’OIT, les groupes des entreprises au sein du Global Compact, à l’OMC (World Business Concil), au sein de l’Union Européenne (European Business Concil)...

Dans le contexte néo-libéral croissant, au sein des autres organisations internationales comme l’OMC ou de l’Union Européenne, il est probable le Global Compact, reflète une mutation idéologique au niveau des instances dirigeantes de l’ONU et donc le refus promouvoir à l’avenir des normes contraignantes, au profit d’une gouvernance néo-libérale.

 Le système de préférence généralisé (SPG) mis en oeuvre aux Etats-Unis depuis les années quatre-vingts (Harvey, 1995 : 74) repose sur une incitation économique forte. Ala différence des codes de conduite, des labels, et de la certification, qui s’appuient simplement sur une incitation relativement faible par les seuls acteurs privés : acheteurs, donneurs d’ordre, mais surtout les consommateurs. De plus, le SPG des Etats-Unis évite les risques de protectionnisme déguisé, à l’inverse des dispositifs de clauses sociales. En effet, les entreprises des pays à bas salaires n’appliquant pas les normes fondamentales du travail publiques, ne sont pas plus taxées que celles des pays les plus industrialisés, mais perdent simplement l’avantage lié à des taxes réduites pour respect des normes fondamentales du travail publiques. Ainsi, la mise en oeuvre d’un SPG fortement incitatif au plan international parait être le dispositif le plus efficace pour mettre en oeuvre les normes fondamentales du travail publiques, plus encore que les codes de conduite et les clauses sociales.


 

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Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

Gouvernance globale CONTRE régulation INTERNATIONALE

A l'heure de la mondialisation néo-libérale, les ETN représentent une puissance toujours plus grande qui influence les politiques des Etats, en particulier ceux des PABS. Or comme le rappelle Merrien, dans l’histoire européenne notamment, les avancées sociales ayant permis l’édification de l’Etat-providence ont été conquises au prix de dures luttes syndicales et politiques (Merrien, 1997). De même les MSTN et notamment la CCC européenne s’inscrivent dans cette progressive construction d’un Etat de droit et d’un politique sociale internationale. En effet actuellement les décisions des organisations de Brettons Woods et l’OMC contribuent à construire progressivement une forme de fédéralisme mondiale dans le cadre de la gouvernance globale. Le qualificatif gouvernance permet d’introduire progressivement l’idée d’un forme de gouvernement mondial. Les politiques menées au nom de cette gouvernance globale s’orientent en fait progressivement vers cette idée mais les pratiques restent insuffisamment démocratiques. La politique de la gouvernance globale peut être qualifiée de mode de régulation "polycentrique" du politique, en prolongeant l'analyse de Bruno Jobert (1998 : 131). Dans ce cadre, l'Etat et les pouvoirs publics, ne sont qu'une "sphère d'autorité" (J.Rosenau,  1992) parmi d'autres et ne disposent pas de la capacité à préserver l'intérêt général, ou ne cherchent pas à y parvenir (J.Brown, 2000). Dans le cadre de la politique de la gouvernance globale, les pouvoirs publics abandonnent leur politique d'intervention en matière de service public à la société civile au sens libéral. De plus le discours sur la participation démocratique de la société civile vise surtout à masquer les intérêts des classes dominantes et à restreindre les interventions de l’Etat. 

 

Une majorité des MSTN ne souhaitent pas une régulation par le marché, mais ne revendiquent pas pour autant un mode de régulation dominé par les seuls pouvoirs publics internationaux. Ils reprochent à cette forme de régulation d’être insuffisamment démocratique et considèrent que ces institutions servent prioritairement les intérêts des classes économiquement dominantes et à restreindre le pouvoir des Etats. En particulier celui de l’Etat social. La politique de la gouvernance globale, mise en oeuvre au sein des organisations internationales publiques vise le développement de la régulation du commerce et des normes sociales par les acteurs privés encadrés par les pouvoirs publics. Tandis que l’encadrement prônée par l’OMC vise à placer les intérêts économiques avant les besoins sociaux (politique néo-libérale), l’encadrement réclamé par les MSTN vise à placer l’intérêt général, avant les intérêts économiques particuliers. Les MSTN souhaitent plutôt contribuer au développement d’une société où soient satisfaits en priorité les besoins et les droits de l’homme, mais dans le contexte d’une régulation du travail encadrée par des pouvoirs publics démocratisés. Pour cela ils souhaitent qu’un premier pas soit franchit en appliquant les sept NFT de l’OIT. Or on observe que même dans les pays les plus industrialisés ces NFT ne sont quasiment jamais complètement mis en oeuvre.

 

Du point de vue de la philosophie officielle de l’organisation mondiale du commerce (OMC), les codes de conduite et les clauses sociales devraient de ce point de vue être considérés  à terme comme des entraves à supprimer. Mais les gouvernements les plus puissants (le G8 en particulier) cherchent pourtant à développer une régulation internationale par les pouvoirs publics lorsqu’ils demandent à mettre en oeuvre une clause sociale. Cependant c’est généralement dans un but protectionniste. En ce qui concerne les codes de conduite, en tant qu’instrument d’autorégulation, ils sont susceptibles de développer une régulation privée internationale. Dans la mesure où l’OMC s’avère favorable à cette orientation elle n’interdit pas le développement des  codes de conduite. Par contre s’ils devenaient réellement efficaces à la mise en oeuvre les NFT, il est probable que l’OMC chercherait alors à les supprimer en s’appuyant cette fois sur sa doctrine officielle : l’absence des obstacles au commerce.

 

 

CONCLUSION

Les MSTN militant pour le développement des  codes de conduite relatifs aux NFT cherchent à court terme à renforcer la régulation des normes sociales, sa légitimité et sa démocratisation au risque d’un excès de privatisation.

Les MSTN exercent une action “contre-hégémonique” (Cox, 1996) qui aspirent à devenir à terme un mode “hégémonique de régulation”. Elle vise à terme à instaurer un mode “hégémonique de régulation” du travail, “encadré” par les pouvoirs publics nationaux et internationaux.

Cependant nous considérons que les acteurs privés ne peuvent que légitimement participer à la régulation par l’orientation multipartite et à l’incitation privée, mais pas à la vérification et à la sanction sur de vastes échelles, dans la mesure ou ils ne disposent pas de l’indépendance nécessaire.

C’est leur participation à l’orientation fondée sur la revendication, qui s’avère plus efficiente que leur participation au sein des organisations décisionnelles (privés ou publiques). Par contre ils apportent de nouvelles méthodologies de vérification plus scientifiques et transparentes et élargissent les moyens de la régulation incitative.

 

On observe donc que l’essor des  codes de conduite se situe à la croisée des chemins, entre régulation et dérégulation. Si les politiques de dérégulation l'emportent, les codes de conduite pourraient servir, à rogner notamment sur les conventions collectives existantes, à évincer le rôle de l’Etat et des syndicats dans l'application des normes du travail. A l'inverse ils sont aussi l’espoir pour les mouvements sociaux transnationaux, qu’une régulation démocratisée de la mondialisation s’avère possible, notamment dans les domaines du travail, de l’environnement et du commerce international.

Enfin  la distinction habituelle, entre le commerce éthique et équitable, s’estompe quelque peu à présent. En efftet, les enjeux et les obstacles, que nous avons relevés pour les acteurs des codes de conduite s'inscrivant au sein du commerce éthique, s'avèrent sensiblement de même nature que ceux rencontrés à présent par les acteurs du commerce équitable agissant avec la grande distribution.

 

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Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

 

“La régulation des normes sociales

par les codes de conduite des ONG”

THIERRY BRUGVIN

 


Thierry Brugvin

Largotec

 thierry.brugvin@free.fr

 
 

“La régulation des normes sociales

 par les codes de conduite des ONG”,

 

 in "L’ENONCIATION DES NORMES INTERNATIONALES",

 sous la dir. de Yves Schemeil et Wolf-Dieter Eberwein,

La découverte, Paris, 2008

      

 

 

Introduction

Les échecs de la mise en oeuvre des clauses sociales par les organisations internationales publiques ont poussé des ONG et à des syndicats appartenant à des collectifs telle la European Clean Clothes Campaign (CCC) à développer des moyens d’actions concrets. Il s’agit en particulier des codes de conduite et des labels sociaux qui sont à leur portée et qui ne relèvent pas seulement de la revendication. Mais à l’origine les codes de conduite n’étaient pas des instruments provenant des ONG et des syndicats, mais des entreprises transnationales (ETN). A la suite des actions de boycott, les codes de conduite (CDC) se sont véritablement développés dans les années 80, 90, sous la pression des ONG. Les codes de conduite sont des instruments dont l’adoption est volontaire et non contraignante par lesquels une organisation (généralement une société transnationale ou un acteur de la grande distribution) s’engage à respecter certaines règles. Dans le cas présent il s’agit généralement des normes fondamentales de travail (NFT), dans le secteur textile-habillement-cuir (THC). Mais de très nombreux secteurs sont aussi concernés, notamment ceux de l’environnement. Ces instruments offrent avec d’autres aux ONG et aux syndicats un moyen de remédier en partie à la carence de la régulation judiciaire du travail au plan international. En particulier les échecs répétés de mise en  oeuvre d’une clause sociale dans les relations commerciales qui sont dues en particulier aux risques de protectionnisme déguisé. D'une certaine façon les codes de conduite redonnent du sens à l'activité législative de l'OIT puisqu’ils sont une tentative de réponse aux faiblesses de la régulation internationale, “cette situation d’anomie aiguë décrite par B. Badie, qui gagne l’ensemble du corps social” (Badie 1995 : 124).

Les codes de conduite s’inscrivent aussi dans le développement croissant des procédures de normalisation internationale, du type des normes ISO 9000, 14000... (Mispelblaum,1999). Enfin l’approche éthique de l’économie et de la responsabilité sociale d’entreprise (Freeman, 1984), (Fombrun C. Shanley 1990) participent aussi au développement des codes de conduite (Capron, Quairel 2002). C’est donc grâce à la convergence de plusieurs courants et types d’action: la normalisation technique (les systèmes d’assurances de la qualité), le droit positif du travail et la soft law, les clauses sociales les boycotts et l’éthique d’entreprise (ou la responsabilité sociale des entreprises) que se sont construits historiquement les codes de conduite.

Il s’agit de distinguer aussi les différents pouvoirs de régulation. Sur la base de la théorie de la séparation des pouvoirs (législatif, judiciaire et exécutif) décrite par Montesquieu (1748) dans “De l’esprit des lois”, nous pouvons dégager trois formes de régulations distinctes : le pouvoir de régulation par l'orientation, le pouvoir de régulation opératoire et le pouvoir de régulation par la sanction.

Sur le plan théorique, nous relevons que les recherches des économistes se centrent principalement sur les intérêts et la perspective des entreprises, mais quasiment pas sur celui des travailleurs des PED ou des mouvements sociaux. Cela, même lorsqu'ils les prennent en compte dans les théories des stakeholders telle celle de Freeman (1984). Or dans le cadre de cette contribution, nous cherchons à l'inverse à rendre compte de l'action des mouvements sociaux transnationaux sur la régulation des normes fondamentales du travail et donc sur la condition des travailleurs.

Cette contribution résume une recherche, fondée non seulement sur une analyse d'ouvrages et de documents, mais aussi sur le résultat d'entretiens et de questionnaires, menés sur une période de 9 années (1998- 2006) en France, en Europe et en Inde. Nos études de cas sont ainsi composées principalement des acteurs suivants: un mouvement social transnational (la CCC européenne composée de plus de onze collectifs nationaux dont le collectif français de l’Ethique Sur l’Etiquette (ESE)); deux organismes de vérification expérimentés : Step (fondation composées d’ONG) et la Socam (cabinet d’audit de C&A); quatre entreprises européennes donneuses d’ordre; seize sous-traitants indiens de C&A (Hollande) et Switcher (Suisse). Au total, cela porte sur 93 individus, dont 116 entretiens et questionnaires (soit 31 travailleurs indiens, 29 dirigeants d’entreprises, dont 25 indiens et 4 européens. Il y a enfin 29 membres d’ONG et de syndicats dont 7 indiens et 21 européens).

En ce qui concerne notre hypothèse principale, elle est la suivante: les mouvements sociaux transnationaux cherchent à renforcer à court terme la régulation des normes sociales et sa légitimité, au risque d’une privatisation excessive, nuisant à sa démocratisation et à l’amélioration de la protection des droits des travailleurs.

 Pour tenter de le démontrer nous présenterons donc les trois principales formes de régulation des codes de conduites, que sont l'orientation des normes, leur vérification et leur incitation-sanction. Puis nous montrerons les conséquences de cette transformation de la régulation des normes au sein des organisations internationales.

 

 

LA STRATEGIE DES ETN VIS À VIS  DES  CODES DE CONDUITE ET DES LABELS

“Il semble qu’apparaisse une certaine prise de conscience que la croissance de la liberté dans les affaires durant la période nommée “consensus de Washington”, à besoin d’être complétée par une augmentation de la responsabilité (UNRISD, 1995 : 1). La responsabilité sociale d’entreprise, l’éthique d’entreprise est le champ au sein de laquelle elle peut s’exercer. Pourtant les codes de conduite qui devraient notamment permettre cette “responsabilisation”, ainsi que l’exprime l’UNRISD, ne semblent pas efficaces dans les situations où ne s’exerce pas une vérification indépendante. Les codes de conduite s’inscrivent dans le cadre du management de la qualité totale. Ils permettent selon les dirigeants d’entreprise, d’opérer une stratégie “gagnant-gagnant” dans le cadre du  management de réputation. “C’est une stratégie d’entreprise, qui lui permet d’améliorer ses performances environnementales et sociales et simultanément réduire ses coûts et/ou améliorer sa compétitivité et sa productivité d’après Utting (2000 : 5)”. Cependant cela reste encore à prouver, dans la mesure ou cela à un coût économique important qui est rarement chiffré. L’adoption d’un code se révèle donc pour l’instant un outil marketing, plus qu’une action issue d’un processus de “responsabilisation sociale” véritable (Diller 1999). Selon Joachim OTT administrateur à la DGV, “de même qu’aux Etats Unis, ils sont surtout un instrument de “publics relations”” (OTT, 1999). Tant qu’un véritable contrôle indépendant  ne sera pas mis en oeuvre, cela risque d’en rester là. C’est pourquoi l’approche par l’éthique qui est fondée essentiellement sur l’auto-régulation des entreprises semble peu convaincante. En effet seul une vérification par les pouvoirs publics peut garantir une indépendance minimum à grande échelle. Même si cela nécessite aussi une démocratisation et un contrôle indépendant de l’activité des instances publiques. 

Selon M. Julien le représentant du Medef “les codes de conduite ne doivent pas être des instruments limités à l’amélioration des conditions de travail, mais ils appartiennent à la stratégie globale de l'entreprise” (Julien, mars 1999 Bruxelles). Dans un second temps les codes de conduite pourraient ainsi devenir un facteur de renforcement de la concurrence au détriment des entreprises les plus faibles. Parmi ces dernières, seules les plus puissantes disposant des moyens de financer les coûts de la certification pourront alors obtenir le label social. Ce qui dopera leur vente aux détriments des autres. “Le label social est un moyen de communiquer des informations sur les conditions sociales qui entourent la fabrication d’un produit ou la prestation d’un service. II peut figurer sur le produit ou l’emballage ou être mis en évidence dans le magasin ou la vitrine du détaillant. Il s’adresse aux consommateurs et aux partenaires commerciaux potentiels” (OIT, 1998).

Or quand une ETN atteint une situation de monopole, elle s’avère d’autant moins encline à écouter ensuite les exigences des consommateurs et de ses salariés. De plus il semble que les entreprises dans les pays à bas salaires qui adoptent des  codes de conduite ne changent pas véritablement leur pratique actuellement, puisqu’elles ne subissent quasiment pas de vérification indépendante. Simplement elles profitent de leur avance en matière sociale pour adopter un code. Cependant si ces ETN se s’avèrent encore loin de respecter les normes fondamentales du travail (NFT), les codes de conduite les poussent malgré tout à renforcer au moins partiellement le respect de l’ensemble des sept NFT (droit syndical, interdiction du travail des enfants, interdiction du travail forcé, respect du salaire minimum, limitation du temps de travail, non discrimination à l’emploi et au travail, hygiène et sécurité).

 

La séparation des pouvoirs de la régulation

Afin de pouvoir analyser de manière à la fois fine et claire l’action des différents codes et des acteurs qui interviennent dans la transformation des conditions de travail, il est nécessaire de définir le concept de régulation des relations industrielles. Nous la définirons comme la décision de créer ou la décision d’appliquer des règles, des normes ou des principes, par des acteurs ou des institutions donc “l’action subit les pressions et les contraintes des structures historiques, mais qui ne sont pas déterminées mécaniquement”. COX définissant les structures historiques comme une configuration particulière de trois forces fondamentales : forces des idées, forces des institutions (composées notamment des forces sociales) et forces matérielles (Cox, 1996 : 97). Ainsi la co-régulation sociale (le travail étant une composante du social) implique une régulation entre deux ou trois des acteurs que sont les pouvoirs publics, les entreprises privées, les ONG et les syndicats.

Mais démocratiser la régulation suppose certaines conditions plus exigeantes que la seule participation de la société civile. Montesquieu (1748) a théorisé la séparation des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Dans le cadre de la régulation du travail nous pouvons établir une comparaison avec l’orientation, la sanction et l’opérativité. Or on observe qu’une séparation des pouvoirs de régulation que sont l’orientation (la production de normes), la sanction (ou l’incitation) et l’opérativité (la vérification des conditions de travail) permet de renforcer sa démocratisation et la justice des décisions (Brugvin, 2003). La séparation des pouvoirs de régulation est nécessaire au sein des pouvoirs publics, comme instrument traditionnel de la démocratie. D’autre part, elle permet de différencier la participation des acteurs privés au sein de certains pouvoirs de la régulation par le public.

Il nous faut aussi distinguer la régulation par la sanction forte ou faible, d’une part et la régulation par la sanction et l’incitation. Chaque fois qu’un acteur obtient un gain (un bonus), économique, moral, humain, social etc. du fait de sa mise en conformité avec une règle, nous sommes en présence d’une régulation par l’incitation, par exemple l’abaissement des droits de douane pour les entreprises respectant les normes fondamentales du travail des travailleurs (régulation incitative publique). Dans le cas des acteurs privés, une entreprise qui obtient une certification, un label pour ces produits obtient un avantage concurrentiel par rapport aux autres acteurs, c’est donc une régulation incitative. Par contre lorsque l’entreprise se voit retirer son label ou sa certification cela peut être considéré comme une sanction faible dans la mesure ou cela va entraîner des pertes financières plus ou moins conséquentes.

 

Les conflits autour de la régulation de l'orientation normative

Certaines ONG comme celles appartenant à la CCC européenne exercent en plus une régulation par l'orientation et par l'incitation, grâce à des actions participatives mais aussi revendicatives. Elles cherchent en effet à compenser les “carences” de l’activité judiciaire de certains pouvoirs publics nationaux et internationaux et de certaines inspections du travail. Par ailleurs une des caractéristiques principales des orientations prises par les mouvements sociaux transnationaux (MSTN) consacrés aux codes de conduite et aux labels, s’apparente à la volonté d’introduire une participation des ONG et des syndicats privés à tous les niveaux des trois pouvoirs de la régulation. Dans un premier temps, il s’agit de compenser les carences des pouvoirs publiques, mais à long terme il s’agit d’instaurer un vaste mouvement de démocratisation des instances de régulation du travail. Cependant en introduisant une participation des acteurs privés (représentants des entreprises et  ONG et syndicats), cela comporte le risque d’une privatisation de l'inspection du travail. Cela profiterait aux acteurs économiques privés qui manquent d'indépendance économique et cela risque donc de profiter aux intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général. Pour les néo-gramsciens tel Cox (1987) c'est essentiellement la société civile qui détient l'hégémonie politique et idéologique. C'est pourquoi les MSTN ne se limitent pas à des régulations par la vérification et l’incitation mais tentent d'exercer leurs actions aussi au niveau idéologique à travers des campagnes en direction de l'opinion publique prioritairement. Ce qui s’inscrit dans la régulation de l'orientation sociétale et normative.

 

Des acteurs nouveaux et anciens prennent part à la régulation du travail au travers des  codes de conduite, des labels et de la certification. Or en ce qui concerne la légitimité des différents acteurs et des modes de régulation on relève donc des conflits portant sur:      

- La légitimité élective (des pouvoirs publics dirigés par les élus) contre la légitimité par la participation (ONG et syndicats et acteurs économiques privés).

- La légitimité des acteurs dépendants économiquement (acteurs économiques privés) contre ceux plus indépendants économiquement (pouvoirs publics, ONG et syndicats).

- La forte légitimité morale des ONG (Cutler, 1999) et des syndicats contre celles moins fortes des acteurs économiques. La légitimité morale des pouvoirs publics se situe entre les deux groupes mais varie en fonction des pays et des organisations. De plus ces derniers sont parfois accusés de servir leurs propres intérêts ou ceux des classes économiques dominantes.

Les différents acteurs se disputent la légitimité de la régulation au sein de chacun des trois pouvoirs de régulation.  Ces trois catégories d’acteurs tentent de légitimer leurs actions aux yeux des deux autres mais aussi de l’opinion publique. Ils cherchent notamment à la démocratiser mais y parviennent-ils vraiment? On observe donc des conflits ou des complémentarités entre ces différentes formes de légitimité : légitimité élective / participative, légitimité élective / morale et légitimité participative / indépendance économique qui permet de renforcer la démocratisation de la régulation du travail.

 

La production de normes prend des formes diverses. “Dans la conception régalienne de l’Etat il y a deux niveaux d’écriture du droit (...) : d’une part celui de la loi qui est le niveau du délibéré et de l’unilatéral, où s’exprime l’intérêt général; d’autre part, celui du contrat qui est le niveau du négocié, du bilatéral, où s’exprime les intérêts particuliers” (Supiot, 2002). En d’autre terme il s’agit d’un côté du droit positif, de l’autre de la “soft law”. Mais parfois aussi de formes hybrides combinant les deux telles les conventions collectives et certains codes de conduite qui se composent des conventions de l’OIT. Le choix de ces différentes formes dépend à la fois de la nature des acteurs et des stratégies envisagées. La nature de la production normative modifie les champs d’actions, les territoires, les espaces de pouvoirs de chacun des acteurs (économiques privés, pouvoirs publics, ONG et syndicats). En fonction de la nature de la norme, les acteurs qui auront en charge de vérifier son application et d’en sanctionner les infractions peuvent varier considérablement. Or la sanction ou la vérification par des acteurs économiques privés (société d'audit), par les ONG et les syndicats ou les pouvoirs publics sont différentes tant dans son efficacité que dans sa légitimité. C'est pourquoi chaque type d’acteurs développe de manière privilégiée un certain type de norme.  Cependant la forme de la norme, sa nature (soft law, droit positif) ont des conséquences importantes. Dans l'analyse de la production normative et de sa mise en oeuvre s'agit donc de distinguer:

- L’objet des normes (le fond)

- La  nature des normes (la forme)

- La  nature des producteurs de normes

- Le pouvoir de produire la norme qui permet d'une part de modifier la répartition du pouvoir entre les acteurs de la vérification et  ceux de la sanction, d'autre part de contribuer à l'orientation du “pouvoir politique et idéologique hégémonique” (Cox,1987).

 

A chaque fois que de nouvelles mesures sont mises en oeuvre pour répondre à des carences vis des vis de normes et des besoins minimaux des classes sociales les plus défavorisées, il y a alors le risque de:

- Créer un système à deux vitesses, dont les deux pôles peuvent ne jamais parvenir à se rapprocher (Spitz, 1980 : 24) .

- Faire régresser les acquis les plus élevés en les tirant vers le bas.

Lorsque les ONG et les syndicats tentent d’introduire de nouveaux dispositifs de régulation du travail (les codes de conduite, les référentiels de vérification...) cela ne déterminent pas à l’avance le résultat des avancées sociales. Les ONG  et les syndicats ont pour objectif de remédier aux carences sociales, sans nuire aux acquis les plus élevés, ni laisser perdurer les écarts entre les “classes” sociales. Cette politique peut remettre en cause certains principes du néo-libéralisme, en introduisant certaines limites et certaines règles pour protéger les plus faibles. A l'inverse elle peut renforcer les politiques néo-libérales en pérennisant les inégalités, la domination et l’exploitation entre les classes sociales selon que son application s'avère partielle ou globale.

 

Actuellement en dehors de revendications adressées aux pouvoirs publics, les ONG et les syndicats produisent des normes (les codes de conduite et les référentiels) dans le cadre d’une régulation par la négociation et la revendication en direction d'autres acteurs privés les entreprises. A plus long terme on observe trois orientations possibles.

1-Une régulation de l'orientation normative par les seuls acteurs privés (syndicats/ONG-acteurs économiques privés).

2- Une régulation de l'orientation normative par les seuls pouvoirs publics nationaux et internationaux.

3-Une régulation multipartite encadrée par les pouvoirs publics.

C'est l'orientation choisie par la CCC européenne dont le collectif français de l’éthique sur l’étiquette (ESE) est membre. Il est lui même composés d’ONG et de syndicats. Le collectif ESE et la CISL propose par exemple la création “d'une directive européenne donnant obligation d'adopter et de négocier un code de conduite ou un accord-cadre sur les NFT” (CFDT, 2000). Cela permet de développer la régulation normative semi-autonome et dans un second temps, si les négociations entre ONG et syndicats et entreprises privées n’ont pas aboutit les pouvoirs publics (les régulateurs de contrôle) viennent arbitrer en fonction du critère de l’intérêt général ou des plus défavorisés. Ce mode de régulation relève d'un arbitrage différé, mais il peut aussi être simultané, lorsque les pouvoirs publics prennent part aux négociations du début à la fin tout en disposant du pouvoir décisionnel  final. Quant aux codes de conduite, s’ils étaient à l’origine pour les entreprises privées une manière d’anticiper sur la régulation par les pouvoirs publics. Ils sont à présent une tentative d’introduire une régulation publique et citoyenne, mais ils peuvent devenir des instruments d’une régulation privée dominée par les acteurs économiques dans lequel les grands absents seraient justement les pouvoirs publics.

 

lES CONFLITS DANS LA RÉGULATION PAR la vérification

La majorité des mouvements sociaux européens qui imagine et met en oeuvre la régulation du travail par la vérification ont une vision très pragmatique de la situation. Ils dissocient nettement leurs actions à court terme de nature privée (l’expérimentation de méthodologies de l’audit) et leurs objectifs à long terme consistant à développer une régulation publique de l’inspection du travail, mais qui soit démocratisée. Quel que soit l’un des trois niveau d’où est initié la vérification: internationale, régionale ou nationale, les ONG et les syndicats souhaitent y participer à travers des modalités qui restent à négocier. Ils entendent au minimum pouvoir évaluer le travail des sociétés d'audit et l'inspection du travail du pays.

Cependant comme nous l’avons observé, si c’est acteurs font preuve d’adaptation aux différentes réalités nationales, ils courent le risque de se voir dépasser par les entreprises privées et certains représentants des pouvoirs publics nationaux et internationaux, qui y voient une opportunité pour privatiser la régulation publique en matière de vérification et de sanction.  Les moyens de réguler les conditions de travail au sein de l’entreprise s’avèrent souvent insuffisants et trop exclusivement dépendants des pouvoirs publics selon les MSTN. Or les pouvoirs publics locaux et nationaux subissent la pression des organisations internationales publiques, de la concurrence des pays riches et pauvres. Ils sont parfois corrompus et ne s'avèrent jamais véritablement démocratique notamment parce que la participation des associations citoyennes est rarement développée.

Ces causes ont conduit au développement des  codes de conduite et des organismes (ONG, sociétés d’audits) chargées de vérifier leur mise en oeuvre. La plupart des collectifs de la CCC prennent part à des expérimentations en matière de vérification. La plupart souhaitent à que les sociétés d’audit, les ONG et les syndicats développent cette activité à grande échelle. Or cette dernière nécessite des ressources humaines et financières dont ne disposent pas les ONG et les syndicats. C'est pourquoi ils semblent s'orienter plus vers une contrôle des vérificateurs (les sociétés d'audits et l'inspection du travail). Cependant même cette dernière tâche nécessite des ressources dont les ONG et les syndicats ne disposent pas.

On observe donc une prise de position relativement paradoxale, de la part des MSTN même sur le long terme. Il s’agit de la volonté de restaurer une vérification par les pouvoirs publics des pays à bas salaires (PABS) et en même temps celle de privatiser le système de régulation par la vérification et par la sanction, afin de le démocratiser et de le rendre plus transparent. Quel que soit le mode de vérification et de sanction qui sera mise en oeuvre, sa privatisation comporte le risque de laisser aux seuls acteurs économiques privés (les sociétés d'audit) la charge de la vérification, voire de la sanction des questions liées au travail  (Apokavi , 2001). Or  les sociétés d’audit manquent d'indépendance au plan économique puisqu'elles sont rémunérées par ceux qu'elles jugent. Cela représente donc un obstacle majeur à  une vérification indépendante, c’est pourquoi à long terme seul les pouvoirs publics disposent des caractéristiques pour réaliser une vérification véritablement indépendante. Le fait de stipuler que le vérification doit être indépendante pour être fiable n’est pas une condition suffisante, faut-il encore définir les critères de l’indépendance. En effet il ne suffit pas d’affirmer que l’organisme n’appartient pas à l’entreprise, c’est à dire qu’il détient un statut différencié et des ressources économiques indépendantes, ou encore qu’il ne travaille que pour celle-ci. Nous présentons donc certains critères sans prétendre à l’exhaustivité sur la question. Les critères de renforcement de l’indépendance de la vérification sont notamment:

 

1- La séparation des pouvoirs grâce à une séparation entre les régulateurs disposant du pouvoir d’orientation, de la vérification et de la sanction d'une part et grâce au financement (si le financement de l’un dépend du financement de l’autre il y a des risques de perte d’indépendance).

 

2- L’indépendance économique grâce à des systèmes de financements suffisants et surtout indépendants (indirects) qui permettent de dissocier le service et la rémunération, soit par un financement par les pouvoirs publics nationaux ou internationaux a) des sociétés d’audits privées (qui deviennent de fait para-publique ou b) de l’inspection du travail nationale ou internationale.

                 

Par conséquent seul un système de vérification par un organisme public possède potentiellement les deux conditions qui sont: indépendance et action à large échelle. Même si actuellement les pouvoirs publics manquent parfois d’indépendance lorsqu’ils sont inféodés aux acteurs économiques dominants ou plus ou moins corrompus. Les ONG et les syndicats s’approchent quelque peu des critères d’indépendance minimum, mais ils ne peuvent exercer une vérification indépendante réelle sur une large échelle en l’absence de financement conséquent. En effet les vérifications des  codes de conduite et la certification d’entreprise sont financées par les entreprises elles-mêmes. Les organismes de vérification des labels doivent pouvoir se financer grâce au seuls consommateurs pour être indépendants des entreprises vérifiées. Or le financement réalisé sur la base du seul surcoût reposant sur le produit limite la viabilité du dispositif (aucun organisme de labelisation ne s’autofinance actuellement avec cette seule activité). De plus la concurrence entre organismes de labelisation renforce les difficultés pour atteindre le seuil de rentabilité et tend à limiter fiabilité des audits (l’accroissement de la rigueur de l’audit augmente son temps et donc son coût). Même les organismes de notation (agences de rating) qui ne sont financés qu’indirectement que par des investisseurs sont sujets à une perte d’indépendance. En effet l’investissement des actionnaires au sein d’une multitude entreprises susceptibles d’être vérifiées, étant si vaste, varié, complexe et mouvant, que l’indépendance n’est jamais garantie avec certitude.

 Les organismes privés ne peuvent donc être indépendants de leurs sources de financement. Par conséquent ils ne seront jamais véritablement indépendants. L’objectif des MSTN est une régulation du travail par des pouvoirs publics démocratisés. La vérification par les pouvoirs publics est la seule qui possède les critères minimums d’efficacité et (surtout par l’indépendance) à terme. C’est pourquoi nous pouvons considérer que leurs objectifs sont cohérents.

 

LES CONFLITS AUTOUR DE LA régulation par la sanction et l’incitation

Nous avons observé qu’un des objectifs des MSTN consistait à remédier par le biais des  codes de conduite et des labels,  aux carences de régulation publique en matière de norme, mais ils souhaitent aussi à palier le manque de régulation judiciaire national et international décrite notamment par (Nizery, 1999 : 67). Cependant ils ne permettent qu’une régulation essentiellement incitative, faute de disposer d’un pouvoir de régulation fortement contraignant. Actuellement les seuls dispositifs dont disposent les acteurs privés concernant la régulation par l’incitation où la sanction faible des normes sociales sont la non-délivrance du label, la communication vers l’opinion de la non-application du code (organismes de notation, campagne médiatique...), ou encore le boycott. Les cabinets d’audit de leur côté ne disposent comme moyen d'incitation que de la non-délivrance de la certification. Or on observe que ces différentes méthodes d’incitation privée, sont relativement peu efficaces actuellement, dans la mesure ou la chaîne de causalité est trop longue et peu puissante. Elle repose sur l’information suffisante des acheteurs (consommateurs, bureaux d’achats...), puis d’une régulation par l’achat sanction (achat d’un autre produit). Or même lors de puissantes campagnes de boycott, les résultats ne sont pas toujours très probants. Mais surtout ils peuvent parfois aboutir aux résultats inverses, si les salariés concernés se voient finalement privés de leurs emplois parce que l’entreprise subit des pertes économiques trop importantes.

Chacun des acteurs revendique sa place au sein des instances de régulation par la sanction ou l’incitation en fonction de la nature de la légitimité qui lui est propre. A la différence d’autres acteurs les mouvements sociaux disposent principalement des instruments de régulation que sont par ordre de contrainte décroissante l’appel au boycott, la campagne d’opinion ou de dénonciation, la labelisation, la notation ou la certification. Nous pouvons donc observer que les solutions sont nombreuses en matière de régulation incitative et qu’au-delà des solutions techniques il s’agit de stratégie et d’orientation politique.  

 

Les normes d’assurances de la qualité technique ou sociale permettent d’obtenir une certification (Igalens, 1994). Ces normes reposent donc sur des contrôles exercés pour la plupart à posteriori, ils sont donc exposés à d’éventuelles fraudes par manipulations des relevés ou des témoignages. De plus le risque des normes de vérification des NFTdu type SA 8000 (CEPAA 1998) qui s’apparentent aux systèmes d’assurances qualité des normes ISO par exemple réside dans le fait:     

- Qu’elles se centrent plus sur les procédures que sur la réalité de la mise en oeuvre des NFT.

- Que le respect de certaines, s’effectue parfois paradoxalement  aux détriments des conditions de travail, (surtout concernant les normes relatives à l’hygiène et la sécurité) (Laric, 2001: 87).

- Qu’en cherchant à créer des syndicats et en développant leur participation cela conduise à les contrôler un peu plus, à l’instar de certaines dérives de la qualité totale décrites par Jouslin De Noray (1999).

La décision de certification d’une unité de production est relativement subjective. Elle dépend notamment du type de normes, du référentiel utilisé, du choix de la pondération des indicateurs, de l’interprétation qui en est faite, du niveau d’exigence des certificateurs...C’est pourquoi les ONG et les syndicats tel le collectif ESE souhaitent prendre part aux différentes instances de régulation par la sanction ou l’incitation privée (notation, certification, labellisation) et publique (inspection du travail), dans le cadre de comités paritaires de certification (ou de forum multipartites) composés éventuellement d’acteurs suivants: associations civiques, syndicats, pouvoirs publics). Cependant la régulation par l’incitation et la sanction (faible et forte) exercée par les acteurs privés suppose une indépendance économique. Or à grande échelle, comme pour la régulation par la vérification, cela nécessite des fonds suffisants dont seuls pouvoirs publics disposent. Par conséquent si à une échelle expérimentale, ou épisodiquement les acteurs privés peuvent siéger dans les organismes publics exerçant des sanctions ou des incitations, ils ne peuvent le faire à une vaste échelle. En effet il s’avère déjà difficile pour une ONG ou un syndicat de participer aux seules régulations de l’orientation qui sont moins nombreuses (élaboration et vote d’une norme, d’une règle, d’une procédure...), car cela suppose du temps, donc un personnel important et un coût important. Tandis que la régulation de l’orientation s’effectue au niveau macro (grande centralisation et peu de décision), la régulation par la vérification et la sanction se déroule à un niveau micro (grande décentralisation et beaucoup de décision). La vérification et la sanction nécessitent donc un temps encore plus important, car cela suppose de pouvoir participer à la régulation de chacune des milliers d’entreprises chaque année.

 

A long terme le collectif ESE et la CCC européenne notamment se prononcent pour une régulation par des pouvoirs publics démocratisés. Or actuellement la régulation incitative exercée par les ONG et les syndicats est une régulation par la sanction. D’une part car le rapport de force ne se révèle pas suffisant et d’autre part parce que la sanction si elle n’est pas indispensable, ne s’avère pas justifiée. En effet elle pourrait se retourner contre les travailleurs eux-mêmes en augmentant le chômage au sein d’une entreprise sanctionnée. Enfin la majorité des MSTN qui militent pour la mise en oeuvre des  codes de conduite sont  favorables aux sanctions publiques liées aux commerces en particulier. Mais si et seulement on ne relève pas de risque de protectionnisme déguisé. Dans le cas contraire, les MSTN préfèrent que la régulation se limite à l’incitation, qu’elle soit d’ordre publique (SPG en Europe ou aux Etats Unis) ou privé (non-délivrance du label, information des consommateurs et éventuellement appel au boycott, en ultime recours).

Notons que le SPG qui a été mise en oeuvre aux Etats Unis dans les années 80 s’est révélé relativement efficace (Harvey, 1995 : 74) et conjugue en effet une régulation incitative et une régulation par la sanction non protectionniste (les pays à bas salaires subissent une taxation en cas d'infraction mais ne sont pas pénalisés par rapport aux pays riches qui sont tous taxés). Si un tel dispositif d’incitation publique était mis en oeuvre, seule la régulation par la vérification (certification d’entreprise) resterait utile. Alors la régulation par l’incitation exercée par les citoyens avec les labels deviendrait superflue. Cependant l'orientation politique dominante actuellement à l'OMC repose sur la levée des obstacles au commerce. C'est pourquoi les clauses sociales globales (types SPG) sont de moins en moins d'actualité. De même les codes de conduite ne sont pas protectionnistes, tant qu’ils s’adressent aux ETN qui disposent de larges capacités de financières pour palier l’éventuel surcoût dû au respect des NFT. Cependant certains considèrent que les codes de conduite sont initiés par des ONG des pays les plus industrialisés (PPI)  et que cela peut aboutir à des formes d’ingérence. Si celles-ci  conduisent à une amélioration de la situation on pourra parler "d'ingérence constructive et dans le cas contraire "d'ingérence destructive" ou au mieux d’ingérence inutile. Après une dizaine d'années de mise en oeuvre encore relativement expérimentale, il semble que cette ingérence soit pour l'instant bénéfique pour les travailleurs. Mais il s'agit d'observer à plus long terme leurs situations pour en évaluer les résultats à plus longue échéance sur l'ensemble de la régulation du travail dans les pays à bas salaires et même dans les pays les plus industrialisés.

 

 

Le Global compact ET LA REGULATION ETHIQUE  par L'ONU

La création du Global Compact par l’ONU illustre cette volonté d’une approche éthique fondée sur la régulation privée au plan international. Le Global Compact a été lancé par Kofi Annan, Secrétaire Général des Nations Unies, au cours du forum de Davos le 31 janvier 1999. “Ce pacte présente 9 principes destinés à “protéger les droits de l’homme, des travailleurs et de l’environnement des excès de l’économie et des pratiques des entreprises” (ONU, 2000). Le Global Compact étant une forme de  code de conduite élaboré par les pouvoirs publics internationaux. Les ETN qui l’adoptent s’engagent volontairement à le respecter, mais il n’est prévu de dispositif de vérification, ni de sanction. C’est pourquoi trois hypothèses sont envisageables pour expliquer la stratégie de l’ONU :

1-S'agit-il d'une stratégique  sincère  de l’ONU due à une erreur d’analyse? Soit l’ONU estime que les organismes d’audit privés seront à terme en capacité d’assurer un contrôle (vérification et sanction) efficace et fiable. Alors dans ce cas l’initiative du global compact, manifeste une volonté sincère de favoriser un développement de la régulation autonome privée.  D’une part cela représente une orientation de politique économique très spécifique. Mais d’autre part cela transforme la nature même des organisations internationales publiques qui deviennent des partenaires des entreprises privés plutôt que des autorités de régulation au service du peuple et de l’intérêt général.

2 - Si l’ONU estime que les codes de conduite ne peuvent être contrôlés de manière fiable par les organismes privés et alors en lançant le Global Compact elle mène une stratégie d’affaiblissement de la régulation par les pouvoirs publics. De plus même si les ETN ne tiennent pas leur engagement, elles bénéficient néanmoins d’un “blue wash” de l’ONU” à peu de frais. Or ce décalage entre les discours et la pratique nuit à la crédibilité et à l’image des organisations internationales publiques et en particulier de l’ONU.

3 - Une autre hypothèse consiste à penser que l’ONU entreprend une stratégie “des petits pas” avec le Global Compact. C’est à dire qu’elle introduit progressivement l’idée qu’une régulation des ETN s’avère nécessaire par les organisations internationales publiques.  Actuellement elle se limite à l’incitation faible, mais à moyen terme elle pourrait changer de nature et se fonder sur la sanction (clause sociale) ou l’incitation forte (Système de préférence généralisé (SPG)) par les organisations internationales publiques. C’est l’hypothèse suivie par la porte-parole de la Clean Clothes Campaing (CCC) européenne, Ineke Zeldenrust (12-2001). Celle-ci estime que l’initiative du Global Compact est trop limitée, mais dans la mesure ou “il n’y a pas actuellement de contrôle des  codes de conduite, on ne peut pas considérer qu’il y a abandon” de l’ONU concernant la régulation par la sanction ou l’incitation forte. Les hypothèses 1 et 2 illustrent donc une situation ou le développement des  codes de conduite à une échelle internationale parait néfaste pour la mise en oeuvre des NFT. En effet elle favorise le développement d’une régulation des NFT, par les acteurs privés. Or ceux-ci ne disposent pas de la légitimité et des capacités suffisantes pour y parvenir véritablement.

 

En fait on observe que le résultat  de l’action des  codes de conduite dépend notamment de la situation sociale nationale. En effet la mise en oeuvre des NFT, la régulation par la sanction ou la vérification, face à un Etat faible, inefficace ou corrompu, la régulation par les ONG et les syndicats peut être utile  de ce point de vue et la vérification par les acteurs économiques parfois efficace. Mais dans le contexte d’un Etat fort, organisé qui applique les NFT, alors la régulation par les ONG et les syndicats est moins utile, voire néfaste si elle participe à la substitution des pouvoirs publics en le privatisant. Quant à la régulation par les acteurs économiques, elle n’est pas aussi indépendante que celle des pouvoirs publics.

C’est pourquoi à terme l’inspection du travail  doit plutôt être développée et être complétée par des organismes de vérification privés (acteurs économiques privés, associations civiques et de travailleurs) permettant de vérifier son efficacité et d’obtenir une évaluation indépendante. En ce qui concerne la régulation par l’orientation, les codes de conduite sont utiles dans les pays ou l’ensemble des NFT n'est pas signés et ratifiées. Cependant dans les pays ou le droit du travail est plus développés, cela peut conduire à restreindre sur les conventions collectives et le code du travail existant. C’est pourquoi dans les codes de conduite la mention précisant que le droit du travail existant doit être appliqué en plus des NFT reste indispensable.

 

Gouvernance globale CONTRE régulation INTERNATIONALE

A l'heure de la mondialisation néo-libérale, les ETN représentent une puissance toujours plus grande qui influence les politiques des Etats, en particulier ceux des PABS. Or comme le rappelle Merrien, dans l’histoire européenne notamment, les avancées sociales ayant permis l’édification de l’Etat-providence ont été conquises au prix de dures luttes syndicales et po

Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

Le Global Compact: résultat d'un intense lobbying des entreprises transnationales

Le Global Compact est le résultat de plusieurs rencontres initiées depuis février 1998, entre Kofi Annan, la Chambre de commerce internationale (CCI) (associée de Coca Cola et Unilever), et des lobbies industriels très puissants : l’European Round Table (ERT) et le Geneva Business Dialogue (Balanya, 2003 : 342), deux associations réunissant des représentants d’entreprises transnationales.

Parmi les dirigeants présent à ces rencontres, figure Helmut Maucher président de la CCI (en 1998), membre de l’ERT, PDG de Nestlé. Or, cette ETN est accusée de nombreuses infractions contre les normes fondamentales du travail qu'elle prétend défendre, notamment chez Tandaram, un de ses sous-traitants (Balanya, 2003 : 420).

Klaus Schwab, président et fondateur du Forum économique mondial de Davos, en 1999, affirme que le forum  « a peut-être été une sorte de moment-clé pour la réintroduction de la notion de responsabilité sociale des entreprises, dans le secteur industriel » (Schwab, 1999). Le lancement du Global Compact a ainsi permis de lancer l’idée d’une autorégulation néo-libérale des entreprises, qui pouvait laisser penser à l'opinion publique peu informée, qu’il s’agissait au contraire de renforcer à terme la régulation publique et contraignante.

Parallèlement à ces réunions, les dirigeants de la CCI, tel Maucher, ceux de l’ERT, et des ETN telles Nestlé, Shell ou Unilever participent régulièrement aux rencontres de Davos et du groupe Bilderberg (Balanya, 2003). C'est dans ces lieux où se forgent les idées néo-libérales au plan mondial que ces derniers se réunissent tous les ans (Gill, 1990 : 127).

le groupe Bilderberg fut créé en 1954, grâce à un cofinancement de Unilever et de la CIA. Selon le politologue Stephen Gill, il a pour but « d’encourager des discussions ouvertes et confidentielles (...) entre les nations de l’axe atlantique » (Gill, 1990 : 127) en particulier les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest. Selon un ancien délégué du groupe, le consensus élaboré au sein de ce forum sert de base à l’évolution des politiques internationales. Bilderberg « compose la toile de fond des politiques qui sont mises en place par la suite. Ainsi, le Forum économique mondial à Davos en février, les rencontres Bilderberg et du G8 en avril-mai et la conférence annuelle du FMI et de la Banque Mondiale en septembre. Une sorte de consensus international émerge (...). Ce consensus devient la toile de fond des communiqués du G8; il inspire le FMI lorsqu’il impose le programme de réajustement à l’Indonésie, et la politique que le Président américain propose au congrès. » (Armstrong, 1998).

David Rockefeller fut le fondateur du Bilderberg, puis de la Commission Trilatérale. « Ces deux lobbies sont les véritables architectes de la mondialisation néo-libérale » selon M. R. Jennar (2005). D. Rockefeller a déclaré à Newsweek International : « quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semblent l’entité adéquate pour le faire » (Rockefeller, 1999). « Ce même personnage avait déclaré huit ans plus tôt devant la Commission Trilatérale : la souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers est préférable au principe d’autodétermination des peuples » (Jennar, 2005 : 17). En effet, ces derniers sont considérés par certaines élites, tels les certains experts de la gouvernance européenne, comme « ignorants, émotifs et versatiles », comme nous le rapporte Hermet (2003 : 16). C’est donc pour leur éviter de commettre des erreurs nuisant à l'intérêt du peuple lui même, que les élites proposent d’ériger la gouvernance, par les seuls experts et les élites économiques et politiques.

Depuis octobre 2002, Nestlé est membre du Global Compact. Ce même mois,  lors de la séance plénière du Symposium sur le Global Compact de l’ONU et les entreprises suisses, Peter Unies, directeur général de Nestlé à l’époque, fut l’orateur d’honneur. De plus, sur le programme du Symposium, il était précisé que cet évènement a été possible grâce au soutien de Nestlé (Linnecar, 2005 : 111).

Cependant, Kofi Annan affirme que l’ONU aspire à un partenariat avec les entreprises. De même les dirigeants de la Commission Européenne, qui défendent la gouvernance néo-libérale, préfèrent les partenariats avec la société civile (associations professionnelles et non lucratives) et le marché (Commission européenne, 2001) plutôt que l'usage de la souveraineté du peuple (Gobin, 2002). Mais cela suppose un échange de service réciproque. Pourtant, est-ce le rôle des Nations Unis d’être partenaire ?  Cela supposerait de se positionner dans une relation relativement égalitaire. Or, l’ONU dispose potentiellement de la capacité d’exercer une régulation contraignante vis-à-vis des ETN. Cependant, les Etats membres de l’ONU choisissent de ne pas en user. Paradoxalement, à l’échelon national, une majorité des Etats membres de l'ONU sanctionne les infractions au droit du travail. Faut-il comprendre que certains d'entre eux envisagent, à terme, de changer de politique en matière de droit du travail?

 

La gouvernance globale et bonne: une privatisation de la régulation sociale

Un des premiers à développer la théorie de la gouvernance fut Rosenau dans son ouvrage « gouverner sans gouvernement » (Rosenau, 1992), où il introduit d’autres formes d’autorité que l'autorité étatique (Strange, 1996).

Dans la mesure où, au sein de la Banque Mondiale, l’idéologie néo-libérale est hégémonique, c’est donc dans le cadre de cette politique qu’elle entend exercer ce qu’elle nomme une « bonne gouvernance ». La « bonne gouvernance », pour la Banque Mondiale, est aussi synonyme de « bonne gestion du développement » (World Bank, 1992). Marie Claude Smouts la qualifie « d’outil idéologique pour une politique de l’État minimum » (1998), mais néanmoins puissant, qui applique les principes du consensus de Washington. Cependant, si cette politique se limite aux fonctions régaliennes, cela ne signifie pas un État faible. Il s’agit en réalité d’un « État gendarme » visant théoriquement à faire respecter les règles d’un marché concurrentiel et les libertés individuelles.

Dans la gouvernance la normalisation technique se substitue au politique. En effet, la gouvernance globale s'est développée à partir de la gouvernance d'entreprise (Leach, Percy-Smith, 2001). Dans la gouvernance on observe « une normalisation technique envahissante » (Hidouci, 2003 : 7) qui tente d'évacuer la dimension politique sous le discours de la neutralité, en se cachant dernière le langage de la gouvernance des entreprises. La gouvernance conduit à substituer les normes juridiques (décidées par les pouvoirs publics représentant le peuple) par des normes techniques (crées par des intérêts privés) : codes de conduite, labels, normes comptables privées, normes ISO, etc.

 « Dans la conception de la gouvernance, l’État n’exprime lui-même aucun intérêt général et doit se borner à arbitrer entre des intérêts particuliers » (J. Brown 5 : 2001). En effet l’arbitrage exercé par les pouvoirs publics se révèle partisan, s’il sert les intérêts des groupes dominants et des acteurs économiques privés, au détriment de ceux des classes populaires ou des classes les plus défavorisées. La légitimité des pouvoirs publics émane du peuple ; une décision ou une norme à caractère publique n’est pleinement légitime, que quand elle est adoptée par des organes qui expriment la souveraineté populaire, tel le parlement. Tandis qu’une partie du code du travail est en partie votée par ce dernier, les codes de conduite liées aux conditions de travail ou les normes ISO sont souvent créées par des entreprises privés.

 

 

CONCLUSION

Les mouvements sociaux transnationaux militant pour le développement des labels et des codes de conduite relatifs aux normes sociales et environnementales cherchent à court terme à renforcer la régulation des normes sociales et environnementales, sa légitimité et sa démocratisation au risque d’un excès de privatisation. Le pouvoir procédural tend à dominer le pouvoir communicationnel des mouvements sociaux et le pouvoir de la communication marketing tend à dominer ces deux autres pouvoirs.

 

La « bonne gouvernance », qui recouvre une idéologie néo-libérale, prend une part croissante au sein des autres organisations internationales  publiques, telle l’ONU.  Ainsi dans les prises de décision des pouvoirs publics nationaux et internationaux, l’influence et les idées des lobbies prennent le pas sur le jugement des représentants du peuple, le partenariat avec les entreprises privés remplace la régulation fondée sur le principe de l’intérêt général, la flexibilité fondée sur des normes techniques, relevant de la soft law, se substitue à la création de normes juridiques contraignantes.

 

Un développement possible de la régulation du travail peut donc s’orienter vers une privatisation complète. Les acteurs privés (sociétés d’audit et dans une moindre mesure des associations citoyennes et les syndicats) seraient alors chargés de créer les normes, de les vérifier et de les sanctionner.  Dans cette perspective le Global Compact qui s’apparente à un code de conduite, reste très vague. Il ne propose aucun système de vérification ou de sanction. Seul l’incitation de l’opinion publique est mise en jeu. Or ce type de dispositif risque surtout de venir renforcer encore la précarité des travailleurs et de nuire au respect de l’environnement.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Par Thierry Brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007

 

 Thierry Brugvin

 CRESP (IRIS)/LASA

thierry.brugvin@free.fr

Sociologue


 

LA PRIVATISATION DE

LA REGULATION DU DEVELOPPEMENT DURABLE

Contribution pour le Congrès « Mondialisation et développement durable : le rôle des organisations » organisé par le RIOOD (Réseau International de recherche sur les Organisations et le Développement Durable), Sup Agro Montpellier, 27 et  28 septembre 2007.

 

Certains mouvements sociaux transnationaux (MSTN) militent pour le respect des normes sociales et environnementales en particulier dans les pays à bas salaires. Ils développent pour cela de nouveaux instruments, des labels et des codes de conduites. Ces mouvements sociaux transnationaux cherchent au travers ces derniers à renforcer la régulation sociale, environnementale et sa démocratisation au plan international. Mais leur utilisation peut entraîner aussi une privatisation de la régulation, relevant d’une gouvernance de nature néo-libérale, notamment avec la création du Global Compact. Or ce mode de régulation s’avère contraire à leur objectif à long terme : une régulation sociale encadrée par des pouvoirs publics démocratisés.

                                          MOTS CLES :

Mouvements sociaux, régulation, gouvernance, privatisation, code de conduite, labels, Global Compact.

 

 

INTRODUCTION

Les échecs de la mise en oeuvre des clauses sociales et environnementales par les organisations internationales publiques ont poussé des ONG et à des syndicats appartenant à des collectifs telle la European Clean Clothes Campaign (CCC), le WWF ou Greenpeace à développer des moyens d’actions concrets. Il s’agit en particulier des codes de conduites et des labels sociaux et environnementaux qui sont à leur portée et qui ne relèvent pas seulement de la revendication. Mais à l’origine les codes de conduites n’étaient pas des instruments provenant des ONG et des syndicats, mais des entreprises transnationales (ETN). A la suite des actions de boycott, les codes de conduites (CDC) se sont véritablement développés dans les années 80, 90, sous la pression des ONG. Les codes de conduite sont des instruments dont l’adoption est volontaire et non contraignante par lesquels une organisation (généralement une société transnationale ou un acteur de la grande distribution) s’engage à respecter certaines règles. Dans le cas présent il s’agit généralement des normes fondamentales de travail, dans le secteur textile-habillement-cuir (THC) et des normes environnementales. Mais de très nombreux secteurs sont aussi concernés. Ces instruments offrent avec d’autres aux ONG et aux syndicats un moyen de remédier en partie à la carence de la régulation judiciaire du travail au plan international. En particulier les échecs répétés de mise en  oeuvre d’une clause sociale dans les relations commerciales qui sont dues en particulier aux risques de protectionnisme déguisé. C’est à travers la convergence de plusieurs courants et types d’action: la normalisation technique (les systèmes d’assurances de la qualité), le droit positif du travail et la soft law, les clauses sociales les boycotts et l’éthique d’entreprise (ou la responsabilité sociale des entreprises) que se sont construits historiquement les codes de conduite.

 Nous faisons l’hypothèse que la privatisation de la régulation des normes sociales et environnementales entraîne des dérives (manque d’indépendance, manque de légitimité…) qui nuisent à un développement durable. Pour le démontrer nous présenterons tout d’abord la régulation par la production de normes et les limites de leur vérification. Puis, nous examinerons les enjeux de la lutte entre le pouvoir de la « communication marketing » des entreprises et la « communication dénonciatrice » des mouvements sociaux. Enfin, à travers l’exemple du Global Compact de l’ONU, nous verrons comme la « gouvernance globale » des normes sociales et environnementales est mis en œuvre au sein des organisations publiques internationales.

Les conflits autour de la régulation PAR LA PRODUCTION DE NORMES

Vers une régulation participative des normes sociales et environnementales

Afin de pouvoir analyser de manière à la fois fine et claire l’action des différents codes et des acteurs qui interviennent dans la transformation des conditions de travail, il est nécessaire de définir le concept de régulation des relations industrielles, qui diffère de celui de la régulation en économie. Nous la définirons comme la décision de créer ou la décision d’appliquer des règles, des normes ou des principes, par des acteurs ou des institutions dont “l’action subit les pressions et les contraintes des structures historiques, mais qui ne sont pas déterminées mécaniquement”. Cox définissant les structures historiques comme une configuration particulière de trois forces fondamentales : forces des idées, forces des institutions (composées notamment des forces sociales) et forces matérielles (Cox, 1996 : 97). Ainsi la co-régulation sociale (le travail étant une composante du social) implique une régulation entre deux ou trois des acteurs que sont les pouvoirs publics, les entreprises privées, les ONG et les syndicats.

Certaines ONG comme celles appartenant à la CCC européenne exercent en plus une régulation par l'orientation et par l'incitation, grâce à des actions participatives mais aussi revendicatives. Elles cherchent en effet à compenser les “carences” de l’activité judiciaire de certains pouvoirs publics nationaux et internationaux et de certaines inspections du travail. Par ailleurs une des caractéristiques principales des orientations prises par les mouvements sociaux transnationaux (MSTN) consacrés aux codes de conduite et aux labels, s’apparente à la volonté d’introduire une participation des ONG et des syndicats privés à tous les niveaux des trois pouvoirs de la régulation. Dans un premier temps, il s’agit de compenser les carences des pouvoirs publiques, mais à long terme il s’agit d’instaurer un vaste mouvement de démocratisation des instances de régulation du travail. Cependant en introduisant une participation des acteurs privés (représentants des entreprises et  ONG et syndicats), cela comporte le risque d’une privatisation de l'inspection du travail. Cela profiterait aux acteurs économiques privés qui manquent d'indépendance économique et cela risque donc de profiter aux intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général. Pour les néo-gramsciens tel Cox (1987), c'est essentiellement la société civile qui détient l'hégémonie politique et idéologique. C'est pourquoi les mouvements sociaux transnationaux ne se limitent pas à des régulations par la vérification et l’incitation mais tentent d'exercer leurs actions aussi au niveau idéologique à travers des campagnes en direction de l'opinion publique prioritairement. Ce qui s’inscrit dans la régulation de l'orientation sociétale et normative.

 

Les conflits de légitimité  entre  les acteurs de la régulation

Des acteurs nouveaux et anciens prennent part à la régulation du travail au travers des codes de conduite, des labels et de la certification. Or en ce qui concerne la légitimité des différents acteurs et des modes de régulation on relève donc des conflits portant sur:      

- La légitimité élective (des pouvoirs publics dirigés par les élus) contre la légitimité par la participation (ONG et syndicats et acteurs économiques privés).

- La légitimité des acteurs dépendants économiquement (acteurs économiques privés) contre ceux plus indépendants économiquement (pouvoirs publics, ONG et syndicats).

- La forte légitimité morale des ONG (Cutler 1999) et des syndicats contre celles moins fortes des acteurs économiques. La légitimité morale des pouvoirs publics se situe entre les deux groupes mais varie en fonction des pays et des organisations. De plus ces derniers sont parfois accusés de servir leurs propres intérêts ou ceux des classes économiques dominantes.

Les différents acteurs se disputent la légitimité de la régulation au sein de chacun des trois pouvoirs de régulation.  Ces trois catégories d’acteurs tentent de légitimer leurs actions aux yeux des deux autres mais aussi de l’opinion publique. Ils cherchent notamment à la démocratiser mais y parviennent-ils vraiment? On observe donc des conflits ou des complémentarités entre ces différentes formes de légitimité : légitimité élective / participative, légitimité élective / morale et légitimité participative / indépendance économique qui permet de renforcer la démocratisation de la régulation du travail.

 

Variétés des formes et des acteurs de la régulation normative

La production de normes prend des formes diverses. “Dans la conception régalienne de l’Etat il y a deux niveaux d’écriture du droit (...) : d’une part celui de la loi qui est le niveau du délibéré et de l’unilatéral, où s’exprime l’intérêt général; d’autre part, celui du contrat qui est le niveau du négocié, du bilatéral, où s’exprime les intérêts particuliers” (Supiot, 2002). En d’autre terme il s’agit d’un côté du droit positif, de l’autre de la “soft law”. Mais parfois aussi de formes hybrides combinant les deux telles les conventions collectives et certains codes de conduites qui se composent des conventions de l’OIT. C'est pourquoi chaque type d’acteurs développe de manière privilégiée un certain type de norme.  Cependant la forme de la norme, sa nature (soft law, droit positif) ont des conséquences importantes. Le pouvoir de produire la norme permet d'une part de modifier la répartition du pouvoir entre les acteurs de la vérification et  ceux de la sanction, d'autre part de contribuer à l'orientation du “pouvoir politique et idéologique hégémonique” (Cox : 1987).

 

LES LIMITES DE LA REGULATION PRIVEE PAR LES LABELS ENVIRONNEMENTAUX ET LES CODES DE CONDUITE

Les labels forestiers ont été mis en oeuvre par les entreprises transnationales et la grande distribution avant les labels sociaux, et les labels équitables. Il est fort instructif d'en observer les résultats  en matière de protection de la forêt. Ils nous permettent d'observer les  limites de la régulation privée des normes sociales et environnementales.

Les limites des labels forestiers face au label FSC

Parmi, les organisations visant à protéger la forêt, il y a en particulier, la Forest Stewardship Council (FSC). C’est une organisation de nature associative regroupant à la fois des ONG et des entreprises privées. Seules deux organisations françaises sont membres du FSC, l'une d'elle est le WWWF français (FSC, 2007). Greenpeace n'en n'est pas membre mais la soutien. Le label FSC a été créé en 1993, attestant que la gestion forestière respecte dix critères sociaux, environnementaux et économiques  responsables. En 2001, Fern, un collectif international d'associations écologistes (dont Greenpeace International, WWF-France) a publié un rapport "derrière le label" (2001), portant en particulier sur la qualité des labels de gestion de la forêt. Ce rapport concluait que les labels forestiers autres que FSC étaient tous insuffisants et que seul celui-ci offrait des garanties d'une certification fiable, au plan du référentiel, du cahier des charges et des pratiques de certification sur le terrain (Greenpeace, 2001). La même année, en 2001 ; sur la base de ce rapport, une cinquantaine d’ONG internationales dont les Amis de la Terre, France ont fait une déclaration conjointe afin d'affirmer quelles soutenaient ces conclusions.

Après avoir dénoncé les limites des labesl forestiers SFI, PEFC et CSA, le large panel d'ONG internationales, dont Greenpeace, a ensuite fait la promotion du label FSC, censé être plus performant. Elles croyaient que celui-ci pouvait répondre aux carences des précédents. Si le référentiel FSC est plus exigeant que ces prédécesseurs, cela ne suffit pas à préserver l'environnement. Le label FSC, s'inscrit dans le même système de régulation privé fondé sur une absence de financement indépendant des auditeurs et des certificateurs. C'est pourquoi les abus, le manque de fiabilité des certifications, dénoncées par les ONG écologistes se reproduisent à présent avec la certification FSC.

 

De nombreuses entreprises certifiées FSC mises en cause

Bien que l'éco-certification FSC soit une des plus réputées, on observe qu'il certifie des entreprises qui ne le méritent pas. Ainsi Depuis 2003, la société brésilienne Aracruz Celulose  est certifiée FSC.  Or selon le Mouvement Mondial pour les forêts tropicales en 2003,  "Aracruz a payé 610 millions USD à Klabin pour les installations de production de pâte de Riocell à Rio Grande do Sul. L'usine produisant 400 000 tonnes par an et les 40 000 hectares de plantations d'eucalyptus (...). Ses plantations d'Esp’rito Santo se trouvent dans des terres qui appartiennent aux peuples indigènes Tupinikim et Guarani. Aracruz fait des recherches sur les arbres génétiquement modifiés. Les travailleurs de ses plantations subissent des mauvaises conditions de travail (...). Les plantations ont asséché les cours d'eau. De surcroit, en janvier 2006 Aracruz s'est impliquée en une violente action policière dans le but d'expulser les habitants de deux villages que les Tupinikim et les Guarani avaient rebâtis sur des terres qu'ils avaient reprises à Aracruz" (WRM, 2006). Par conséquent les normes sociales et environnementales ne sont pas toutes respectées et malgré cela la certification FSC a été délivrée par l'auditeur. Certifier une telle enteprise a une forte portée politique, car cela aboutit à légitimer les pratiques d'Aracruz et à désavouer les mouvements sociaux, tels VRM qui sont en lutte contre Aracruz depuis plusieurs années.

D’autres exemples :deux grandes entreprises nationales de plantation d’arbres (FYMNSA et COFUSA), une entreprise finlandaise (Botnia-UPM/Kymmene) et une autre espagnole (Ence-Eufores) ont reçu la certification du FSC (Forest Stewardship Council) délivrée par les deux sociétés d'audit SGS et SmartWood. Pourtant, une étude menée en 2006, en Uruguay, par Ricardo Carrere, montre que la certification FSC est abusive en ce qui concerne ces deux entreprises. Les conclusions de cette étude sont les suivantes: ces grandes monocultures certifiées sont en train de déséquilibrer le principal écosystème du pays (faune des sols, flore, eau...) (Carrere, 2006).

 Même constatation au Cameroun, ou l’association Survie estime que les forêts primaires auront disparu d’ici 2015 environ, si on continue à les exploiter de manière aussi intensive (Caminade, 2000).  Déjà depuis, 1993, dans la région autour de Dimako (Cameroun), où la SFID (Filliale de Rougier) a exploité la forêt dans le passé, le Moabi a  disparu  (Verhagen H & C Enthoven, 1993 : 5-6). Début 2006, en Afrique centrale, une concession forestière du sud du Cameroun exploitée par la société Wijma, filiale du groupe hollandais Koninklijke Houthandel G. Wijma & Zonen B.V. in Kampen s'est vue attribué le certificat FSC par la société d'audit française Eurocertifor, suite à un audit l'audit du 10 décembre 2005.

Or en février 2006, après la certification, l'ONG forest People Programme dénonce le fait que des conflits persistent entre Wijma et les communautés locales sur les limites entre la concession et les forêts communautaires. Certains critères du référentiel FSC ne sont pas respectés, comme la fermeture des pistes sur les parcelles déjà exploitées afin de prévenir le sciage sauvage,et du bois a été coupé et abandonné sur place ce qui s'assimile à de la coupe illégale (Forest People Programme, 2006).

L'ONG camerounaise Centre pour l’Environnement et le Développement (CED),  Greenpeace et les Amis de la terre-France, remettent elles aussi en cause le certificat FSC attribué début 2006. Le 24 mai 2006, des contrôleurs forestiers et l'ONG CED,  avaient relevé deux infractions sur la concession de Wijma certifiée FSC. Wijma a minoré les volumes de bois exploités dans ses déclarations à l’administration et abandonné du bois non-enregistré en forêt. Le dernier rapport de l'ONG CED mentionne pourtant que ces deux infractions sont une pratique illégale en hausse et peuvent « causer des manques à gagner pour l’Etat camerounais de plusieurs centaines de millions de francs CFA par an ». Pour Samuel Nguiffo, secrétaire général de l'ONG camerounaise CED: «voilà bientôt un an que Wijma vend du bois avec le label FSC, alors qu’il ne le mérite pas ». (WWO, 2006) . En 2000, les dirigeants de l’entreprise Bolloré se sont entretenus avec le WWF et Tropenbos (le programme néerlandais de recherche sur la forêt tropicale), afin d'obtenir une certification du Conseil de gestion durable des forêts (FSC) pour les concessions de la HFC et de la SIBAF (Forests Monitor, 2001). Ainsi, en 2007, Bolloré Paper est devenu le premier et l’unique fabricant de papier mince certifié FSC au monde (Bolloré, 2007). Il est possible que cette gamme de papiers réponde effectivement aux normes du FSC, dans un secteur très circonscrit de l’exploitation des forêts. Cependant, au sein d’une même entreprise de production de papier, il paraît difficile de parvenir à différencier les agrumes provenant d’une zone d’exploitation certifiée d'une autre qui ne l'est pas. Si la certification FSC de Bolloré n'est actuellement pas mise en cause, ses pratiques depuis de nombreuses années sont pourtant loin de respecter le développement durable (Caminade, 2000).

 

On observe une concurrence entre le Pan European Forest Council (PEFC) et le FSC, dans la bataille de la reconnaissance internationale et des parts de marché (Bass, 2001). Or cela n’est pas favorable à un relèvement du niveau de la certification. En effet il est plus aisé d’obtenir une certification avec une norme peu exigeante et des auditeurs conciliants parce qu’ils ont besoin de nouveaux clients.

Bien que le label FSC, soit considéré comme le plus fiable par certaines ONG telles le WWF, ou Greenpeace,  on observe que cette forme de régulation privée n’obtient pas non plus de résultats satisfaisants.  Les ONG tels les amis de la Terre ou Greenpeace, ont soutenu le développement du label FSC, comme étant la meilleure solution contre la déforestation, puis maintenant elles en dénoncent les limites. Mais le problème ne relève pas seulement de ce label FSC. Les limites de ce dernier rejoignent celles des dispositifs fondés sur la norme privée (ou technique): des référentiels trop vagues et surtout un manque d'indépendance financière des sociétés d'audits.

 

Des codes de conduites impuissants contre la précarité des travailleurs

Nous pouvons observer les mêmes limites concernant les codes de conduite, les labels sociaux et équitable. Le cas de l'entreprise transnationale (ETN) Nestlé est emblématique du long développement des codes de conduite et de leur aboutissement, le  Global Compact. En 1970, suite à une longue campagne contre Nestlé « Nestlé tue les bébés », l’ONG suisse qui porte le nom, « La déclaration de Berne » (membre de la Clean Clothes Campaign Suisse) parvient à faire adopter un code de conduite à l’entreprise transnationale Nestlé. Dans ce dernier, elle s’engage à modifier ses pratiques, vis-à-vis des nouveau-nés, dans les pays du tiers-monde.

Quand à C&A, même  après l’adoption de son code de conduite en 1996, de nombreuses autres infractions aux normes fondamentales du travail, ont été relevées par l’association hollandaise Somo. Ce fut par exemple le cas au Zimbabwe, chez un des sous-traitants nommé Winfield Barlana en 1996 (CCC, 1998). Plusieurs sous-traitants de C&A ont aussi été épinglés à plusieurs reprises, en 1999, en Indonésie, selon l’ONG Transnational : les salariés travaillaient entre soixante-quatorze et quatre-vingts heures par semaine chez le sous-traitant Kolon Langgeng. De plus le droit syndical et d’association, l’interdiction du travail forcé et la discrimination au travail n’étaient pas respectées chez Kaoindah Citragarment et Kolon Langgeng factories (Transnational, 2003).

L’ETN Nestlé dispose de son propre code de conduite et son ex-PDG, Helmut Maucher, est un des principaux initiateurs du Global Compact. Cependant Nestlé  viole le code de conduite international sur les substituts au lait maternel. En 1998 elle a fait pression sur la direction de Tadaram, un sous-traitant thaïlandais, pour obtenir le licenciement de treize ouvriers ayant créé un syndicat dans l’usine et donc pour supprimer le syndicat. En 2001 les usines Nestlé emploient des prisonniers qui travaillent douze heures par jour, sept jours sur sept et subissent des décharges électriques causées par des machines insuffisamment sécurisées. En Colombie, en 2002, treize syndicalistes sont licenciés dans l’entreprise Tandaram. Or le syndicat des employés de Tandaram accuse Nestlé d’être complice de la disparition de sept autres syndicalistes (Balanya, 2003 : 420).

On observe donc que très souvent les codes de conduite ne sont pas appliqués, contrairement au discours affiché par les entreprises transnationales (ETN). Ce qui vient confirmer notre idée selon laquelle la mise en oeuvre des codes de conduite liée aux normes fondamentales du travail reste peu probante lorsque la régulation par la vérification et la sanction est exercée par les seuls acteurs privés.

De nombreuses entreprises certifiées (SA 8000, FSC, PEFC...), subissent de  sévères démentis concernant leur fiabilité. Ces mêmes entreprises détiennent parfois un label équitable (Max Havelaar), telles Levis, ou Nestlé, qui risque d'être lui aussi remis en cause. En effet, de nombreuses organisations labellisées Max Havelaar, sont à présent attaquées, car les prix et les conditions de travail ne sont pas équitables. Il s’agit notamment de Fédécocagua au Guatémala, Cosurcas en Colombie, UCIRI au Mexique, FACI et Coagrosol au Brésil,  (Jacquiau, 2006 : 342-384).

 

lES CONFLITS DANS LA RÉGULATION PAR la vérification et par l’incitation

Les limites de la vérification par les acteurs privés

La majorité des mouvements sociaux européens qui imagine et met en oeuvre la régulation du travail par la vérification ont une vision très pragmatique de la situation. Ils dissocient nettement leurs actions à court terme de nature privée (l’expérimentation de méthodologies de l’audit) et leurs objectifs à long terme consistant à développer une régulation publique de l’inspection du travail, mais qui soit démocratisée. Quel que soit l’un des trois niveaux d’où est initié la vérification: internationale, régionale ou nationale, les ONG et les syndicats souhaitent y participer à travers des modalités qui restent à négocier. Ils entendent au minimum pouvoir évaluer le travail des sociétés d'audit et l'inspection du travail du pays.

Cependant comme nous l’avons observé, si c’est acteurs font preuve d’adaptation aux différentes réalités nationales, ils courent le risque de se voir dépasser par les entreprises privées et certains représentants des pouvoirs publics nationaux et internationaux, qui y voient une opportunité pour privatiser la régulation publique en matière de vérification et de sanction.  Les moyens de réguler les conditions de travail au sein de l’entreprise s’avèrent souvent insuffisants et trop exclusivement dépendants des pouvoirs publics selon les mouvements sociaux transnationaux. Or les pouvoirs publics locaux et nationaux subissent la pression des organisations internationales publiques, de la concurrence des pays riches et pauvres. Ils sont parfois corrompus et ne s'avèrent jamais véritablement démocratique notamment parce que la participation des associations citoyennes est rarement développée.

Ces causes ont conduit au développement des codes de conduite et des organismes (ONG, sociétés d’audits) chargées de vérifier leur mise en oeuvre. La plupart des collectifs de la CCC prennent part à des expérimentations en matière de vérification. La plupart souhaitent à que les sociétés d’audit, les ONG et les syndicats développent cette activité à grande échelle. Or cette dernière nécessite des ressources humaines et financières dont ne disposent pas les ONG et les syndicats. C'est pourquoi ils semblent s'orienter plus vers un contrôle des vérificateurs (les sociétés d’audits et l’inspection du travail). Cependant même cette dernière tâche nécessite des ressources dont les ONG et les syndicats ne disposent pas non plus.

On observe donc une prise de position relativement paradoxale, de la part des mouvements sociaux transnationaux même sur le long terme. Il s’agit de la volonté de restaurer une vérification par les pouvoirs publics des pays à bas salaires et en même temps celle de privatiser le système de régulation par la vérification et par la sanction, afin de le démocratiser et de le rendre plus transparent. Quel que soit le mode de vérification et de sanction qui sera mise en oeuvre, sa privatisation comporte le risque de laisser aux seuls acteurs économiques privés (les sociétés d'audit) la charge de la vérification, voire de la sanction des questions liées au travail  (Apokavi : 2001). Or  les sociétés d’audit manquent d'indépendance au plan économique puisqu'elles sont rémunérées par ceux qu'elles jugent. Cela représente donc un obstacle majeur à  une vérification indépendante. Cela est apparu clairement depuis le scandale de l’affaire Enron dont la société d’audit privé Arthur Anderson était complice.

Par conséquent seul un système de vérification par un organisme public peut posséder potentiellement les deux conditions qui sont indépendance et action à large échelle.

 Le fait de stipuler que la vérification doit être indépendante pour être fiable n’est pas une condition suffisante, faut-il encore définir les critères de l’indépendance. En effet il ne suffit pas d’affirmer que l’organisme n’appartient pas à l’entreprise, c’est à dire qu’il détient un statut différencié et des ressources économiques indépendantes, ou encore qu’il ne travaille que pour celle-ci. Nous présentons donc certains critères sans prétendre à l’exhaustivité sur la question.

Les critères de renforcement de l’indépendance de la vérification sont d’une part une séparation des pouvoirs entre les régulateurs disposant du pouvoir d’orientation, de la vérification et de la sanction, au plan du financement (si le financement de l’un dépend du financement de l’autre il y a des risques de perte d’indépendance). D’autre part, une indépendance économique grâce à des systèmes de financements suffisants et surtout indépendants (indirects) qui permettent de dissocier le service et la rémunération, soit par un financement par les pouvoirs publics nationaux ou internationaux a) des sociétés d’audits privées (qui deviennent de fait parapublique ou b) de l’inspection du travail nationale ou internationale.

Par conséquent seul un système de vérification par un organisme public peut posséder potentiellement les deux conditions qui sont indépendance et action à large échelle. Cependant, actuellement les pouvoirs publics manquent parfois d’indépendance lorsqu’ils sont inféodés aux acteurs économiques dominants ou plus ou moins corrompus. Les ONG et les syndicats s’approchent quelque peu des critères d’indépendance minimum, mais ils ne peuvent exercer une vérification indépendante réelle sur une large échelle en l’absence de financement conséquent. En effet les vérifications des codes de conduite et la certification d’entreprise sont financées par les entreprises elles-mêmes. Les organismes de vérification des labels doivent pouvoir se financer grâce aux seuls consommateurs pour être indépendants des entreprises vérifiées. Or le financement réalisé sur la base du seul surcoût reposant sur le produit limite la viabilité du dispositif (aucun organisme de labellisation ne s’autofinance actuellement avec cette seule activité). De plus la concurrence entre organismes de labellisation renforce les difficultés pour atteindre le seuil de rentabilité et tend à limiter fiabilité des audits (l’accroissement de la rigueur de l’audit augmente son temps et donc son coût). Même les organismes de notation (agences de rating) qui ne sont financés qu’indirectement que par des investisseurs sont sujets à une perte d’indépendance. En effet l’investissement des actionnaires au sein d’une multitude entreprises susceptibles d’être vérifiées, étant si vaste, varié, complexe et mouvant, que l’indépendance n’est jamais garantie avec certitude.

Régulation incitative ou régulation par la sanction  forte?

A long terme le collectif ESE et la CCC européenne notamment se prononcent pour une régulation par des pouvoirs publics démocratisés. Or actuellement la régulation incitative exercée par les ONG et les syndicats est une régulation par la sanction. D’une part car le rapport de force ne se révèle pas suffisant et d’autre part parce que la sanction si elle n’est pas indispensable, ne s’avère pas justifiée. En effet elle pourrait se retourner contre les travailleurs eux-mêmes en augmentant le chômage au sein d’une entreprise sanctionnée. Enfin la majorité des mouvements sociaux transnationaux qui militent pour la mise en oeuvre des codes de conduite sont  favorables aux sanctions publiques liées aux commerces en particulier. Mais si et seulement on ne relève pas de risque de protectionnisme déguisé. Dans le cas contraire, les mouvements sociaux transnationaux préfèrent que la régulation se limite à l’incitation, qu’elle soit d’ordre publique (SPG en Europe ou aux Etats Unis) ou privé (non délivrance du label, information des consommateurs et éventuellement appel au boycott, en ultime recours).

Notons que le SPG qui a été mise en oeuvre aux Etats Unis dans les années 80 s’est révélé relativement efficace (Harvey 1995 : 74) et conjugue en effet une régulation incitative et une régulation par la sanction non protectionniste (les pays à bas salaire subissent une taxation en cas d'infraction mais ne sont pas pénalisés par rapport aux pays riches qui sont tous taxés). Si un tel dispositif d’incitation publique était mis en oeuvre, seule la régulation par la vérification (certification d’entreprise) resterait utile. Alors la régulation par l’incitation exercée par les citoyens avec les labels deviendrait superflue. Cependant l'orientation politique dominante actuellement à l'OMC repose sur la levée des obstacles au commerce. C'est pourquoi les clauses sociales globales (types SPG) sont de moins en moins d'actualité. De même les codes de conduite ne sont pas protectionnistes, tant qu’ils s’adressent aux ETN qui disposent de larges capacités de financières pour palier l’éventuel surcoût dû au respect des normes sociales et environnementales.

 

LA COMMUNICATIOIN MARKETING ET LE POUVOIR PROCEDURAL DOMINERONT-ELLES LA COMMUNICATION REVENDICATIVE ?

Fiabilité des labels: Logique procédurale contre logique  de communication marketing

Les campagnes de dénonciation des mouvements sociaux se heurtent aux campagnes de communication et de relations publiques des entreprises qui s'appuient sur une expertise et des ressources financières largement plus conséquentes. Les relations publiques sont ainsi qualifiées dans les années 1920 "d'industrie du consentement" (Richter, 2004 : 149). Les relations publiques des entreprises sont, selon Harold D. Laswell, un de ses théoriciens, "la découverte que la propagande est moins coûteuse que la violence, la corruption, et autres techniques de contrôle" (Laswell, 1935: 524). Nous qualifierons pour notre part, de communication marketing, les pratiques de communication des entreprises qui visent à organiser le consentement du public, en s'appuyant sur des campagnes publicitaires, le packaging des produits et les relations publiques pour atteindre leurs fins, c'est à dire la maximisation de leur profit.

La labellisation par Max Havelaar concernant les produits d'ETN,  a d'ailleurs suscité une vive opposition, au sein de certains membres de FLO. Ainsi, le Faire Trade Transfer Italie estime que "le développement du commerce équitable ne devrait pas impliquer des entreprises sous le coup de campagnes internationales de boycott, comme c'est le cas pour Nestlé" (Jacquiau, 2006 : 156).

Cependant, même en cherchant à appliquer un tel principe, une entreprise labellisée pour un produit spécifique, peut quelques mois plus tard subir des boycotts sur d'autres produits ou unités de production. On constate donc à quel point les labels (ou logo) sont l'objet d'un enjeu  au plan marketing, des relations publiques d'entreprise (Richter, 2004 : 151)  de l'image et du politique. Or la question marketing doit être dissociée de celle de la vérification. Bien que cela relève de deux processus différents, il y a des liens dangereux qui les unissent qui nuisent à la transparence, donc à la démocratie économique. Un mauvais résultat au plan juridique pouvant  ensuite être compensé par une action de nature marketing et un bon plan de communication. C'est déjà le cas actuellement pour les grandes ETN, telles Nike ou C&A qui sont fréquemment attaquées (CCC, 1996), ou encore de Max Havelaar (Jacquiau, 2006). Alors est-ce aux ONG, telle Max Havelaar, de redorer illégitimement l'image des ETN à peu de frais? Finalement la régulation privée des normes sociales et environnementales repose sur une lutte entre le pouvoir technico-juridique et le pouvoir communicationnel au sein des arènes de l'espace public. On peut supposer qu'à long terme c'est donc deux logiques qui vont venir s'affronter, la logique technico-juridique  fondée sur la fiabilité des procédures qualités, les normes ISO, la certification, sur les procédures de vérification telle que la décrit Mispelblaum (1999), contre le pouvoir communicationnel au sein de la démocratie, telle que le décrit Habermas (1996) dans sa théorie communicationnelle. C'est à dire une délibération, une lutte communicationnelle entre acteurs, dans les différentes arènes de l'espace public, permettant la progression de la démocratie.

Dans le secteur de l'éthique, sur le plan de la lutte communicationnelle, les entreprises disposent de puissants moyens d’information des consommateurs et des pouvoirs publics (marketing, publicité, relations publiques, lobbying). Les mouvements sociaux s'appuient pour contrecarrer cette force de communication (souvent de désinformation), sur leur capacité d'initier des campagnes de sensibilisation des citoyens, des consommateurs, d'interpellation des entreprises dénonçant les labels non fiables.

De plus, dans la mesure où les médias sont eux mêmes la propriété de la plupart d'intérêt privés de grandes ETN, cela ne facilite pas la diffusion des campagnes d'opinion des mouvements sociaux.  Malgré ces obstacles, des actions très médiatiques (à forte dimension symbolique et visuelle), où la masse des individus, dans de grandes manifestations, parviennent généralement à faire imposer des idées dans les médias qui sont des relais vers l'opinion publique et les consommateurs. Cependant ce type d'actions ne peut que rester qu'exceptionnel, tant il est lourd à mettre en oeuvre. Donc, finalement en dehors de quelques actions d'éclats très médiatiques, une large gamme de labels privés peut foisonner en toute impunité et donc abuser le consommateur.

 

La prolifération et la course en avant du pouvoir procédural contre le pouvoir communicationnel

Lorsque la "communication dénonciatrice" ou revendicatrice des mouvements sociaux parvient à contrecarrer la communication marketing des entreprises, c'est in fine, la masse des labels, leur prolifération qui gagnent. En effet, il n'est pas possible pour les mouvements sociaux de dénoncer, chaque nouveau label, chaque mauvaise certification. Or, c'est la stratégie habituelle des dirigeants d’entreprises: lorsqu'un label ou une certification est dénoncé par les ONG, ils le changent en prétextant que le nouveau va tout changer. Ce fut le cas du passage du label PFCE au FSC, ou de l'ancien système d'audit de Flo-cert remplacé par un nouveau, le cas du nouveau code de conduite de Nike... C'est une course en avant qui cherche à masquer le problème fondamental de la régulation privée: son manque d'indépendance économique. Par conséquent, la force des structures, le pouvoir de la régulation privée procédurale (l'assurance qualité, la normalisation), l'emportent sur celui de la régulation privée par la communication des mouvements sociaux notamment, en l'enfouissant sous la masse de nouveaux instruments (codes, labels...).

On observe ainsi, que le foisonnement des normes ISO, des codes de conduite des labels viticoles ou encore de la certification de la comptabilité des entreprises continuent de se développer malgré les nombreuses dénonciations dont ils font l’objet.

 

En effet, en l'absence de capacité de communication équilibrée, et d'information fiable, il devient inutile, voir impossible, pour les certificateurs et les labellisateurs, de mettre en avant leurs avantages comparatifs. Le facteur clé pour gagner la bataille de la concurrence n'est plus la qualité du label, mais la qualité des informations du consommateur. En ce qui concernant la qualité de l'information sur les labels, il dépend du pouvoir communicationnel des mouvements sociaux qui sera probablement insuffisants face à la puissance de la communication marketing et des relations publiques des entreprises. De plus la communication dénonciatrice peine à lutter contre le pouvoir procédural (l’incapacité à vérifier la multitude des certifications, la prolifération de nouveaux labels). Ainsi le pouvoir procédural tend à dominer le pouvoir communicationnel des mouvements sociaux et le pouvoir de la communication marketing tend à dominer ces deux autres pouvoirs.

 

LE GLOBAL  COMPACT : UNE PRIVATISATION DE LA REGULATION SOCIALE

La création du Global Compact

Le Global Compact est un instrument qui contribue au développement de la bonne gouvernance, telle que l’envisage la Banque Mondiale. Au cours du Forum Mondial de l’Economie de Davos, le 31 Janvier 1999, Kofi Annan, le Secrétaire Général des Nations Unies, a proposé au monde des affaires, de mettre en oeuvre le Global Compact (le pacte global). Une réunion s’est tenue ensuite, en juillet 2000, au siège de l’Organisation des Nations Unies à New York, au cours de laquelle une cinquantaine de dirigeants ETN se sont publiquement engagés à soutenir ce nouvel instrument (Paringeaux : 2000).

Le Global Compact concernait, en mars 2003, une trentaine de pays et environ 700 entreprises (BIT, 3/2003). En 2004, plus de 1400 entreprises y avaient adhéré. Car, pour devenir membre du Global Compact, il suffit que le Directeur Général de l’entreprise envoie une déclaration d’intention au bureau du Global Compact à New York, que l’entreprise affiche ses résultats sur le site Internet de l'ONU et que ses rapports annuels incorporent un résumé des progrès dans les domaines des dix principes. Ces derniers sont destinés à « protéger les droits de l’homme, des travailleurs et de l’environnement des excès de l’économie et des pratiques des entreprises » (Annan, 1999). Deux principes concernent les droits de l’homme, quatre sont destinés aux droits des travailleurs, trois principes concernent l’environnement et le dixième porte sur la lutte contre la corruption[1].

Selon les Nations unies, le Global Compact  « n’est pas un code de conduite, mais un ordre de référence et de dialogue, destiné à faciliter la convergence, entre les pratiques du secteur privé et les valeurs universelles » qui sont promues par l’ONU. Pourtant à l’instar de nombreux codes de conduite d’ETN, le Global Compact est composé d’engagements volontaires non contraignants, il est rédigé de manière vague, sans référence aux conventions de l’OIT et il ne dispose pas de système de vérification. L’ONU affirme que les principes du Global Compact ne seront pas imposés par la contrainte. L’association Corpwatch précise que c’était d’ailleurs une des conditions requises par les ETN, pour qu’elles adhérent au Global Compact (Corpwatch, 2000). Néanmoins, nous pouvons observer que le secrétaire général des Nations Unies fait appel aussi aux gouvernements et non pas seulement aux entreprises, pour appliquer ces 10  principes  : « Les gouvernements ont la responsabilité de mettre en oeuvre les principes universels contenus dans le Compact » (Kofi Annan, 1999).

Le Global Compact: résultat d'un intense lobbying des entreprises transnationales

Par Thierry Brugvin
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