Jeudi 20 décembre 2007 4 20 /12 /Déc /2007 10:46
Bonjour,
Pour accèder à l'annexe de livre (de la thèse) de Thierry Brugvin:
"Les mouvements sociaux face au commerce éthique" cliquer sur le lien ci-dessous:

http://www.tripulation.com/mouvements_sociaux_face_au_commerce_ethique.doc



Les mouvements sociaux

face au commerce éthique

Une tentative de régulation démocratique du travail

Thierry BRUGVIN

 

Cet ouvrage s?intéresse aux mouvements sociaux transnationaux qui luttent pour le respect des normes fondamentales du travail, en particulier dans les pays en développement. Il étudie leur influence sur la régulation du travail.

Après avoir analysé la naissance de ces mouvements et les causes de leur apparition, ce livre suit leur action en France, en Europe et en Inde envers les entreprises multinationales et la grande distribution.

 Il met en évidence les nouveaux instruments que ces associations utilisent, les codes de conduites et les labels sociaux afin d?en relever les opportunités et les limites. En s?appuyant notamment sur une étude de cas en Inde, il se demande si la présence d?acteurs privés n?est pas susceptible d?entraîner un affaiblissement des pouvoirs publics et une privatisation non démocratique de l?économie.

 

 L?auteur

Thierry Brugvin est docteur en sociologie.

Ses recherches portent sur l?action des mouvements sociaux transnationaux dans la régulation démocratique du travail, du commerce éthique et équitable, ainsi que sur l?influence des pouvoirs économiques internationaux sur le pouvoir politique.

 

65 e ? 408 pages ? 16 x 24 ? 2007 ? ISBN : 978-2-7462-1790-4

 

 

Sommaire

 

Introduction générale

I - L?action de la société civile dans la régulation

internationale du travail

1. Histoire des mouvements sociaux transnationaux dans le cadre du commerce éthique

2. Régulation internationale par les mouvements sociaux contre gouvernance par la société civile

 

II - La régulation par l?orientation et l?incitation des normes : quel rôle pour les mouvements sociaux ?

3. Les codes de conduite : une privatisation de la production des normes ?

4. Privatisation de la régulation et développement de l?incitation

5. Les ONG et les syndicats face à la régulation incitative

des pouvoirs publics

 

III - La régulation par la vérification exercée par les mouvements sociaux : études de cas en Inde

6. Le processus de vérification et ses obstacles

7. Synthèse de la mise en oeuvre des normes dans l?ensemble des seize entreprises étudiées

8. La vérification indépendante : une condition de la démocratisation de l?économie

 

Conclusion générale

Annexes. Index. Bibliographie. Glossaire

 

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? BRUGVIN : Les mouvements sociaux face au commerce éthique

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Par Thierry Brugvin - Publié dans : thierry.brugvin
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Jeudi 20 décembre 2007 4 20 /12 /Déc /2007 00:00

Thierry Brugvin

EHESS-CRESP

thierry.brugvin@free.fr

 

 

« La gouvernance par la société civile :

          une privatisation de la démocratie ?

 

 in “ QUELLE DEMOCRATIE VOULONS-NOUS ? ”,

sous la dir. d’Alain Caillé, La découverte, 2005, 142 p.

 

 

Introduction

La mondialisation néo-libérale entraîne un vent de contestation croissant. Pour l'apaiser les dirigeants des organisations internationales publiques  (OMC, FMI...) proposent de développer la gouvernance avec la société civile. Mais que signifient véritablement ces termes ? L'utilisation de ce concept, par les dirigeants politiques néo-libéraux, dans le cadre de la théorie de la gouvernance globale, est alors propice à une orientation partisane, mais masquée à l’opinion publique. Aussi est-il nécessaire d'en préciser la nature et d’en distinguer les différentes composantes et les enjeux sociétaux qui y sont liés.

 

1- LA DÉFINITION DE LA SOCIÉTÉ CIVILE: UN ENJEU pour la démocratie

 On observe en effet une lutte idéologique, autour du concept de société civile, visant notamment à gagner “la bataille” pour une nouvelle forme de direction politique démocratique mondiale. Actuellement pour le sens commun, la société civile englobe l’ensemble du champ social et économique. Y sont présents aussi bien les ONG, les syndicats et les associations (culturelles, sportives...) que les acteurs économiques (salariés, chefs d’entreprise...).

 

1-1-L’ambiguïté de la société civile

Dans le cadre d’un numéro spécial sur la société civile, François Houtard (1998 : 12-16) distingue ainsi trois principales conceptions : non analytique, préanalytique et analytique populaire. 

 

1-1-1-La conception non analytique (angélique) de la société civile

Cette vision ne prend pas en compte les rapports sociaux basés sur l’exploitation et la domination. La société civile se limite selon cette vision aux ONG, aux associations, aux organisations alternatives, culturelles... Elle se base sur la dénonciation des abus du système capitaliste libéral, mais ne s’attaque pas à sa logique d’exploitation, d’aliénation et de domination entre les classes sociales.

 

1-1-2-La conception préanalytique (néo-libérale ou sociale libérale)

Dans cette perspective, les rapports sociaux sont régis par le marché conçu comme une loi naturelle qui ne peut pas être remise en cause et par les critiques émises par les mouvements sociaux au sein de la société civile. Car selon cette conception, le marché favorise à long terme l’enrichissement collectif. “La société civile, dans cette conception, signifie prendre en compte prioritairement le monde de l’entreprise sur celui des associations citoyennes” selon Houtard (1998: 14).

 

1-1-3--La conception analytique selon Gramsci

Gramsci définit quant à lui la société civile comme “l’ensemble des organismes vulgairement appelés privés... et qui correspondent à la fonction d’hégémonie que le groupe dominant exerce sur l’ensemble de la société” (Gramsci, 16 : 1972). Paule Bouvier quant à elle, précise que l’État, avec son appareil institutionnel, “constitue l’instrument de domination directe, la société civile, en représente la forme de domination indirecte, la composante culturelle. Les institutions propres à la société civile qui sont les canaux par lesquels le groupe dominant exerce sa fonction hégémonique sont principalement l’école, l’église et toute autre organisation susceptible d’influencer l’opinion publique. (Bouvier, 1998 : 13). Selon Gramsci, la société civile ne se compose donc pas seulement  des associations de solidarité nationale et internationale, mais aussi des lobbies industriels (groupements, associations, syndicats, ONG, médias...) notamment.

Le terme de société civile nuit à une lecture claire des enjeux politiques, dans la mesure où il recouvre des classes différentes et en conflit. Au sein de la société civile luttent donc différents acteurs afin de conquérir l’hégémonie idéologique et politique et pour la défense des plus défavorisés. Nous les qualifierons pour notre part d’associations civiques (ONG notamment), d’associations de travailleurs et de mouvements sociaux.

 

2-LA GOUVERNANCE DES ONG CONTRE CELLE DES BINGOS

Dans le cadre des politiques relevant de la gouvernance globale, la définition de la société civile est fondamentale. Au sein de cette dernière, celle des ONG l’est aussi.

 

2-1-Les Business International Non-Governmental Organisations (BINGOS)

Le terme ONG signifie “organisations non gouvernementales”. Cependant, au sein des ONG, les Anglo-saxons en particulier distinguent une sous catégorie: les BINGOS (Business International Non-Governmental Organisations) qui sont des organisations privées à vocation économique (Smouts, 1995: 13). Il s’agit par exemple du Mefef, ou de son homologue européen l’UNICE, qui regroupent des associations et des syndicats patronaux. Afin d’éviter les confusions entre les différents types d’ONG, certaines d’entre elles, telles Oxfam, ou le WWF, demandent qu’un système d’accréditation soit mis en place au sein des organisations internationales publiques et notamment à l’OMC. Ce dispositif visant à autoriser certaines d’entre elles à être entendues et à participer à certaines rencontres. Les critères de l’accréditation doivent, selon Oxfam et le WWF se baser sur le caractère non lucratif de leurs activités et l’intérêt général doit présider à leur orientation (WWF, Oxfam, 2001: 2).

 Les GONGOS qui sont les GOuvernementales NGO (ONG) sont aussi des sous catégories d’ONG. Les GONGOS servent en réalité directement les intérêts de l'Etat qui les finance. Plus une association est financée par un Etat, plus elle perd en indépendance et en autonomie.

 

2-2-Le caractère non lucratif des associations civiques ou citoyennes et ses limites

Il se révèle difficile de différencier de manière certaine une entreprise dont la priorité est le profit, d’une autre dont le but est non lucratif. À partir de l’instant où celle-ci requiert une rémunération en échange d’un service, elle change de fait de nature et donc la forme de sa légitimité se modifie. Une association civique (ONG) peut parvenir à conserver une certaine indépendance si elle n'est pas financée par celui qu'elle conteste, ou contrôle.

 

2-3-Les caractéristiques des associations civiques ou citoyenne

Ainsi malgré les limites de la définition ci-dessus, une association civique ou citoyenne devrait donc répondre au moins à l’ensemble des critères suivants pour acquérir son caractère citoyen :

- servir l’intérêt général,

- être à but non lucratif,

- ne pas attribuer à une personne physique ou à une autre association les biens et les bénéfices (qui doivent servir aux investissements futurs).

- ne pas être ou ne pas représenter les acteurs économiques privés à but lucratif ou les pouvoirs publics.

- être indépendante économiquement vis-à-vis de ceux qu’elle cherche à réguler (au plan de l’orientation, de la vérification ou de la sanction). Moins l’indépendance économique est forte, plus on peut douter de l’indépendance des buts visés.

Sans cette distinction entre ONG citoyennes ou associations citoyennes et BINGOS, la prise en compte des associations par les organisations internationales publiques (OIP) contribuera difficilement au développement de l’intérêt général et de la démocratisation de la gouvernance globale. C’est ce que nous allons préciser à présent.

 

3-LA GOUVERNANCE GLOBALE: UNE THÉORIE NÉO-INSTITUTIONNALISTE LIBÉRALE

 

3-1-Les théories de la gouvernance

Différentes instruments et initiatives (charte, labels, codes de conduite, normes comptables privées, normes ISO...) participent à la gouvernance du travail au plan international. Ces nouveaux répertoires d’actions sont utilisés aussi bien par les ONG pour promouvoir le commerce équitable par exemple, que par les entreprises qui souhaitent développer une activité plus éthique. L'usage du concept de gouvernance prend des significations variées, du fait de son usage de plus en plus répandu (Chavagneux 2001). Il faut donc distinguer la gouvernance comme  simple "action de gouverner" (Cassen, 2001), des différentes théories de la gouvernance. La gouvernance globale, dans son utilisation comme prénotion, signifie un gouvernement international mis en oeuvre par les pouvoirs publics (États et organisations internationales publiques). La fonction de ces derniers consiste alors à compenser l’absence de direction politique mondiale qui entraîne un développement anarchique de la mondialisation. La gouvernance globale est ainsi préférée au terme de gouvernement global, considéré comme insuffisamment démocratique, notamment du fait de ses dérives bureaucratiques possibles. Mais nous allons voir que cette définition de la gouvernance comme prénotion, différe nettement de celle des théoriciens néo-libéraux qui l’ont forgée.

 

3-2-Historique de la gouvernance

Dès le Moyen âge, le terme “governance” évoquait le partage du pouvoir entre les différents corps constitutifs de la société médiévale anglaise. Il était issu des travaux des historiens universitaires anglo-saxons de l’époque (Solagral, 1997)[1] . Il est utilisé en ancien français, mais aussi au Portugal et en Angleterre au XIIIe siécle, comme l'équivalent de “gouvernement” (l’art et la manière de gouverner). Cassen précise qu’il passe en anglais (governance) au siècle suivant avec la même signification.” (Cassen, 2001). Il n'existe pas un mode de gouvernance, mais plusieurs. En les classant par ordre chronologique, il s'agit principalement de la  gouvernance d'entreprise ou coporate gouvernance(Coase, 1937), locale ou urbaine (années 90), "bonne" (World Bank: 1991) globale (Rosenau : 1992) ou mondiale et européenne (Commission Européenne, 2000)[2]. Par exemple “l’urban gouvernance” débute en Angleterre avec l'élection de Margaret Tatcher en 1989 et a pour origine le désengagement des pouvoirs publiques municipaux britanniques. Elle a pour objectif de réorganiser le désengagement des municipalités néo-libérales, en faisant appel à la société civile (associations et secteur économique privé). Ainsi “on fait d’une pierre trois coups: on réduit les frais du public, on augmente le bénéfice du privé et on supprime dans une grande mesure la marge d’intervention des classes populaires dans la gestion des affaires publiques” (Brown, 2001 : 4). Dans l’usage de la gouvernance, il s’agit de distinguer la théorie, le discours politique et la pratique de terrain. C'est pourquoi nous préciserons les spécificités des différentes théories de la gouvernance chaque fois que cela sera nécessaire.

 

3-3-La "bonne" gouvernance : la théorie hégémonique de la Banque Mondiale

A la Banque Mondiale, l’idéologie néo-libérale est hégémonique, c’est donc dans le cadre de cette politique qu’elle entend exercer ce qu’elle nomme une “bonne gouvernance”. La "bonne gouvernance", pour la Banque mondiale est aussi synonyme de bonne gestion du développement” (World bank, 1992). Marie Claude Smouts la qualifie “d’outil idéologique pour une politique de l’État minimum” (1998). Cependant, si cette politique se limite aux fonctions régaliennes, cela ne signifie pas un État faible. Il s’agit en réalité d’un “État gendarme” visant théoriquement à faire respecter les règles d’un marché concurrentiel et les libertés individuelles. Derrière la politique de “bonne gouvernance”, la Banque Mondiale cherche aussi à contraindre les pays à bas salaires à mener une bonne gestion, c'est-à-dire à appliquer les plans d’ajustements structurels (privatisations, restrictions des budgets sociaux...), basés sur une politique économique néo-libérale. Selon Hermet (2003 : 9) "la bonne gouvernance" vise notamment agir contre "les administrations, des classes politiques jugées trop corrompues" à privatiser  les services publics... Ainsi, du fait du principe de conditionnalité auquel sont soumis les États pour recevoir des prêts de la Banque Mondiale, ceux-ci perdent la souveraineté sur leur politique nationale (Susan Georges et Fabrizio Sabelli, 1994 : 184). Cette entorse à la souveraineté du peuple est “camouflée par les qualificatifs “d’empowerement” (la participation) et de “consensus" avec la société civile (Hidouci, 2003 : 6).

La corruption limite la démocratisation des États. Pourtant, les institutions financières internationales (IFI) agissent peu contre la corruption des dirigeants (lorsque les prêts qu'elles octroient sont détournés) (Gueye 2003 : 38). La Banque Mondiale ne remet pas ou peu en cause sa  politique économique néo-libérale, si ce n'est dans le discours. Elle se contente par exemple de rajouter à la marge quelques “filets de sécurité” pour les plus démunis. Ainsi a-t-elle développé une approche plus politique, la "bonne gouvernance". Après l'échec des politiques de désétatisation des années 1990, on a assisté alors à la création d'un nouveau paradigme néo-institutionnaliste, qui permet de réintroduire son intervention, sans revenir au modèle interventionniste. Selon la théorie néo-institutionaliste, l'Etat devrait, grâce à son autorité et à son contrôle, contribuer à créer un environnement favorable à l'investissement privé, en réduisant les coûts de transaction et en assurant la stabilité et la sécurité, en matière contractuelle (Campbell, 1997 : 210). Ainsi les intérêts des entreprises sont défendus, mais ceux des salariés sont quasiment oubliés.

 

3-4-La gouvernance globale par la société civile contre l’Etat

James Rosenau fait partie des politologues qui ont forgé le concept de gouvernance. Il considère qu’il permet de “concevoir une gouvernance sans gouvernement, un ensemble de mécanismes de régulation dans une sphère d’activité qui fonctionne même s’il n’émane pas d’une autorité officielle” (Rosenau, 1992 : 5). Si l’on poussait le raisonnement à son extrême, la société pourrait ainsi voir un jour la disparition de l’État au niveau national et des institutions interétatiques au plan international au profit de la seule gouvernance par les entreprises et la société civile.

Les organisations internationales, comme l’OMC ou la Banque Mondiale, ont compris tout le regain de légitimité qu’elles pouvaient tirer des ONG. La théorie de la gouvernance qui règne au sein des organisations internationales publiques, s’appuie sur la société civile pour remplacer ou renforcer l’État. Mais, comme le fait remarquer John Brown, la société civile “est précisément cet ensemble de relations dans lequel les individus ne sont pas des citoyens, mais de simples vecteurs d’intérêts particuliers. On est citoyen qu’en tant que membre du peuple souverain" (Brown 6: 2001). L’OMC ou  l’UE par exemple, disent tenir compte des avis de la société civile surtout depuis le sommet de Seattle en 1999. Or, lorsqu’ils tiennent des discours sur cette dernière, ils pensent surtout aux organisations représentant les intérêts des entreprises privées (les BINGOS) et aux associations qui les représentent. Pour le sommet de l’OMC de Doha en 2001, les ONG et les syndicats ne s’élevaient pas à plus du tiers, parmi des représentants de la société civile, tandis que les autres associations représentaient les intérêts des ETN.

 

3-5-Dans la gouvernance la normalisation technique se substitue au politique

La gouvernance globale s'est développée à partir de la gouvernance d'entreprise (Leach, Percy-Smith, 2001). Dans la gouvernance on observe "une normalisation technique envahissante" (Hidouci, 2003 : 7) qui tente d'évacuer la dimension politique sous le discours de la neutralité, en se cachant dernière le langage de la gouvernance des entreprises. La gouvernance conduit à substituer les normes juridiques (décidées par les pouvoirs publics représentant le peuple) par des normes techniques (crées par des intérêts privés) : codes de conduite, labels, normes comptables privées, normes ISO...).

 “Dans la conception de la gouvernance, l’État n’exprime lui-même aucun intérêt général et doit se borner à arbitrer entre des intérêts particuliers” (J. Brown 5 : 2001). En effet l’arbitrage exercé par les pouvoirs publics se révèle partisan, s’il sert les intérêts des groupes dominants et des acteurs économiques privés, au détriment de ceux des classes populaires ou des classes les plus défavorisées. La légitimité des pouvoirs publics émane du peuple; une décision ou une norme à caractère publique n’est pleinement légitime, que quand elle est adoptée par des organes qui expriment la souveraineté populaire, tel le parlement. Tandis qu’une partie du code du travail est en partie votée par ce dernier, les codes de conduite liées aux conditions de travail ou les normes ISO sont souvent créées par des entreprises privés.

 

3-6-Le partenariat avec la société civile se substitue à la souveraineté populaire

D’un point de vue lexical, théorique et politique on relèvera que la notion de société civile se substitue souvent à celle de peuple et celle de souveraineté à partenariat  (Gobin, 2002 : 157-169). Le Global Compact a été crée par l’ONU en 2001. C’est un partenariat avec les entreprises dans lequel elle s’engage à faire respecter les normes fondamentales de l’environnement, les droits de l’homme et du travail (droit syndical, interdiction du travail des enfant...). Ce n’est plus les seuls représentants du peuple qui décident des lois, mais les entreprises en partenariat avec l’ONU. De plus l’ONU dispose de la capacité d’exercer une régulation contraignante, mais elle choisit de ne pas en user et préfère se limiter à l’incitation fondée sur un engagement moral.

Même si elles n’appliquent pas le Global Compact, les entreprises disposent du droit de placer le logo de l’ONU, sur leurs documents publicitaires. De plus, soutenir ainsi certaines ETN, peut se révéler nuisible pour l’image, la crédibilité et même la légitimité de l’ONU.  Les Nations Unies ont autorisé les ETN Nike et Shell à se joindre aux entreprises adhérant au Global Compact. Or leurs exactions (non respect de la limite du temps de travail, travail des enfants...) dans ces domaines ont été observées à plusieurs reprises notamment par la CCC européenne (1998).

L’ONU aspire à un partenariat avec les entreprises selon ses déclarations. Mais cela suppose un échange de service réciproque. Les relations de l’ONU avec les entreprises transnationales (ETN) prennent parfois la forme de partenariat économique. Par exemple, l’organisation du sommet de l’OMC à Seattle à été sponsorisée par les ETN Microsoft et Coca-Cola. Le risque, lorsque ces entreprises soutiennent ces institutions directement, réside dans le fait que ces dernières perdent leur indépendance.

 

3-7-Démocratie organique et par outputs contre démocratie pluraliste et par input

La governance d’entreprise écarte des conseils d'administration les non-exécutifs, réputés parasiter les prises de décisions. De même, les acteurs de la gouvernance Européenne, tel Burns (Burns, 2000), revendiquent une action fondée sur la “démocratie organique”. Dans les deux cas, il s'agit selon Hermet  de s'ouvrir à "la pluralité effective mais limitée" [3] en évinçant de manière discrétionnaire les organisations considérées comme gênantes pour l'autorité compétente (Hermet, 2003 : 17). Or, la terminologie "démocratie organique" et ces pratiques sont issues des régimes autoritaires (Franquiste, gouvernement du Général Pinochet...). Cela laisse supposer que la commission européenne notamment, écarte des groupes de discussions (panels, multistakeholders international dialogue) les organisations qui la dérangent (certaines ONG et mouvements sociaux jugés trop fortement revendicatifs et contestataires par exemple).

Par ailleurs, la gouvernance tire sa légitimité de l'input (le mandat électif), de son input coopté (les intérêts particuliers, la société civile et plus encore de ses outputs (ses résultats) explique Yannis Papadopoulos (2002 : 142). Certains auteurs, tel Fritz Scharpf, estiment que la légitimité par l'élection peut nuire au résultat, puisque le peuple n'est pas un expert (Scharpf, 2000), qu'il est versatile et émotif. Scharpf privilégient une gouvernance fondée surtout sur les outputs, c'est-à-dire la légitimité par le résultat notamment économique, plutôt qu’une légitimité issue de l’élection par les peuples. C'est sur ce type d'argument, fondée sur la légitimité par le résultat, que se sont appuyés les régimes autoritaires pour justifier leur autoritarisme, souligne Hermet (2003 : 21). Ainsi pour savoir si les décisions prises par l’union européenne sont bonnes, ils ne s’agira plus de savoir si elles s’appuient sur un mandat issu d’un programme électoral, mais simplement qu’elle produisent des résultats sur le terrain. Un gouvernement qui aurait été élu en s’engageant à ne pas privatiser les services publics de santé, pourraient ainsi changer sa politique, s’ils estiment que la santé sera mieux servit par leur privatisation.

 

Conclusion

La théorie de la gouvernance entend restaurer le pouvoir de la société civile afin ne pas laisser une place excessive aux pouvoirs publics nationaux et internationaux considérés comme trop bureaucratiques. C'est-à-dire que cette théorie entend privilégier une approche “bottom up” (ascendante) par rapport à une approche “top down” (descendante) considérée comme moins démocratique. Or, dans les pratiques politiques qui se fondent sur la gouvernance globale ou européenne notamment, l’État est pris en tenailles. Il existe une première limitation de la démocratie lorsque les organisations internationales publiques limitent la souveraineté des États; une seconde limitation apparaît quand les relations entre les organisations internationales publiques et la société civile mettent à l’écart les états. Alors que dans leurs discours, les tenants de la gouvernance entendent renforcer la démocratie grâce à la société civile, nous observons la réalité inverse, puisque cette plus grande participation favorise les intérêts privés d’une minorité. Si la majorité des ONG souhaitent pas cela, elle ne désire pas pour autant un mode de gouvernance dominé par les seuls pouvoirs publics internationaux. C’est à dire un gouvernement mondial qui serait pyramidale et non participatif. Les mouvements sociaux reprochent donc au modèle de la gouvernance globale et au gouvernement par les seules organisations  internationales publiques, d’être trop extrêmes et insuffisamment démocratiques. Ils considèrent que dans ces modèles, les institutions servent prioritairement les intérêts des classes dominantes et que cela  restreind excessivement le pouvoir des États et des peuples.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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[1] SOLAGRAL, "Réforme de l’Etat et nouvelle gouvernance", Courrier de la planète, n°41, juillet-août 1997.

[2] Dès 1995, la cellule prospective de la Commission Européenne va travailler sur ce thème et elle aboutira en 2001 la présentation du livre blanc (CEE, 2000).

[3] C'est la définition que donne Juan Linz d'un régime autoritaire.

Par Thierry Brugvin - Publié dans : ONG, Société Civile et Mouvements sociaux
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Lundi 10 décembre 2007 1 10 /12 /Déc /2007 11:59

Thierry Brugvin

Sociologue

EHESS-Paris

Thierry.brugvin@free.fr

 

 

 

 

L’EUROPE: UN MODELE ET UN LEVIER

POUR MONDIALISATION SOCIALE ET DÉMOCRATIQUE?

La stratégie des mouvements citoyens européens

        

.  Colloque international : l’humanisme européen à l’épreuve des réalités contemporaines, Besançon. Organisé par l’université et la ville de Besançon, mai 2002.

 

Défendre l’humanisme européen, c’est notamment promouvoir l’expression des libertés, des droits de l’homme, du citoyen et des travailleurs. C’est à dire la citoyenneté civile, politique, sociale et économique.

Les mouvements citoyens (associations, ONG, syndicats) incarnent cet humanisme, en s’en faisant le défenseur des ses différents droits et libertés en Europe et dans le monde.

Le rôle des mouvements sociaux au plan européen et mondial est d’autant plus nécessaire, car comme l’écrivait Pierre Bourdieu, dans son texte pour un mouvement social européen, “il n’y a pas de politique sociale sans mouvement social capable de l’imposer” (Bourdieu, 2002 : 82).

Ainsi parmi les groupes luttant contre la mondialisation libérale, certains considèrent que l’Europe peut être une étape nécessaire pour le développement d’une mondialisation sociale et démocratique.

La question qui se pose est celle-ci : L’Europe peut-elle être un modèle et un levier, pour parvenir à cet objectif?

Le problème réside notamment dans le décalage entre le modèle social européen incarné par certains Etats et la politique néo-libérale mené par l’Union Européenne  au plan international et en Europe.

 

A-LA DEMOCRATIE ET LA POLTIQUE INTERIEURE EN EUROPE SONT-ELLES DES MODELES POUR LE MONDE?

 

A-1- Le modèle DE la POLITIQUE socialE européenNE

On observe l’existence d’un modèle social européen, cependant il faut distinguer l’orientation de la régulation politique mise en oeuvre au niveau :

    - des Etats européens,

    - et de l’Union européenne.

 

 

A-1-1- La poltique intérieure Dans les Etats européens                    

 

Lorsqu’il est fait référence à un modèle social européen, il ne s’agit pas de la politique menée conjointement par l’ensemble des Etats européens, au sein de l’Union européen, mais de certains Etats ou les préférences pour une politique sociale étatique est plus marquée.

On observe l’existence d’un modeler social européen, caractérisé par un Etat plus régulateur et redistributeur, que dans la majorité des pays du monde.

 

La figure emblématique était le modèle scandinave, qualifié “d’Etat providence social-démocrate avant qu’il ne subisse comme les autres Etats européens, les pressions politiques et économique du néo-libéralisme mondial.

“Il se caractérise par un niveau élevé de protection sociale contre les risques et par une offre importante de services sociaux, l’ensemble étant financé par un impôt fortement progressif. Il affiche clairement un objectif de justice sociale redistributive.” (Merrien, 1997 : 89).

François Xavier Merrien en décrit les caractéristiques principales:

- indemnités et services élevés;

- droits liés à la citoyenneté;

- indépendance au sein de la famille;

- droit sociaux accordés aux enfants et aux personnes âgées, aux personnes sans ressources;

- droit à l’emploi” (Merrien, 1997 : 89).

 

L’Allemagne et la France, qualifiée par Merrien “d’Etat providence corporatiste- conservateur”, participent-elles aussi à ce modèle, mais bien qu’elles soient très puissantes, elles sont moins emblématiques, car le volet social y est moins développé.

 

 Notons que le modèle anglo-saxon qu’il nomme “Etat-providence libéral ou résiduel”, est bien différent. Il accorde un rôle essentiel aux mécanismes du marché en limitant pour l’essentiel sa protection aux plus faibles” (Merrien, 1997 : 88).

Il ne s’agit pas pour les mouvements citoyens européens, d’imposer le modèle social européen aux autres pays du monde, via les organisations internationales publiques (OIP). Mais simplement de proposer une orientation politique plus sociale, face au modèle économique libéral, qui règne particulièrement dans les organisations internationales économiques, tel l’OMC, la FMI ou l’OCDE.

 

 

    A-1-2- La poltique intérieure EN EUROPE MENÉE PAR L’UNION EUROPÉENNE

    Alors que le modèle des Etats en Europe est pour la majorité d’orientation plutôt sociale étatique, Au plan européen,  paradoxalement, la politique intérieure menée par le conseil des ministres et la commission est néo-libérale.  Elle est caractérisée par une très faible politique macro-économique, très peu de redistribution et des droits sociaux quasi-inexistants.

La limitation du budget européen à (1,27% du PIB), limite le développement de fonds structurels qui permettraient l’harmonisation des systèmes de protection sociale.

De plus il n’y a pas de socle commun de droits économiques et sociaux. La charte des droits fondamentaux européens est très en recul en comparaison de certaines “législations nationales et de plusieurs des conventions de l’OIT. Ainsi le droit à la protection sociale est réduit à un droit d’accès aux prestations de sécurité sociale et aux services sociaux. (...) Le droit des salariés font l’objet de dispositions vagues ne fournissant aucune garantie” (Cécile Robert, 2002 : 14) sur les questions se rapportant aux droits syndicaux, aux négociations collectives notamment.

Par ailleurs dans le cadre du livre Vert (UE, 2001), la commission européenne, oriente sa réflexion vers la responsabilité sociale des entreprises. Elle se dirige ainsi vers une économie où les questions sociales sont régies de manière croissante par l’éthique et les engagements volontaires des entreprises, à travers notamment des codes de conduite et des labels sociaux. C’est une approche visant à réguler la dimension sociale de l’économie, qui est incitative plus que contraignante. Elle évite les dérives liées au protectionnisme déguisé des clauses sociales dans le cadre des relations avec les pays en développement. Cependant elle semble  inadaptée au développement d’une législation sociale forte, au sein des pays européens.

 

La politique intérieure européenne néo-libérale recherche surtout à la déréglementation. Elle ne correspond donc pas à l’attente des mouvements sociaux européens, qui souhaitent un régime politique plus démocratique et régulateur du social et de l’économie.

 

 

A-2- L’EUROPE, UN MODELE POUR UNE ORGANISATION DÉMOCRATIQUE INTERNATIONALE ?

Après avoir examiné dans quelle mesure, la politique européenne peut-elle être un modèle pour le monde, observons dans quelle mesure l’Union Européenne pourrait être un modèle pour le développement d’une démocratie internationale?

 Les “pères fondateurs”, dont Jean Monnet imaginaient la construction d’une Europe Fédérale. Pour certains, l’Europe est encore le laboratoire d’un fédéralisme international. La future et éventuelle réussite de l’Europe dans ce domaine pourrait être ainsi transposée au plan mondial, pour supplanter les faiblesses actuelles de l’ONU, afin que celle ci deviennent véritablement démocratique et forte.

 

 

La situation démocratique actuelle de l’UE

 

Actuellement le conseil des ministres dispose du pouvoir de décision principal, (notamment législatif) mais se réunit rarement. Cependant selon Pierre Jacquet et Jean Pisany-Ferry (2000) l’UE ne dispose pas “de charte de politique économique”, ni d’un exécutif collectif”. C’est pourquoi rien ne garantit la “prévisibilité des politiques économiques”

Tandis que la commission cumule parallèlement un pouvoir d’initiative, d’exécution et de contrôle. La séparation des trois pouvoirs, dont Montesquieu faisait une des conditions première de la démocratie ne s’avère donc pas suffisante.

De plus le pouvoir législatif du parlement européen est faible. Or il est un des organes essentiels de la représentation démocratique des citoyens.

Par conséquent à l’état actuel l’Union Européenne ne peut représenter un modèle pour la constitution d’une organisation démocratique internationale.

 

 

Les propositions pour l’ONU

 

Cependant, certaines ONG (tel l’AITEC) proposent d’ors et déjà la création d’un parlement à l’ONU, ainsi qu’il existe à l’Union Européenne. Bien évidemment elles souhaitent que celui-ci dispose d’un pouvoir législatif fort, à la différence des parlementaires européens.

Leur seconde proposition consisterait à créer un parlement des ONG, visant ainsi à élargir la participation des citoyens à la régulation politique internationale.

Enfin selon ces ONG, pour renforcer encore la démocratie internationale, les trois organisations économiques les plus puissantes, que sont l’OMC, le FMI et la Banque Mondiale devraient être placées sous la direction politique de l’ONU.

 

Au plan de la démocratie européenne, si l’Union européenne peut être considérée comme le laboratoire d’une fédération internationale d’Etats, elle n’apparaît donc pas aujourd’hui, comme un modèle de démocratie, transposable en l’état au plan mondial.

 

 

B- LA POLITIQUE EUROPÉENNE EXTÉRIEURE EST-ELLE UN MODELE POUR LE MONDE en matiEre de régulation politique et démocratique?

La politique qui est menée par l’Union européenne au sein des organisations internationale est de même nature que celle qu’elle mène en Europe. Mais elle s’avère encore plus radicale dans ses orientations libérales, en prônant notamment un développement d’une gouvernance européenne, dans le cadre du livre blanc (Commission des Communautés Européennes, 2001).

 

 

La gouvernance globale: un objectif pour l’Union Européenne.

 

Le concept de gouvernance, prend des significations variées, au fur et à mesure qu'il se diffuse dans le langage contemporain. Il faut donc distinguer l'usage de cette notion, comme simple "action de gouverner", telle qu'elle est utilisée par certains politologues et la théorie de la gouvernance globale, d’orientation libérale.

C’est cette dernière qui règne au sein des organisations internationales publiques, telle que l’OMC et privées telle que la Chambre Internationale de Commerce.

La gouvernance globale s’appuie notamment sur la société civile pour remplacer ou renforcer le rôle de l’Etat. Elle peut être décrite comme un régime de régulation "polycentrique" du politique, en prolongeant l'analyse de Bruno Jobert (1998 : 131). Dans ce cadre l'Etat et les pouvoirs publics, ne sont qu'une "sphère d'autorité" (J.Rosenau,  1992) parmi d'autres et ne disposent pas de la capacité à préserver l'intérêt général, ou ne cherchent pas à y parvenir. Au mieux ils n'exercent qu'un pouvoir d'arbitrage (J.Brown, 2000), qui peut se fonder, soit sur l'intérêt général (celui du plus grand nombre ou des plus défavorisés), soit sur le rapport de force.

Cette vision d’une société régie par la gouvernance globale, fournit un soubassement théorique à l’idéologie néo-libérale, qui considère que l’Etat, est un obstacle aux libertés des acteurs économiques. Mais lorsque la société civile, (que ce soit les ONG ou les entreprises) se substitue complètement à l’Etat dans ses fonctions d’orientation, de sanction et d’opération, alors cela constitue une atteinte à la souveraineté populaire et cela conduit à la disparition des régulations par les pouvoirs publics.

 

 

Régulation conjointe internationale contre gouvernance globale

 

Les choix politiques des mouvements citoyens s’opposent à l’orientation de la régulation mis en oeuvre dans le cadre de la gouvernance globale.  Ils cherchent au contraire à promouvoir un régime de régulation politique, qui permettent à la fois la participation de la société civile  aux régulations dé l’économie (démocratie), sans évincer les pouvoirs publics garant de l’intérêt général (politique social étatique).

La théorie de la régulation conjointe développée par Jean Daniel Reynaud (1979, 1988), permet d’analyser plus précisément ce choix politique.

La régulation conjointe,  résulte d’un compromis entre la régulation autonome et la régulation de contrôle. Cette dernière est issue des acteurs disposant du pouvoir de décider de la création de règles et d’en sanctionner leur violation, en “s’efforçant de maîtriser la situation” (Reynaud J.D., 1991 : 123).

Dans le cadre de régulation autonome, les acteurs tentent de réguler par eux-mêmes leurs univers. Dans le cas qui nous concerne, cela correspond aux régulations des acteurs économiques par les acteurs sociaux (ONG, Syndicats...). Les régulateurs de contrôle, lorsqu’ils observent des dérives par rapport à leurs propres systèmes de normes, vont tenter de réorienter les acteurs agissant dans le champ de la régulation autonome. Dans le cadre de la mondialisation, les organisations internationales publiques (OIT, OMC, FMI, Banque Mondiale, Union Européenne...), sont susceptibles d'exercer une régulation de contrôle sur la régulation autonome des acteurs privés ONG, syndicat, lobbies, acteurs économiques...).

C’est cette double régulation, que J.D. Reynaud nomme régulation conjointe. Lorsqu’elle s’exerce au plan international, elle peut-être dénommée régulation conjointe internationale. A ce niveau elle permet un arbitrage par les pouvoirs publics. Sans elle, la régulation par la seule société civile risque de ne posséder ni la légitimité démocratique, ni la capacité à préserver l’intérêt général, si les lobbies industriels exercent leur domination.

 

 

La voie nationale, une alternative à la voie européenne ?

 

Dans la mesure ou le levier de l’Union Européen est inopérant actuellement, certaines organisations citoyennes se tournent à nouveau vers leurs Etats.

Certains d’entre eux telle l’Allemagne et la France possèdent à la fois la puissance économique et politique et disposent d’une tradition sociale étatique forte. Mais peuvent-elles être utilisées comme des leviers pour réorienter la politique de l’UE dans le monde ?

Au sein des OIP tel l’OMC, c’est l’Union Européenne qui s’exprime et non pas les Etats européens, il n’y a donc peu de marge de manœuvre. Reste donc les OIP, où certains Etats interviennent par eux-mêmes.

 

Mais actuellement si nous prenons l’exemple de la France au sein du G8, nous observons qu’elle défend une politique qui est nettement plus néo-libérale que dans son propre pays.

Cela s’explique notamment par le fait que les Etats mènent ce que l’on peut qualifier comme une guerre économique nationaliste. La défense des intérêts nationaux, primant sur les éventuelles politiques sociales à l’extérieure. (Il semble que nous soyons en présence d’une situation typique du dilemme du prisonnier.)

Le prise de position libérale de pays comme la France ou l’Allemagne, dans les OIP, peut s’expliquer aussi par un rapport de force inter-étatique international, plus favorable aux politiques néo-libérales. Enfin peut-être révèlent-elles de plus, les orientations libérales des élites dirigeantes au pouvoir en Europe ?

 

Par conséquent le levier national, ne semble pas très prometteur actuellement. Néanmoins si les gouvernements sociaux-démocrates, cherchent peu à porter le modèle social européen hors de chez eux, certains mouvements sociaux nationaux, dont Attac, estiment qu’il est possible de réorienter la politique extérieure de leur pays.

 

Ils considèrent que les gouvernements se contentent d’entériner le rapport des forces en présence. Par conséquent en exerçant une pression citoyenne suffisante, ils ont l’espoir qu’ils pourront réorienter la politique de leur gouvernement au sein de OIP, dans les instances européennes et finalement réorienter aussi l’action de l’UE dans le monde.

 

 

Les mouvements citoyens en Europe cherchent donc à développer au plan international un régime où domine la régulation conjointe du politique par les citoyens. C’est à dire une régulation de l’économie et du social par les pouvoirs publics nationaux et internationaux, au sein de laquelle la priorité est portée à la participation démocratique des citoyens  et des acteurs sociaux.

 

A l’inverse la politique de l’UE au sein de l’Europe et dans le monde, fondée sur la vision néo-libérale de la gouvernance globale ne satisfait pas de nombreux mouvements sociaux européens. Ces derniers reprochent à la gouvernance globale le manque régulation des pouvoirs publics et les carences démocratiques.

 

Par contre le modèle social de l’Etat-providence scandinave reste un modèle possible pour la régulation politique mondiale à leurs yeux, même s’il nécessite de renforcer encore le volet social et démocratique.

 

C’est pourquoi avant que l’Europe soit susceptible d’être un levier, pour réorienter le régime  politique internationale, celle ci doit  donc mettre en oeuvre au plan européen, le modèle scandinave de l’Etat providence.

Or ainsi que l’a analysé le philosophe Gramsci (1975), c’est la société civile qui détient la maîtrise de l’hégémonie notamment idéologique, même si elle n’en a pas une conscience claire. C’est donc essentiellement aux mouvements sociaux de tenter de modifier l’idéologie libérale hégémonique, défendue par les classes dominantes, présentes-elles aussi  au sein de la société civile.

 

       Lorsque l’orientation politique de l’Union Européenne aura changé, alors seulement les mouvements sociaux européens, pourront-ils raisonnablement s’appuyer sur elle, pour tenter de réorienter la direction politique et idéologique mise en oeuvre par les OIP et particulièrement le G8 et les Etats-Unis.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BOURDIEU Pierre, Pour un mouvement social européen, in L’Euro sans Europe, Manière de voir, Le monde diplomatique, janvier 2002.

 

BROWN John, De la gouvernance, in Dette et Développement, Att@courriel, Attac, Paris, 1er trimestre 2001.

 

COMMAILLE Jacques, JOBERT Bruno (sous la dir.)Les métamorphoses de la régulation politique,  LGDJ, Paris, 1998

 

COMMISSION DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES, Livre Vert, Promouvoir un cadre européen pour la responsabilité sociale des entreprises, Bruxelles, 18/07/2001, COM 2001) 366 final

 

COMMISSION DES COMMUNAUTÉS EUROPÉENNES, Livre blanc, Gouvernance européenne, Bruxelles, 25/07/2001, COM 2001) 428 final.

 

GRAMSCI Antonio, Quaderni del carcere, t. I-IV, Turin, Edition V. Gerratana, 1975.

Merrien François-Xavier, L’Etat-Providence, Paris, PUF, 1997.

 

JACQUET Pierre, PISANY-FERRY Jean, “La coordination des politiques économiques dans la zone Euro : bilan et propositions “ dans Questions européennes, rapport au CAE, La documentation française, 2000.

 

REYNAUD Jean Daniel,  Conflit et régulation sociale, Esquisse d’une théorie de la régulation conjointe, Revue française de sociologie. XX. 2. avril-juin, 1979, pp 367-376.

 

REYNAUD Jean Daniel, Les régulations dans les organisations: régulation de contrôle et régulation autonome, Revue française de sociologie. XXIX 1, janvier-mars. 1988, pp 5-18.

 

REYNAUD Jean Daniel, La régulation sociale, Revue internationale d’action communautaire, 25/65, printemps 1991.

 

ROBERT Anne-Cécile, Une charte cache misère,  in L’Euro sans Europe, Manière de voir, Le monde diplomatique, janvier 2002.

 

ROSENAU J.N., CZEMPIEL  E.O., Gouvernance Without Government : Order and Change in World Politics, Cambridge UP, 1992.

 

Par Thierry Brugvin - Publié dans : ONG, Société Civile et Mouvements sociaux
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Dimanche 11 mars 2007 7 11 /03 /Mars /2007 12:21

 

 

In « les enjeux du développement durable

et les stratégies des acteurs : la place des entreprises »,

(ouvrage collectif) sous la direction de Kamala Marius Gnanou,

Paris Unesco/ Karthala, 2002.

 

 

Résumé

 

Les codes de conduite et les labels sociaux sont de nouveaux instruments de contrôle citoyen visant à réguler les conditions de travail et de salaire. Ils visent à pallier temporairement les carences de la régulation publique nationale et internationale (inspection du travail, clauses sociales...) et à plus long terme de les démocratiser. Cependant les mouvements sociaux transnationaux courent le risque d’entraîner une privatisation générale de la régulation par la création de normes, par la vérification, par la sanction ou encore par l’incitation. Le rôle des syndicats au sein des entreprises doit donc rester central afin que les travailleurs restent en mesure de défendre aussi leur droit par eux-mêmes. Les enjeux sont donc considérables pour les pouvoirs publics, les acteurs sociaux et les acteurs économiques privés qui se disputent la légitimité de la régulation du travail. Or si chacun d’eux peut se targuer de certaines formes de légitimité, toutes ne s’avèrent pas de même nature.

 

 

 

1 - Introduction

 

Les infractions aux normes fondamentales du travail s'avèrent relativement peu sanctionnées dans les pays en développement (PED), ce qui favorise l’exploitation des travailleurs par les sociétés transnationales notamment. Etant donné qu'aucun système de sanction efficace n'existe au plan international, pour remédier aux carences des Etats dans ce domaine, les Mouvements sociaux transnationaux tentent d'y remédier. En Europe la Clean Clothes Campaign regroupe des collectifs d’associations, d’ONG et de syndicats de plus de dix pays[1], dont le “Collectif de l’Ethique sur l’Etiquette” pour la France. Ces acteurs s'appuient pour cela sur de nouveaux instruments mis en oeuvre dans le domaine social que sont les codes de conduite, les labels, des systèmes de certification et parfois même de notation. Leur objectif consiste à initier de nouvelles pratiques, notamment à développer un contrôle citoyen de l'économie et surtout à sensibiliser l'opinion publique et les gouvernements sur le fait qu'une régulation internationale du travail s'avère de plus en plus nécessaire.

 

 

 

Actuellement ces instruments sont principalement créés par les acteurs sociaux des pays du Nord et visent à soutenir les travailleurs des pays en développement (PED) dont la production est exportée vers les pays industrialisés.

 

La mise en oeuvre des normes fondamentales de travail contribuera en effet au développement à long terme des PED, dans la mesure où le respect du droit syndical favorisera l’application des autres normes du travail et l’essor de la démocratie. En effet le droit de négociation des travailleurs contribue au droit d’expression politique. De même une rémunération correcte des salariés permet la satisfaction des besoins fondamentaux de leur famille, favorise la consommation, développe l'économie du pays, diminue la dépendance des PED vis-à-vis des pays du Nord et de l'aide au développement...

 

Les associations citoyennes et les ONG s'imposent progressivement comme des parties prenantes, (des stakeholders) dans la régulation du travail auparavant exercée prioritairement par les pouvoirs publics nationaux et internationaux avec les acteurs économiques privés et les syndicats[2] . Les acteurs sociaux tentent donc de créer et de proposer de nouvelles formes de co-régulations quadripartites du travail. Ces régulations se subdivisent en trois pouvoirs l’orientation, la sanction ou l’opération et en au moins quatre modes : régulation arbitrale ou participative, simultanée ou différée.

 

Cependant si chacun des acteurs sociaux revendique son droit à participer à la régulation du travail, leurs actions se révèlent-elles véritablement légitimes? Lorsque c’est le cas, leur légitimité ne s'avère-elle pas de différente nature en ce qui concerne notamment la création, la vérification et la sanction des codes de conduite et des labels?

 

2.Les codes de conduites et les labels sociaux

 

Les codes de conduite sont des instruments dont l’adoption est volontaire et non contraignante par lesquels une organisation (généralement une société transnationale ou un acteur de la grande distribution) s’engage à respecter certaines règles. Dans le cas présent il s’agit généralement des normes fondamentales de travail, dans le secteur textile-habillement-cuir (THC). Mais de très nombreux secteurs sont aussi concernés, notamment ceux de l’environnement.

Selon les ONG et les syndicats, le socle minimal devant figurer dans ce type de code, est constitué par les huit normes fondamentales de l’organisation internationale du travail (OIT) : le droit d’association et de négociation, le salaire minimum, la limitation du temps de travail, l’interdiction du travail forcé et du travail des enfants[3], la discrimination, la sécurité et l’hygiène.

 

Le label social est un moyen de communiquer des informations sur les conditions sociales qui entourent la fabrication d’un produit ou la prestation d’un service. Il peut figurer sur le produit ou l’emballage ou être mis en évidence dans le magasin ou la vitrine du détaillant. Il s’adresse aux consommateurs et aux partenaires commerciaux potentiels[4]. Le label garantit par exemple que les normes fondamentales du travail ont été respectées dans la fabrication du produit. La mise en place du label est la seconde phase, après celles des codes de conduite[5].

La délivrance d’un label signifie qu’une norme a été vérifiée et certifiée dans l’ensemble des unités de la chaîne de production. Par ailleurs la valeur d’un label social repose notamment sur deux facteurs, le nombre des droits fondamentaux qu’il garantit et la rigueur de la certification sur laquelle il repose. “L’objet premier de la certification est de garantir par l’intervention d’un organisme tiers, la conformité d’un produit, d’un service ou d’une organisation à un référentiel normatif”[6] .

Dans ce but il existe des organismes de normalisation nationaux et internationaux qui créent les normes, des organismes d’audit pour certifier les entreprises au niveau de ces normes et des organismes d’accréditation qui accréditent les organismes d’audit sur la base d’une norme spécifique. Le SAI (social accountability international) aux Etats- Unis à ainsi élaboré la norme SA 8000 sous une forme comparable aux normes ISO mais dans le domaine des normes fondamentales du travail[7] .

A long terme, les codes, les labels et la certification pourraient éventuellement concerner les conditions de travail dans les pays industrialisés, dans la mesure ou les NFT ne s’avèrent pas systématiquement appliquées, cependant actuellement ils ne concernent quasiment que les PED. A l’origine, les codes de conduite n’étaient pas des instruments issus du militantisme citoyen. Les premiers ont été créés par les acteurs économiques. A la suite des actions de boycott, les codes se sont véritablement développés dans les années 80-90, sous la pression des ONG[8]. De plus les échecs de la mise en oeuvre des clauses sociales par les Etats ont poussé les ONG à développer des moyens d’actions, tel les codes, qui soient à leur portée et pas seulement de l’ordre de la revendication. Les codes s’inscrivent aussi dans le développement croissant des procédures de normalisation internationale, du type des normes ISO 9000, 14000...

C’est donc à la convergence de plusieurs courants -l’éthique d’entreprise, la normalisation technique, les législations internationales du travail, les clauses sociales et les boycotts- que se construisent les codes. Au-delà de la dimension technique des codes, on observe qu’ils sont au cœur d’une lutte autour de la régulation de l’orientation politique du travail. En effet à l’origine les codes étaient pour les acteurs économiques privés, une manière d’anticiper sur la régulation par les pouvoirs publics. Ils sont à présent une tentative d’introduire une régulation publique et citoyenne mais peuvent devenir des instruments d’une régulation privée dominée par les acteurs économiques dans laquelle les grands absents seraient les pouvoirs publics. Pour les acteurs sociaux les codes restent néanmoins une tentative de remédier en partie à la carence du pouvoir judiciaire au plan international, en matière de lois du travail. Ils redonnent du sens, à l'activité législative de l'OIT concernant les normes fondamentales du travail. Ils sont un des remèdes contre la disparition des repères au plan international, “cette situation d’anomie aiguë décrite par B. Badie, qui gagne l’ensemble du corps social[9] .

 

 

 

3. LES POUVOIRS et les modes DE RÉGULATION DU TRAVAIL

 

Afin de pouvoir analyser de manière à la fois fine et claire l’action des différents codes et des acteurs qui interviennent dans la transformation des conditions de travail, il est nécessaire de définir le concept de régulation en matière sociale, ainsi que ses différentes formes. Nous la définirons comme la décision de créer ou la décision d’appliquer des règles, des normes ou des principes, par des acteurs ou des institutions donc “l’action subit les pressions et les contraintes des structures historiques, mais qui ne sont pas déterminées mécaniquement”[10], COX définissant les structures historiques comme une configuration particulière de trois forces fondamentales : forces des idées, forces des institutions (composées notamment des forces sociales) et forces matérielles. Ainsi la co-régulation sociale (le travail étant une composante du social) implique une régulation entre deux ou trois des acteurs que sont les pouvoirs publics, les acteurs sociaux et les acteurs économiques privés.

 

Il s’agit de distinguer aussi les différents pouvoirs de régulation. Sur la base de la théorie de la séparation des pouvoirs (législatif, judiciaire et exécutif) décrite par Montesquieu dans “De l’esprit des lois” [11], nous pouvons dégager trois formes de régulations distinctes : le pouvoir de régulation par l'orientation, le pouvoir de régulation opératoire et le pouvoir de régulation par la sanction.

 

3.1.Pouvoir de régulation par l’orientation

 

Le pouvoir législatif a une fonction d'orientation dans la mesure ou ses membres votent les lois et notamment les lois d'orientation. Sa tâche est de décider des règles, des cadres dans lesquels les deux autres pouvoirs pourront s'exercer. C'est le pouvoir de régulation par l’orientation par l'Etat ou par les citoyens notamment. En effet les mouvements citoyens proposent et font pression pour de nouvelles idées, de nouvelles normes visant à remédier aux situations d’anomie sociale[12] .

 

3.2.Pouvoir de régulation par l’opération

 

Le pouvoir exécutif, comme son nom l'indique, a pour fonction d'exécuter ou de faire exécuter les décisions prises par les deux autres pouvoirs. L'ensemble de ces tâches exécutives (réaliser ou diriger des projets concrets sur le terrain, services publics, inspection du travail) se rapprochent donc de la fonction d'opération, consistant à mettre en oeuvre de manière opérationnelle les décisions de l'Etat. Nous la qualifierons de régulation opératoire. La dimension régulatrice manifeste la dimension dynamique et adaptative de cette fonction opératoire, face aux réalités empiriques changeantes. Par exemple, lorsque la Banque centrale européenne injecte des capitaux sur le marché des changes pour stabiliser le cours de l’Euro, elle accomplit une action de régulation opératoire. Ce n’est ni une sanction, ni une orientation, elle exécute simplement des règles fixées par des orientations établies préalablement.

En ce qui concerne l’inspection du travail, celle-ci doit faire exécuter les règles et les lois votées par les régulateurs de l'orientation, vérifier qu'elles soient bien appliquées et lorsque cela s’avère nécessaire, saisir la justice pour faire sanctionner les infractions. Ainsi elle régule le travail par l'opération, par l’exécution. Mais dans la mesure où cet organisme agit notamment au service de la justice et qu’elle dispose aussi du pouvoir d’infliger des avertissements et la capacité de stopper le travail immédiatement, elle dispose donc aussi en partie du pouvoir judiciaire. Les sociétés d’audits, les ONG exercent à présent une régulation opératoire lorsqu’elles vérifient les conditions de travail et viennent concurrencer ou pallier les carences de l’inspection du travail.

 

3.3 Pouvoir de régulation par la sanction et l’incitation

 

     3.3.1 Pouvoir de régulation par la sanction

 

     Quant au pouvoir judiciaire il a pour fonction de décider des sanctions que subiront les individus qui ne respectent pas les lois fixées par le pouvoir législatif et ceux qui tentent de s'opposer illégalement aux actions et aux décisions du pouvoir exécutif. Il a aussi pour fonction de décider des sanctions contre les représentants du pouvoir exécutif et législatif qui ne respecteraient pas les lois du pays. Dans le cadre des lois et des décisions qui sont prises par le pouvoir législatif et exécutif, le judiciaire doit faire en sorte de sanctionner le non-respect des règles. Cette fonction de régulation peut donc être la qualifiée de régulation par le judiciaire. Cependant lorsque ce n’est pas un tribunal qui assure cette fonction de sanction, nous ne pouvons la qualifier de régulation judiciaire et nous devons la dénommer régulation par la sanction. Ainsi la régulation par la sanction se révèle une catégorie plus large qui englobe les acteurs publics et privés.

 

Il nous faut aussi distinguer la régulation par la sanction forte ou faible, publique ou privée. Les critères qui les différentient sont donc principalement :

     - L’emprisonnement ou non, (mais les Etats, les personnes morales ne sont pas concernées) ;

     - La dimension économique de la sanction ou non, (sanction financière ou seulement contre l’image publique ou les valeurs affichées par l’entreprise) ;

     - Le degré d’incertitude de l’exécution de la sanction économique ou non, (le boycott sera-t-il suivi? Quelles seront les conséquences de la non-délivrance du label, le non-renouvellement d’une certification, ou d’une campagne nuisant à l’image d’une entreprise ?).

      - Ainsi que d’autres types de sanctions tels que la rupture des relations (professionnelles, associatives...), la privation de liberté et de droits (d’expression, de participation, d’affiliation...) au sein de certaines organisations...

 

     3.3.2 Pouvoir de régulation par l’incitation

 

     Chaque fois qu’un acteur obtient un gain (un bonus), économique, moral, humain, social etc. du fait de sa mise en conformité avec une règle, nous sommes en présence d’une régulation par l’incitation, par exemple l’abaissement des droits de douane pour les entreprises respectant les normes fondamentales du travail des travailleurs (régulation incitative publique). Dans le cas des acteurs privés, une entreprise qui obtient une certification, un label pour ces produits obtient un avantage concurrentiel par rapport aux autres acteurs, c’est donc une régulation incitative.

 

3.4 Les modes de régulation : co-régulation arbitrale ou participative, simultanée ou différée

 

Nous définirons la co-régulation sociale comme un compromis temporaire entre les autorités de régulation et les régulateurs semi-autonomes, chacun étant partiellement déterminé par les structures historiques. Les régulateurs semi-autonomes sont qualifiés ainsi car ils sont susceptibles d'être contraints par l'autorité de régulation qui disposent du pouvoir de décision finale. Enfin pour obtenir une compréhension plus précise du pouvoir au sein de la co-régulation (ou régulation démocratique), il convient d’en spécifier aussi les différentes formes : le pouvoir d’arbitrage des autorités de régulation (exercé par les pouvoirs publics traditionnellement, mais de plus en plus souvent par des instances privées) et le pouvoir participatif, de la régulation semi-autonome ou participative (traditionnellement les acteurs sociaux et économiques).

Au plan temporel il s’agit de discerner une co-régulation simultanée et une co-régulation différée. La simultanéité produit une régulation des trois acteurs dans le même temps, comme dans le cas des négociations tripartites. La régulation différée, à l’inverse, laisse se développer la régulation semi-autonome et dans un second temps si les négociations entre acteurs sociaux et économiques n’ont pas abouti, les pouvoirs publics (les autorités de régulation) viennent arbitrer le litige afin de trancher en fonction de l’intérêt général de l’ensemble du peuple ou de l’intérêt des citoyens les plus faibles.

 

 

4. La légitimité des acteurs de la régulation du travail

 

Du fait de la mondialisation on assiste à une crise de l’Etat, comme s’il avait perdu son identité. Se pose alors “un problème de régulation” affirme Habermas qui souligne la nécessité de la légitimité d’une organisation (l’Etat) pour son activité économique et sociale notamment[13] . La question centrale de la légitimité dans le cadre de la régulation du travail est donc celle-ci : qui sont les acteurs qui disposent de la légitimité pour réguler par la sanction, la vérification (opération), la normalisation (orientation) les conditions de travail dans les entreprises? Est-ce l’inspection du travail, les syndicats, les ONG ou encore les sociétés d’audits? Cependant les définitions de la légitimité sont souvent vagues : “Ce qui est fondé en droit, en raison ou en valeur est légitime »[14] ou “se dit en général des choses fondées sur un droit ou une raison qu’on ne pourrait violer sans injustice ou déraison”[15].

 

La définition d’IHI est à la fois plus précise et plus étroite : “un pouvoir peut être considéré comme légitime lorsque ses actions apparaissent conformes aux principes que le groupe sur lequel il s’exerce accepte et reconnaît comme siens”[16] . Cependant “la légitimité reste introuvable. Le concept de légitimité paraît simultanément irrécusable et relatif. On ne voit pas au nom de quoi on pourrait justifier l’exercice d’un pouvoir que nous ne considérons comme légitime (...), mais il est tout aussi impossible d’accepter pour vraie cette légitimité et d’en faire un fondement incontestable du pouvoir”[17].

 

Néanmoins même si la légitimité reste relative, elle reste nécessaire pour les acteurs qui ont besoin de faire reposer leur action sur des principes les plus légitimes possibles. Les différentes formes de légitimation qui seront proposées resteront donc relativement subjectives, puisqu’elles tentent simplement de définir les représentations des acteurs et de l’opinion publique en matière de régulation du travail. Nous n’avons par ailleurs pas la prétention d’être exhaustif, car il s’agit d’en extraire quelques unes parmi une multitude existante.

 

Dans le but de servir l’intérêt général, sur la base des trois grandes formes de régulation (l’orientation, la sanction et l’opération), chacune des trois grandes catégories d’acteurs revendique des légitimités de nature différente.

 

4.1.Légitimité des pouvoirs publics

 

4.1.1.Légitimité par l’indépendance économique

 

Les pouvoirs publics disposent d’une légitimité fondée notamment sur le fait qu’ils sont indépendants économiquement, puisque les actions qu’ils entreprennent sont financées par un prélèvement sur la collectivité et non pas sur les entreprises ou les individus qu’ils contrôlent. L’inspection du travail est une des instances publiques qui disposent de cette légitimité dans le cadre de la régulation par la vérification ou par la sanction.

 

4.1.2.Légitimité élective et démocratique

 

Selon G. FERRERO[18] quatre principes fixent l’ordre du pouvoir, de sorte que sa légitimité peut être héréditaire, aristo-monarchique, démocratique ou élective. En effet dans toutes les instances d’orientation de la régulation, les pouvoirs publics disposent de la légitimité élective et démocratique (du moins en partie), dans la mesure ou les élus de l’exécutif qui dirigent les pouvoirs publics ont été élus par la population. Par conséquent le gouvernement représente théoriquement le peuple, qui en quelque sorte lui délègue temporairement une partie de sa souveraineté. Cependant si la majorité des organismes publics tel que les parlements et les administrations publiques nationales ou l’inspection du travail relèvent de cette légitimité, certains organismes tels le FMI ou la Banque Mondiale ont conquis beaucoup d’indépendance et de distance avec les gouvernements élus et disposent par conséquent de moins en moins de cette forme de légitimité élective et démocratique conférée aux pouvoirs publics. De même lorsque l’inspection du travail est corrompue ou n’est pas en mesure de protéger les travailleurs, elle perd aussi une partie de cette légitimité.

 

4.2.Légitimité des acteurs économiques privés

 

4.2.1.Légitimité par la capacité productive de biens et services

 

Les acteurs économiques privés disposent de capacité productive. Or la capacité à agir, à exécuter (régulation opératoire) est un pouvoir qui confère une certaine légitimité, dans la mesure ou celui qui le détient devient un partenaire incontournable en matière de régulation sociale. La capacité matérielle des grandes sociétés d’audit de répondre à la demande des entreprises concernant la vérification des conditions de travail en est un exemple. Or les acteurs sociaux ne disposent pas ou relativement peu de cette capacité. De plus si nous prenons l’exemple d’une association, plus elle produit, plus elle peut vendre sa production et plus elle perd de sa légitimité par l’indépendance économique.

 

4.2.2.Légitimité par l’efficacité productive

 

Les acteurs économiques privés (les cabinets d’audits, les entreprises) semblent disposer dans l’opinion d’une légitimité reposant notamment sur leur efficacité productive en matière de biens et services, c’est-à-dire leur capacité à produire avec une forte productivité. Celle-ci a fait ses preuves au sein des économies capitalistes libérales, malgré de nombreuses lacunes dans d’autres domaines.

 

4.2.3.Légitimité participative des acteurs économiques privés

 

En Occident particulièrement, la légitimité traditionnelle (Weber) du processus démocratique s’avère d’autant plus forte que les acteurs concernés y participent. Dans ce cas, elle est qualifiée de démocratie participative et peut être observée dans le domaine politique, social ou économique. Par conséquent les acteurs économiques privés retirent et revendiquent cette légitimité par le seul fait de participer au processus de décision (régulation d’orientation), dans la mesure où cela favorise la démocratie participative.

 

La participation à la réalisation, à l’exécution (régulation opératoire) s’avère être aussi une forme de la légitimité participative. En effet la réussite d’une action notamment économique, suppose la participation concrète des salariés, des experts (légitimité par l’expertise), des acteurs du terrain dans la mise en oeuvre du projet. Nous pouvons donc distinguer au moins deux formes de légitimité de cette nature, la légitimité participative par l’orientation et par l’opération.

 

4.3.Légitimité des acteurs sociaux

 

     4.3.1.Légitimité participative

 

     En République, chaque citoyen en tant que membre du peuple souverain détient légitimement le droit de participer aux affaires de la cité. La légitimité participative est donc un droit et une nécessité pour les citoyens. Il en est de même des mouvements de citoyens et de l’ensemble des acteurs sociaux (associations, ONG, syndicats...). Une démocratie qui se limiterait à la représentation, au droit de vote ne serait pas complète. C’est pourquoi la participation aux décisions (d’orientation, de sanction, d’opération), même si elle ne permet pas encore la mise en œuvre d’une démocratie idéale est une condition réclamée légitimement par les acteurs sociaux.

 

     4.3.2.Légitimité par leur capacité d’alerte

 

     Quant à la légitimité des associations citoyennes (donc à vocation non économique), elle réside essentiellement dans le fait qu’elles sont aujourd’hui la voix des groupes de la population en situation difficile ou qu’elles mettent en lumière des enjeux sociaux majeurs (écologie, santé, exclusion...). C’est donc par leur capacité à alerter la société, ou au minimum à informer des problèmes existants, qu’elles acquièrent leur plus forte légitimité. Un bon exemple a été le cas de l’AMI (Accord multilatéral sur l’investissement) dans lequel ce sont les ONG qui ont alerté les députés qui n’étaient ni informés, ni conscients des conséquences de la signature d’un tel accord.

 

4.3.3.Légitimité par l’indépendance économique (leur vocation non lucrative)

 

Les mouvements citoyens revendiquent cette légitimité surtout lorsqu’ils ne sont financés que par leurs propres adhérents. Cependant à la différence des pouvoirs publics, cette forme de légitimité est moins forte pour les acteurs sociaux. En effet par leur nature, il s’avère toujours difficile de différencier les associations à vocation citoyenne de celles à vocation économique (les BINGOS) [19] d’autant plus qu’elles sont souvent financées par les pouvoirs publics, même partiellement. Ainsi plus elles bénéficient de subventions publiques ou même privées, plus elles perdent en indépendance vis-à-vis de leurs créanciers et moins elles sont susceptibles de revendiquer cette forme de légitimité.

 

En résumé, au service de l’intérêt général, on observe ainsi des conflits entre acteurs portant sur :            

  - la légitimité élective (des pouvoirs publics dirigés par les élus) contre la légitimité de la représentation par la participation (acteurs sociaux et acteurs économiques privés) ;

  - la légitimité des acteurs dépendants économiquement (acteurs économiques privés) contre ceux plus indépendants économiquement (acteurs publics et sociaux) ;

  - la légitimité par l’efficacité et la capacité productive des biens ou des services (acteurs économiques privés) contre la moindre efficacité et capacité productive des acteurs sociaux d’une part ; d’autre part, les partisans du libéralisme considèrent que les organismes publics sont aussi limités dans leur efficacité productive.

Ainsi si les avis concernant la légitimité par l’efficacité productive restent plus contrastés, la capacité productive de biens et services paraît apporter une forte légitimité aux acteurs économiques privés.

 

C’est donc par la tension constructive entre ces trois catégories d’acteurs reposant sur différentes légitimités (légitimité élective/participative et légitimité productive/indépendance économique), que la régulation du travail conjugue efficacité et équité en matière d’orientation, de sanction et d’opération.

 

Néanmoins, comme nous l’avons évoqué, la légitimité se fonde le plus souvent sur un accord général de l’opinion durant une période historique définie. Même si elle repose sur l’observation d’actions concrètes, elle reste souvent relativement indépendante des résultats réels des acteurs et de leurs actions du moins à moyen terme. Cependant elle reste nécessaire pour légitimer justement les acteurs et leurs actions, particulièrement en matière de régulation du travail.

 

 

 


 

Par Thierry Brugvin - Publié dans : Codes de Conduites et commerce éthique
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Dimanche 11 mars 2007 7 11 /03 /Mars /2007 12:19

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5. La régulation du travail par les acteurs et les instruments du contrôle : code de conduite, label et certification

 

Les trois grands types d’acteurs se partagent et se disputent les trois grands pouvoirs de régulation du travail, que sont l’orientation, la sanction et l’opération.

 

5.1 Régulation d’orientation des normes du travail

 

La régulation de l’orientation normative via la production de lois, de normes et de règles dépendent de diverses instances. Les acteurs traditionnels de l’orientation sont les pouvoirs publics nationaux et internationaux pour le droit positif et les partenaires sociaux pour la soft law, le contrat.

 Les organismes de normalisation peuvent être nationaux tel l’AFNOR ou internationaux tel l’ISO (l’organisation internationale de normalisation). Jusqu'à présent ils se limitaient à la production de normes techniques, mais de nombreux acteurs envisagent à présent de leur confier pour tâche la normalisation dans le domaine social. Cependant ce sont essentiellement les intérêts des acteurs économiques privés qui y sont représentés.

 

Les activités de lobbying, de pression sur les pouvoirs publics, via les campagnes de sensibilisation de l’opinion publique, la création de codes par les ONG se révèlent une manière de participer à cette régulation de l’orientation sociétale. Les codes de conduite élaborés par les acteurs sociaux (essentiellement les ONG), sont donc une tentative pour produire des normes nouvelles (normes de vérification, normes permettant l’incitation (les labels sociaux), règles sociales…). Elles sont élaborées hors des instances classiques de production de normes, que sont les pouvoirs publics nationaux et internationaux (l’OIT) où leur pouvoir est restreint ou inexistant.

 

 Le collectif français de l’Ethique sur l’Etiquette, composé d’associations et d’ONG a ainsi créé son propre code. De même la norme SA 8000 concerne aussi les normes fondamentales du travail, elle vient des Etats-Unis et a été élaborée dans l’esprit des normes ISO. Cependant le SAI, (social accountability international) qui en est à l’origine, est aussi composé d’acteurs économiques privés avec une légitimité et des intérêts différents.

 

Le pouvoir de produire la norme permet de modifier la répartition de ce pouvoir entre acteurs concernant la vérification et la sanction. Si les valeurs déterminent en partie les normes, la formulation de nouvelles normes, oriente aussi les valeurs, les idéologies et donc les pouvoirs politiques dominants. Pour cette raison on assiste à une concurrence entre les trois catégories d’acteurs pour formuler des normes sociales qui deviendraient des standards internationaux (label Max Havelhaar, label Rugmark, label STEP, norme SA 8000, norme ISO 21000[1], norme européenne et norme ISO relative à l’hygiène et la sécurité...)

 

On observe que chaque fois que de nouvelles mesures sont mises en oeuvre pour satisfaire les besoins minimaux des classes sociales les plus défavorisées, par la création de normes, il y a alors le risque de :

- faire régresser les acquis les plus élevés en les tirant vers le bas ;

- créer un système à deux vitesses, dont les deux pôles peuvent ne jamais se rapprocher.

 

Par ailleurs, il existe une grande variété de formes et d’ acteurs de la régulation normative. Les codes sont des instruments issus d’origines et d’acteurs de natures diverses et parfois formés d’anciennes normes elles-mêmes. Chaque type d’acteur développe de manière privilégiée son propre type de norme. La production de normes prend des formes diverses (soft law, droit positif, combinaison des deux). Le choix de ces différentes formes dépend à la fois de la nature des acteurs et des stratégies envisagées. Les acteurs économiques privés, au plan national et international, se portent prioritairement sur des normes dont la nature est la soft law (les normes ISO). Les pouvoirs publics nationaux et internationaux sont compétents pour élaborer des normes dans le cadre du droit positif.

 

Les acteurs sociaux du fait de leur nature privée sont naturellement poussés à la création de normes fondées sur la soft law et d’une régulation contractuelle. Par leur vocation non économique, tel les pouvoirs publics ils s’intéressent aussi au droit social et au droit positif. Ainsi les codes relatifs aux normes fondamentales de travail sont des instruments relevants de la soft law, majoritairement composés de normes issues du droit positif.

 

En ce qui concerne le type de normes à adopter, les avis divergent quelque peu entre les différents acteurs des mouvements sociaux transnationaux. La majorité d’entre eux par leur pratique de création des codes de conduite produisent des normes dans le cadre d’une régulation entre acteurs privés, c’est dire fondée sur une négociation avec les entreprises. A long terme certains souhaitent une simple production de normes par les pouvoirs publics, d’autres s’orientent plutôt vers une régulation démocratique encadrée par les pouvoirs publiques de manière différée (CISL [2] , collectif EE, CFDT). Les pouvoirs publics laissent ainsi se développer une régulation normative semi-autonome entre acteurs privés (label, notation, certification, convention collective...) et dans un second temps, si les négociations entre acteurs sociaux et économiques n’aboutissent pas, les pouvoirs publics (autorités de régulation) viennent arbitrer afin de trancher en fonction du critère de l’intérêt général.

 

Deux possibilités sont donc envisagées par les mouvements sociaux transnationaux pour pousser les acteurs économiques privés à adopter des codes :

- soit créer des normes dont l’adoption serait obligatoire et qui ne seraient pas liées à des sanctions coercitives (code ou label). Le risque est alors qu’il n’y ait que peu de participation syndicale.

- soit créer une directive (européenne pour commencer selon la CFDT et la CISL)[3] consistant dans une obligation de négocier des codes puis de les adopter sans sanction coercitive en cas de refus. Cette solution est plus favorable à la participation syndicale dans les grandes entreprises où le rapport de force existe entre partenaires sociaux, mais pas forcément dans les plus petites.

 

5.2 La régulation opératoire du travail par la vérification

 

La phase qui suit la régulation par la normalisation sociale, consiste dans la vérification de leur mise en oeuvre chez les sous-traitants situés dans les PED qui fournissent les sociétés transnationales. La majorité des mouvements sociaux européens qui envisagent cette régulation opératoire ont une vision très pragmatique de la situation. Ils dissocient nettement leurs actions à court terme de nature privée (l’expérimentation de méthodologies de l’audit) et leurs objectifs à long terme consistant à développer une régulation publique de l’inspection du travail mais qui soit démocratisée. Quel que soit le niveau d’où est initiée la vérification, internationale, régionale ou nationale, les acteurs sociaux souhaitent y participer à travers des modalités qui restent à négocier.

 

Dans ce domaine, ils insistent aussi sur la nécessaire subsidiarité entre ces trois niveaux qui s’avère une condition nécessaire à la démocratie. Par exemple des inspecteurs internationaux ne devraient intervenir qu’en cas d’échec des nationaux et sur des périodes limitées. De même ils proposent des stratégies en matière de vérification des conditions de travail qui s’adaptent au niveau de développement de chaque pays. Ils considèrent notamment que la vérification par les sociétés d’audit n’est pas nécessaire dans les pays ou l’inspection du travail s’avère efficace. Par contre le fait de labelliser ces produits si les normes fondamentales du travail sont mises en oeuvre, ne sera que bénéfique pour ces pays, puisqu’elles devraient leur fournir un avantage concurrentiel.

 

Cependant comme nous l’avons observé, ces acteurs tout en faisant preuve d’adaptation aux différentes réalités nationales, courent le risque de se voir dépasser par les acteurs économiques privés (les sociétés d’audit) et certains représentants des pouvoirs publics nationaux et internationaux qui y voient une opportunité pour privatiser la régulation publique en matière de vérification et de sanction. Actuellement les moyens de réguler les conditions de travail au sein de l’entreprise s’avèrent insuffisants dans de nombreux PED. Ils sont soient inexistants, soit trop exclusivement dépendants des pouvoirs publics (parfois corrompus). C’est la raison principale du développement des codes de conduites et des sociétés d’audit chargées de vérifier leur mise en oeuvre. Selon les ONG, la méthodologie de l’audit ne prend toute sa mesure que lorsqu’elle permet pleinement la participation des trois types d’acteurs (acteurs économiques privés, pouvoirs publics et acteurs sociaux, ces derniers se subdivisant entre les syndicats et les associations). Cependant les modes d’organisations entre eux sont multiples en fonction du niveau auquel on se situe, de la pondération des différents acteurs, du court terme et du long terme. Certaines questions restent donc en débat. Quelle part les acteurs sociaux doivent-ils prendre dans la vérification? Doivent-ils se limiter à la régulation par l’incitation qu’est la certification?

 

Néanmoins certains points semblent clairs, notamment le fait que les syndicats de l’unité de production doivent participer aux audits en tant que témoins et non pas en tant qu’auditeurs. C’est plus en terme de complémentarité que les parties prenantes de l’entreprise (auditeurs, ONG) peuvent jouer un rôle vis-à-vis des syndicats de l’entreprise. Aussi, il n’y a pas véritablement de risques que ces derniers se voient évincer de leurs prérogatives, notamment en matière de vérification des conditions de travail. Par contre sur le plan de la régulation normative (la négociation de nouvelles normes), les syndicats ne doivent pas relâcher leur pression s’ils désirent que les codes ne deviennent pas un seuil indépassable, voire ne viennent rogner les conventions et les codes du travail existant. En effet les premiers acteurs de la vérification restent bien les travailleurs et des syndicats de l’unité de production dans leur lutte quotidienne. C’est pourquoi parallèlement aux audits, la formation syndicale reste donc décisive. Or elle nécessite du temps, des ressources humaines et économiques que seul un Etat a véritablement la capacité de mettre en oeuvre. Néanmoins les codes de conduite et surtout le système de l’assurance de la qualité du travail ouvrent des opportunités de contrôles nouveaux pour les acteurs sociaux, grâce à de nouvelles méthodologies de vérification et de sanction. Ainsi une brèche est ouverte en faveur des acteurs sociaux même si ceux-ci sont encore loin de dominer le rapport de force exercé par les acteurs économiques privés et certains Etats en ce qui concerne les conditions de travail.

 

5.3 La régulation du travail par la sanction ou l’incitation

 

     5.3.1.La régulation par la sanction

 

     Elle sera faiblement ou fortement contraignante selon qu’il y aura une dimension économique de la sanction ou non, ainsi qu’une incertitude de l’exécution de la sanction économique ou non. Mais la régulation par la sanction exercée par les citoyens du Nord et du Sud n’est pas de nature judiciaire comme l’est celle exercée par les tribunaux et les inspecteurs du travail qui dépendent des pouvoirs publics nationaux.

 

Au plan international les Etats (principalement ceux des PED) ne souhaitent pas exercer de sanction vis-à-vis des violations aux normes fondamentales du travail, notamment pour éviter le protectionnisme déguisé lié aux clauses sociales [4]. Or dans les pays en développement les pouvoirs publics pratiquent plus le dumping social, qu’ils ne cherchent à sanctionner les infractions des entreprises nationales et des sociétés transnationales.

 

Nous avons observé qu’un des objectifs des mouvements sociaux transnationaux consistait à remédier par le biais des codes et des labels, aux carences de régulation publique en matière de norme, mais ils servent aussi à pallier le manque de régulation judiciaire national et international. Cependant ils ne permettent qu’une régulation essentiellement incitative, faute de disposer d’un pouvoir de régulation fortement contraignant. Le boycott est le moyen le plus radical dont ils disposent. Or ils préfèrent ne l’utiliser qu’en dernier recours, dans la mesure où il draine de nombreux inconvénients (risque de chômage pour les travailleurs, rupture des négociations au moins temporairement...).

 

Ainsi se développent progressivement de nouveaux modes de régulation du travail avec la certification (d’une unité de production ou d’un produit)[5] qui peut permettre la labellisation du produit. Les processus de certification s’inspirent directement de la méthodologie des normes ISO. Quelle que soit la méthode de certification, il s’agit pour les consommateurs et les associations de rester vigilants sur la validité véritable du label qui est apposé sur le produit ou qui est communiqué. De même dans une logique de transparence, les entreprises ne doivent pas jouer sur les confusions entre les différents dispositifs, mais au contraire bien préciser les limites de chacun des dispositifs.

 

Il s’agit donc de bien distinguer les enjeux liés à la certification d’un produit (dans la mesure ou cette dernière apparaît directement sur l’étiquette de l’objet mis en vente et atteste des conditions de travail qui y sont liées) et ceux liés à la certification d’une entreprise. Cette dernière est beaucoup plus restreinte et donc plus difficilement utilisable en terme de communication marketing, mais aussi de régulation par la sanction par les citoyens. Cependant certaines entreprises se contentent de communiquer en direction de leurs consommateurs, alors que la certification ne concerne qu’une base infime des sites de production. Or cela s’avère dangereux pour la crédibilité du label ainsi que celle de la norme et des codes à long terme.

 

L’entreprise Nike, par exemple, en ne faisant certifier que quelques unités de production chez ses sous-traitants, affiche dans son discours qu’elles est certifiée et donc qu’elle respecte les conditions de travail. Elle joue, comme bien d’autres entreprises, sur le manque du discernement du public entre :

- certification d’entreprise et non pas du produit ;

- certification d’une unité de production mais pas de l’ensemble des unités d’une entreprise ;

- certification de toutes ses unités de production, mais pas de ses sous-traitants ;

- certification des procédures et non pas forcément de la mise en oeuvre réelle des normes.

 

Une entreprise doit donc choisir le mode de certification adapté au produit qu’elle entend certifier. Si elle opte pour la certification du produit, il faut encore que le label[6] qui sera apposé sur le produit corresponde véritablement à la mise en oeuvre de la norme, dans la mesure où toute la chaîne de production est impliquée. Certains dirigeants optent pour la certification d’entreprise, plus aisément réalisable dans leur communication auprès du public. Or ils ne doivent pas jouer sur le manque de connaissance des procédures, s’ils veulent rester honnêtes et transparents.

 

La décision de certification d’une unité de production est relativement subjective. Elle dépend notamment du type de normes, du référentiel utilisé, du choix de la pondération des indicateurs, de l’interprétation qui en est faite, du niveau d’exigence des certificateurs... C’est pourquoi les acteurs sociaux souhaitent prendre part aux différentes instances de régulation par la sanction ou l’incitation privée (notation, certification, labellisation) et publique (inspection du travail), dans le cadre de comités paritaires de certification composés éventuellement les différents acteurs (société d’audit, associations citoyennes, syndicats, pouvoirs publics). Chacun des acteurs revendique sa place au sein des instances de régulation par la sanction ou l’incitation en fonction de la nature de la légitimité qui lui est propre. Toutefois à la différence d’autres acteurs, les mouvements sociaux disposent principalement des instruments de régulation que sont par ordre de contrainte décroissante : l’appel au boycott, les campagnes d’opinion ou de dénonciation, la labellisation, la notation ou la certification. Nous pouvons donc observer que les solutions sont nombreuses en matière de régulation incitative et qu’au-delà des solutions techniques, il s’agit de stratégie et d’orientation politique.

 

     5.3.2.Les risques de la privatisation

 

     On observe donc une prise de position relativement paradoxale, de la part des mouvements sociaux transnationaux  même sur le long terme. Il s’agit de la volonté de restaurer une vérification par les pouvoirs publics des PED et en même temps de la volonté de privatiser le système de régulation par la vérification et par la sanction, afin de le démocratiser et de le rendre plus transparent. Cependant le mode de privatisation envisagé par les mouvements sociaux transnationaux consisterait de préférence à introduire les acteurs sociaux plutôt que les acteurs économiques de la certification.

 

Quel que soit le mode de vérification et de sanction qui sera mise en oeuvre, sa privatisation comporte des risques[7]. S'il est nécessaire que les citoyens contrôlent les inspecteurs du travail et les sociétés transnationales qui ne font rien pour améliorer les conditions de travail des ouvriers des PED, cela comporte le risque de laisser aux seuls acteurs économiques privés (les sociétés d'audit) la charge de la vérification, voire de la sanction des questions liées au travail. Or dans l'état actuel d'organisation du système économique, les sociétés d’audit manquent véritablement d'indépendance au plan économique puisqu'elles sont rémunérées par ceux qu'elles jugent :  c'est un obstacle majeur à une vérification indépendante. Quelle que soit la solution qui sera envisagée, le financement des sociétés d’audit doit donc être indirect et indépendant (financement par un fonds général des entreprises certifiées, financement public...).

 

  

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Par Thierry Brugvin - Publié dans : Codes de Conduites et commerce éthique
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Dimanche 11 mars 2007 7 11 /03 /Mars /2007 12:17
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5.3.3.La régulation incitative du travail

 

     Si actuellement la régulation incitative est préférée par les acteurs sociaux à la régulation par la sanction, c’est d’une part parce que le rapport de force ne se révèle pas suffisant et d’autre part parce que la sanction si elle n’est pas indispensable, ne s’avère pas justifiée. En effet, elle pourrait se retourner contre les travailleurs eux-mêmes en augmentant le chômage au sein d’une entreprise sanctionnée. D’autre part la majorité des mouvements sociaux transnationaux qui militent pour la mise en oeuvre des codes sont favorables aux sanctions publiques liées au commerce en particulier, si toutefois il n’y a aucun risque de protectionnisme déguisé.

Dans le cas contraire, ils préfèrent se limiter aux régulations incitatives, qu’elles soient d’ordre public (les systèmes de préférence généralisée (SPG) en Europe ou aux Etats-Unis ) ou privé (non-délivrance du label, information des consommateurs et éventuellement appel au boycott, en ultime recours). Notons que le SPG qui a été mis en oeuvre aux Etats Unis dans les années 80 s’est révélé efficace et conjugue en effet une régulation incitative et une régulation par la sanction non protectionniste (les PED subissent une taxation en cas d'infraction mais ne sont pas pénalisés par rapport aux pays riches qui sont tous taxés).

 

Si un tel dispositif d’incitation publique était mis en oeuvre, seule la régulation par la vérification (certification d’entreprise) resterait utile, mais plus véritablement la régulation par l’incitation exercée par les citoyens avec les labels. Cependant l'orientation politique dominante actuellement à l'OMC cherche la levée des obstacles au commerce. C'est pourquoi les clauses sociales globales (types SPG) sont de moins en moins d'actualité. Quant aux clauses sociales de nature privée, ciblées sur les sociétés transnationales (les codes de conduite et les labels) qui ne s’avèrent pas protectionnistes, elles vont aussi à l'encontre de cette logique.

 

En effet les codes ne sont pas protectionnistes, puisqu’ils s’adressent aux sociétés transnationales qui disposent largement des capacités de financer l’éventuel surcoût du respect des NFT. Cependant certains considèrent que les codes de conduite sont initiés par des ONG du Nord et que cela peut aboutir à des formes d’ingérence. Si celles-ci conduisent à une amélioration de la situation, on pourra parler "d'ingérence constructive et dans le cas contraire "d'ingérence destructive" ou au mieux "d’ingérence inutile". Après une dizaine d'années de mise en oeuvre encore relativement expérimentale, il semble que cette ingérence soit pour l'instant bénéfique pour les travailleurs. Mais il s'agit d'observer à plus long terme leur situation pour en évaluer les résultats à plus longue échéance sur l'ensemble de la régulation du travail dans les PED et même dans les pays industrialisés.

 

 

 

 

 

Conclusion

 

 Pour chacun des trois principaux axes de la régulation du travail : orientation, sanction, opération, la nature des acteurs qui l’exerce peut varier. A l'origine les acteurs principaux de la régulation du travail étaient l'Etat, les OIP et les syndicats. A présent, deux acteurs nouveaux entrent donc en scène, les associations citoyennes (dont les ONG) et les sociétés d'audits. Ainsi de nombreuses solutions sont envisageables dans la régulation du travail dans la mesure où ces acteurs de trois natures différentes sont en mesure de prendre part à :

- une, deux ou trois des pouvoirs de régulation (orientation, sanction, opération) ;

- d'être présents pour chacun de ces trois pouvoirs de régulation ;

- d'obtenir un rôle dominant, secondaire ou subalterne dans la hiérarchie des acteurs de la régulation.

 

Alors que nous observons relativement peu de propositions alternatives, nous pouvons constater qu'une multiplicité de systèmes de régulations se révèle envisageable. Mais ces choix reposent sur des nécessités d'efficacité fonctionnelle ainsi que sur des orientations politiques et idéologiques.

 

Un développement possible de la normalisation du travail peut donc s’orienter vers une privatisation complète des pouvoirs de régulation : les acteurs privés (sociétés d’audit et dans une moindre mesure les acteurs sociaux,) créant les normes, les vérifiant et les sanctionnant. Cependant les acteurs sociaux tentent plutôt de développer à long terme de nouvelles formes de coopération entre les Etats, les OIP, les sociétés d’audit, les syndicats et les associations citoyennes chacun apportant une part de sa légitimité  : tout d’abord la légitimité élective de l’Etat et des OIP leur conférant le rôle d'autorité publique de régulation par leur capacité d'arbitrage notamment. Ensuite la légitimité par l’indépendance économique des organisations citoyennes et des pouvoirs publics. Enfin la légitimité de la participation à la régulation des acteurs sociaux et dans une certaine mesure celles des entreprises. Quant à ces dernières elles disposent d’une certaine légitimité en matière d’efficacité et particulièrement de capacité productive, surtout par rapport aux acteurs sociaux.

 

Les codes de conduite, les labels et la certification et même la notation, offrent donc de nouveaux instruments pour un contrôle citoyen de la dimension sociale de l’économie. Mais plus généralement ils ouvrent de nouvelles formes de régulation du travail et notamment des voies d’approfondissement de la démocratie sociale au plan national et international.

 

 Cependant ces nouveaux instruments ne suffiront certainement pas à transformer les conditions de travail dans l'ensemble des PED et du monde. Néanmoins il faut les considérer, l'instar de la taxe Tobin, comme de petits grains de sable susceptibles d'enrayer la mécanique de l'ultra-libéralisme mondial. Ainsi pourra peut-être se réaliser le souhait émis par les mouvements sociaux transnationaux : une régulation internationale du travail plus équitable et solidaire, consistant notamment à accroître la réglementation sociale et la redistribution des richesses dans le monde...

 

 

 

 


 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

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Par Thierry Brugvin - Publié dans : Codes de Conduites et commerce éthique
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Dimanche 11 mars 2007 7 11 /03 /Mars /2007 12:06

 

En 2001, à Gênes 300 000 personnes se rassemblèrent afin de manifester contre la politique menée par les pays du G-8.  L'Etat garant de l'ordre était lui aussi représenté par plus de 15 000 soldats et policiers. Les émeutes qui avaient eu lieu peu de temps auparavant lors du sommet européen à Göteborg en Suède ne devaient pas se reproduire à Gênes. Ce fut bien pire. Le sommet du G-8 s'acheva dans la rue, dans un bain de sang et de violence. Plus de 400 manifestants furent arrêtés, presque 600 blessés, l’un d’entre eux Carl Guliani, fut tué d'une balle par un policier. Ce sommet a été marqué par une répression policière et militaire particulièrement féroce (utilisation de blindés contre les manifestants, rafles...), qui a abouti à la mort d'un manifestant, à plusieurs centaines de blessés graves, à de nombreuses arrestations et à des sévices (nombreux témoignages d'actes de torture, passages à tabac, menaces de viol...). Amnesty International, l’organisation de soutien aux prisonniers, déclara après avoir questionné des témoins venant de 15 pays que "les droits de l’homme avaient été bafoués à Gênes à un point jamais atteint dans l'histoire récente de l’Europe". Les enquêtes des magistrats viennent à l'appui cette constatation.

La violence policière lors des contre-sommets ne constituait pas en effet, au moment de Gênes une hypothèse invraisemblable, après les événements de Göteborg où on avait tiré sur les manifestants ou les arrestations à Prague. A Gênes, cette violence à l'égard des manifestants a été précédée et accompagnée de provocations policières, d'atteintes aux droits fondamentaux de circulation, de réunion, d'expression et de manifestation ; ces méthodes fascisantes des autorités italiennes s'inscrivent dans une logique de criminalisation des mouvements sociaux et de répression contre les luttes sociales, qui s’est accrue depuis Seattle.

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Témoignage des violences policières

Voici quelques uns des exemples de ce qu’ont du subir des centaines de personnes, italiennes et étrangères, contraintes et soumises pendant de nombreuses heures à toutes sortes de violences et tortures dans la caserne de Bozanetto à Gênes pendant le G8. Hans Jürgen Schlamp dit que « ce fut une boucherie. Des mâchoires furent brisées, des bras et jambes cassés, des cuirs chevelus fendus. Des policiers italiens professionnels du corps à corps prirent d’assaut une école, dans laquelle des jeunes gens venus des quatre coins d’Europe allaient se mettre au lit. C'est la mairie qui les avait logés là. « On aurait dit des drogués“, déclare un jeune Allemand de 21 ans qui effectuait son service civil. « Ils étaient enragés et tapaient sur tout ce qui bougeait avec leurs matraques ». 93 hommes et femmes ont été empoignés et arrêtés. 62 ont dû être évacués en ambulance. Nombre d’entre eux, gravement blessés, ont dû être placés en réanimation (Hans Jürgen Schlamp, 02/09/02, Der Spiegel).

 

Enrica Bartesaghi (Presidente del comitato verità e giustizia per Genova)   rapporte le témoignage de certaines personnes arrêtées :

-TORTUREE N° 81 : Elle subissait des menaces y compris à caractère sexuel par des personnes à l’extérieur " d’ici ce soir, nous vous dévoilerons toutes" ; .., des coups par les agents sur son passage dans le couloir ; frappée violemment à la nuque ; contrainte de signer les procès-verbaux de son arrestation (qu’elle ne voulait pas signer) en montrant les photos de ses enfants et en lui exposant quelle ne pourrait pas les revoir si elle ne signait pas.

-TORTURE N° 11 : Frappé à coups de pied et de poing dans le dos et insultée, contraint de rester couchée à terre, jambes et bras écartés et la tête contre le mur ; injurié par des phrases, refrains et épithètes à fond politique ("communistes e merde, "nous vous tuerons tous") ; frappé sur son passage dans le couloir et insulté aussi avec des crachats ; obligé de se mettre à quatre patte par un agent qui lui donnait l’ordre d’aboyer comme un chien et de dire "Vive la police italienne".

-TORTUREE N° 21 : Frappée dans le couloir durant son accompagnement aux toilettes, ils lui tordaient le bras derrière le dos en la frappant avec des gifles et des coups de pied ; insultée avec des épithètes qui lui étaient adressés ainsi qu’aux autres femmes dans la cellule "truies, juives, putains" injures et crachats sur son passage dans le couloir ; menacée d’être violée avec la matraque et de coups ; contrainte à rester sans raison plausible debout pendant de nombreuses heures

« Ces jours là ont été bafoués niés tous les droits que notre Constitution garantit aux personnes arrêtées et aux prisonniers. Aucun d’entre eux, italiens ou étrangers, n’a pu contacter un avocat, des parents, le consulat. Il ne fut communiqué à aucun d’entre eux le motif de leur arrestation, où ils se trouvaient, où ils seraient emmenés ensuite. Bien que nombre d’entre eux étaient blessés (68 d’entre eux venaient de l’Ecole Diaz), ils n’ont pas été soignés, ils ont du signer de fausses déclarations sous la contrainte et déclarer qu’ils ne voulaient pas contacter d’avocats ou leur consulat. Aucun d’entre eux n’a eu le droit de manger, boire, dormir, ils furent obligés de rester debout contre le mur, bras levés, pendant de nombreuses heures » (Enrica Bartesaghi; 2002), (http://www.hns-info.net,).

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Valérie Vie, qui était dans le cortège d’Attac (dont elle était membre en 2001) et qui a été arrêtée témoigne aussi: «La caserne a commencé à résonner de cris et d’agitation, dehors on entendait des sirènes de police ou d’ambulance. J’ai vu deux ou trois premiers prisonniers en sang projetés devant ma cellule. Ensuite les hurlements se sont amplifiés, les prisonniers filles et garçons, tous très jeunes, sont arrivés en nombre. Les militaires les faisaient mettre la face contre le mur jambes et mains écartées, qu’ils soient valides ou blessés. Ils ont commencé à les frapper avec une violence extrême à coup de bottes au niveau des jambes, les parties sexuelles, le dos, les côtes. Ils leur donnaient des coups de casques derrière la tête, et le visage des prisonniers s’écrasait contre le mur. À ce moment, un militaire est rentré dans la cellule, m’a projetée contre le mur. Il m’a fait mettre en position face au mur et m’a intimé l’ordre de ne plus tourner la tête. Là, le vacarme était terrifiant : le couloir résonnait de hurlements de souffrance, de plaintes et aussi d’insultes gueulées par les militaires. Les bruits de coups et de brisements d’os étaient insupportables, et, malgré les menaces, je gardais les yeux vers le couloir, pour voir et savoir. Les militaires cognaient contre les barreaux dès qu’ils me voyaient tourner la tête, mais ils avaient " mieux à faire ". Certain prisonnier du couloir s’écroulait et là, c’était une avalanche de coups de bottes. (Valérie Vie : L’Humanité du  27 novembre 2001.

 

Le procès de Gênes

Les 27 et 29 janvier 2005 à Gênes, commence le procès à charge des 47 fonctionnaires et agents des forces de l’ordre et du corps des Gardiens de prison, des médecins et infirmiers, accusés d’avoir commis des actes de violence à l’encontre des personnes arrêtées et emmenées à la caserne de Bozaneto à Gênes du vendredi 20 au dimanche 22 juillet 2001.

Le délit de torture n’étant pas prévu en Italie, le Juge d’Instruction a retenu les délits d’abus d’autorité envers les personnes arrêtées, de coups et blessures, d’insultes, de violences, de menaces, de faux, d’omission de rapports, de complicité. Ainsi 13 enquêtes furent ouvertes depuis, dont certaines à l'initiative du Parlement et du ministre de l’intérieur. Ces dernières se rallièrent sagement aux déclarations de la classe politique, selon lesquelles « mises à part quelques fautes et négligences individuelles" (selon le rapport du Parlement qui obtint la majorité absolue), tout s’était bien passé à Gênes. Somme toute, le vice-premier ministre Gianfranco Fini, du parti néofasciste Alleanza Nazionale occupait alors une position centrale dans la police. Et le chef du gouvernement Silvio Berlusconi avait immédiatement déclaré de façon catégorique qu’il soutiendrait sa police. Mais seulement trois officiers de haut rang qui faisaient partie de l’unité d'intervention génoise furent mutés sur des postes équivalents.

 

Le développement de l’Etat policier et de la répression des luttes sociales

« Moi, je n’ai pas vu de " fascistes " à Bolzaneto. C’est bien plus grave encore, j’ai vu des hommes et des femmes qui se sentaient investis d’une mission de nettoyage humain. Il y avait tous les degrés d’implication chez eux : certains se contentaient de maintenir les détenus immobilisés, d’autres envoyaient leurs bottes et les matraques dans toutes les parties du corps imaginables. C’est évident qu’il y avait là un sentiment d’impunité totale. Tout avait été calculé, planifié, comme si il y avait des quotas : il fallait tant de personnes arrêtées, tant de blessés, tant de tabassés, tant de torturés, tant d’inculpés... Il en fallait assez pour condamner les opprimés à la résignation, mais pas trop pour ne pas susciter une révolte générale. " (Thomas Lemahieu, L'humanité, 27 novembre 2001).

Dans Il Manifesto et ensuite dans l’Humanité (du 27 août 2001), le philosophe italien Giorgio Agamben dénonçait "ce qui est peut-être, après le projet nazi d’un nouvel ordre mondial, le plan le plus invivable et fou qu’un pouvoir ait jamais imaginé pour ses sujets ". " À Gênes, on a vu comment on peut élever des grilles et des portails et transformer le tissu urbain vivant en un espace mort, qui rappelle celui des villes pestiférées et des camps de concentration ", écrivait-il.

N’est ce pas dans cette direction que s’orient M. Verhofstadt, le 1er Ministre Polonais ? Il déclarait : « nous devons mettre sur pied un réseau policier et de renseignement qui, dans certains Etats, sera mieux informé de ce qui s'y trame que les autorités locales. Les événements survenus le 11 septembre ont fait de la police et de la sécurité une question de politique intérieure du monde entier (Discours du Premier Ministre Verhofstadt à Varsovie: "Le nouvel ordre mondial après le 11 septembre", 23 octobre 2001).

« Dans le cabaret de la globalisation, l'État se livre à un strip-tease au terme duquel il ne conserve que le minimum indispensable: sa force de répression. (…). Le symbole du pouvoir militaire américain est le Pentagone. La nouvelle police mondiale veut que les armées et les polices nationales soient un simple corps de sécurité garantissant l'ordre et le progrès dans les mégapoles néolibérales (Sous-Commandant Marcos, « Pourquoi nous combattons » La 4ème guerre mondiale a commencé,Le Monde Diplomatique, août 1997).

En France en Mai 2004, la Ligue des Droits de l'Homme dénonçait dans un rapport "une régression assez stupéfiante des droits et des libertés en France, jamais vue depuis la guerre d'Algérie", selon son président Michel Tubiana. Selon lui, cette situation découle de l'effet cumulé de nombreuses réformes engagées par le gouvernement: "scandaleuses" individuellement, elles forment "un ensemble cohérent" qui "commence à constituer un changement de nature de la République", estime-t-il. La Ligue dénonce "la limitation des droits des citoyens" et la "la volonté du gouvernement actuel de faire adopter des lois sécuritaires et d'appliquer des restrictions aux droits économiques et sociaux".  « Une commission indépendante sur la sécurité (la CNDS, Commission nationale de déontologie de la sécurité) a enregistré une forte augmentation des signalements de violences commises par des forces de l'ordre en 2003, lors d'interpellations sur la voie publique mais aussi à l'occasion d'expulsions d'étrangers ou dans les prisons (Reuters/AP, 2004).

Au Etats-Unis, la loi publique 109-364, Loi 2007 d'autorisation de défense de John Warner (H.R.5122), fait s’effondrer  la division historique entre la police et l’armée selon le sénateur Patrick Leahy (un Démocrate du Vermont). Un signe indicateur d'un Etat-policier qui se consolide rapidement en Amérique, tout cela est accompli dans le cadre des prétentions de la prétendue guerre contre le terrorisme internationales. 

 

Conclusion

Durant le Sommet du G8, de Gênes, « la répression jugée gratuite et disproportionnée au regard des troubles causés par les manifestants – dans leur ensemble, qui comprend les plus radicaux – a entraîné une réinterprétation des actions de la police non plus en tant que pratiques de protection des personnes et des biens mais en tant que volonté délibérée de réprimer le mouvement de contestation » (Brigitte Beauzamy, Colloque "Les mobilisations altermondialistes" 3-5 décembre 2003).

Les événements de Gênes sont venus rappelés aux militants occidentaux que la répression fasciste ou totalitaire sévit toujours dans de nombreux pays en développement (Mexique, Colombie, Togo, Tchad, Chine, Birmanie, Russie…)  contre ceux qui défendent leurs droits et la démocratie. Dans ces Etats ces pratiques de nature fasciste (menaces, violences, disparitions, tortures, assassinats…) se perpétuent contre les militants et les syndicalistes.

 Les violences policières spectaculaires de sommet du G8 à Gênes, ne sont finalement qu’un développement d’un plus vaste mouvement de répression des luttes sociales (grève, syndicats, manifestations, mouvements sociaux…). Cette répression s’est accélérée après le 11 septembre 2001 et se développe encore.

 

Par Thierry Brugvin - Publié dans : Gouvernance et régulation internationale
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